Retrouver la peau

Par  - 18 mars 2010 - 11 h 23 min [English] [PDF] 

Alexie Geers, qui consacre sa thèse à l’image du corps dans les magazines féminins, a observé le dernier numéro de Marie-Claire, prétendument « 100% sans retouches », et noté avec justesse qu’un certain nombre de biais faussaient l’application du principe revendiqué par la rédaction – à commencer par la forte présence de la pub, qui ne couvre pas moins d’un tiers de la surface du numéro. Faire photographier de superbes jeunes femmes, dont le vêtement ou le maquillage ont fait l’objet des soins de toute une équipe, sous un éclairage impeccable, par des professionnels rompus à l’exercice, n’est sans doute pas la prise de risque la plus téméraire de l’histoire du magazine.

Et pourtant, même dans ces conditions optimales, sur quelques photos, l’absence de la retouche se fait clairement sentir. La jolie Louise Bourgoin prend 5 ans de plus. Et sur l’épiderme parfait d’un mannequin, on aperçoit des effets de matière auxquels nous ne sommes plus habitués – une texture plus marquée, une granulation plus présente, quelques traces de duvet ou de cheveux follets, des veines bleues sous la peau (ci-dessus, cliquer pour agrandir).

Plusieurs impressions intéressantes en découlent. La première est que la manie du lissage imposée par les annonceurs et les retoucheurs a bel et bien créé une nouvelle norme visuelle, à laquelle nous nous sommes insensiblement habitués. Déroger à la convention se voit et paraît bizarre.

Une autre est que l’absence de retouche nous fait retrouver la peau – cette surface si proche, si émouvante, que nous connaissons si bien, et qui s’est progressivement absentée des magazines. Confusément, l’impression ressentie face au visage nu du mannequin est de se trouver devant une image de cinéma plutôt qu’une photographie. Où l’on se rend compte d’une perte de réalisme de la seconde au profit du premier, que l’exigence du lissage n’a pas encore contaminé dans la proportion des journaux féminins.

Après l’article de Elle, le numéro de Marie-Claire trahit un malaise des professionnels face aux excès des retoucheurs et des industries cosmétiques. Dans les cas récents les plus caricaturaux (pubs Balenciaga ou Lancôme, où Charlotte Gainsbourg et Julia Roberts sont à la limite du reconnaissable), on peut dire que la retouche atteint désormais la frontière qui borne son exercice. Une bonne retouche doit rester invisible. Le moment où l’intervention devient perceptible signe son échec. Quand le lissage se voit trop, c’est le dessin qui gagne sur la photographie. La réaction de Marie-Claire en témoigne: la perte de crédibilité qu’implique cette évolution inquiète.

19 Reponses à “ Retrouver la peau ”

  1. Tout à fait d’accord, une retouche trop «parfaite», cela se voit et peut agir à fins contraires. Ce qui est amusant, c’est que plus ce lissage est poussé, plus il fait penser à de la 3D. Les techniques de 3D se perfectionnant, j’imagine que bientôt elles introduiront des défauts volontaires «pour faire plus vrai». On assistera alors au paradoxe d’images en 3D plus crédibles que celles de la pub 🙂

  2. Intéressant, d’autant qu’à mon avis c’est effectivement autour de la peau que se nouent bon nombre de questions (techniques, idéologiques, etc..)à l’heure actuelle.

    Juste une remarque, je ne suis pas sur qu’ils faillent toujours incriminer ici des retoucheurs trop zélés. Difficile pour moi de généraliser pour le moment. Reste que les quelques retoucheurs, que je crois être qualifiés et reconnus comme tels, que je peux fréquenter, insistent tous pour dire qu’une retouche beauté réussie est une retouche dans laquelle on a su conserver le grain de la peau, et trouver le bon équilibre entre lissage et naturel. A les entendre aussi, l’époque des premiers scans de néga ou ekta argentique, pour lesquels on devait à la fois conserver le grain du film et celui de la peau, fait encore référence (je note toujours une certaine nostalgie dans leurs discours à ce moment là) où la retouche était à la fois un art difficile et, apparemment, intéressant.

    Tout cela pour dire que l’excès de zèle dans le lissage est peut être davantage le fait aujourd’hui des autres acteurs constituant la chaine décisionnelle, soit comme le disait bien Lindbergh, les Da/clients. A titre personnel encore une fois, ce sont souvent eux qui demandent à utiliser l’outil fluidité pour gommer tel ou tel défaut (ce que les photographes anticipent parfois, mais il s’agit alors d’anticiper les réserves des clients).

    Propos à nuancer encore une fois, mes années de formation m’ayant par ailleurs montré que la limite, en matière de retouche, était très variable d’un individu à l’autre…

    J’ai donné ailleurs la recette (que j’ai adopté, il y en a sans doute d’autres) utilisée pour recréer un grain argentique et donner une texture à la peau, je vous la retrouverai. Nota Bene, il y a d’ailleurs de très bons plug in Photoshop, utilisé dans les labos, créés spécifiquement pour émuler le grains des différentes émulsions argentiques, couleur comme noir et blanc.

    Bien cordialement

  3. Les enthousiastes de la retouche prennent en effet le risque de tomber dans le territoire de «Uncanny Valley» ( http://fr.wikipedia.org/wiki/Vall%C3%A9e_d%C3%A9rangeante ).

  4. @Béat, Abie: Oui, le rapprochement lissage/3D/avatarisation me paraît à moi aussi justifié. Il s’agit bien d’une sorte d’image de synthèse.

    @Julien: J’ai bien mentionné annonceurs et retoucheurs. Mais je suis persuadé que le retoucheur, comme le graphiste, jouit en l’espèce d’une autonomie non négligeable, qui est fonction de son expertise et de la spécialisation de la tâche. Il ne s’agit pas de jeter la pierre à une catégorie, mais d’identifier la source d’un style. En matière graphique, tu le sais bien, il y a des modes, le lissage en est une. Et le fait d’aller au-devant du souhait du client ou d’appliquer par principe un certain type de traitement relève de ce type de convention, qui est l’expression d’un consensus temporaire, d’un goût, d’un style.

  5. […] deux blogs d’André Gunthert sur Culture visuelle :  Totem et spécialement cette analyse et L’atelier des icônes ; et cet article paru sur Etudes […]

  6. sandrine goldschmidt le 20 mars 2010 à 23 h 33 min

    C’est très intéressant, merci pour cet article
    Je crois néanmoins que la retouche en l’espèce n’est pas le problème de fond des magazines féminins. Mais la dictature de la beauté (fut-elle « intérieure ») pour les femmes et la question de l’indépendance des rédactions des journaux…
    un petit article que j’ai écrit sur mon blog… http://sandrine70.wordpress.com

  7. @sandrine goldschmidt: Tout à fait d’accord. S’il y a un « problème » de la retouche aujourd’hui, c’est essentiellement dans la confusion entre retouche et relooking. Billet à venir…

  8. Intéressant, merci.
    Ce qui surprend chez Roberts, c’est aussi l’absence du sourire, comme si tout à coup on lui enlevait l’éclat, pour mettre en valeur celui de la peau retouchée.
    Comme si on la châtrait.

  9. @André : J’entends bien vos remarques, et vais donc préciser mon propos.

    Il ne s’agit pas ici de dédouaner une catégorie, ou de nier que le gommage de la peau soit devenu la norme à l’heure actuelle.
    Reste que dans le cas de cette image particulière, il y a tout un réseau d’interactions entre les acteurs qui rend les choses un peu plus complexes.

    Je vais essayer de faire simple.
    Julia Roberts pour Lancôme, c’est une grosse campagne.
    Concrètement, cela veut dire une multiplication des procédures de contrôle. Il y a les brief(s) pré-shoot, au cours duquel le photographe peut, à la rigueur, espérer pouvoir proposer un plan d’éclairage, même si en l’occurence le plus souvent on lui impose de reproduire telle ou telle schéma (en l’occurence généralement celui utilisé l’an dernier… En efet on ne contente plus aujourd’hui de soumettre un rough au photographe. Il n’est pas rare qu’on lui donne carrément une photo et qu’on lui dise de refaire la même chose). Auquel cas son autonomie se résume rapidement à choisir la taille du parapluie, puisqu’on aura déjà déterminé pour lui si celui-ci devait être blanc ou argent.
    Sur le shoot, cela signifie la présence de tous les responsables de la branche parfum de Lancôme (avec les fraises et le champagne, ça fait partie de l’apparat, ça n’en a pas moins des effets sur le travail concret du photographe).
    Après le shoot, la retouche s’effectue alors en présence du photographe et d’1, 2 pourquoi pas 3 (tout dépend en réalité de la taille de la régie) membres de l’équipe annonceur/client.
    Ajoutons à cela le choix d’un modèle star (qui à ce titre dispose de son mot à dire sur son image. J’ai ainsi vu Diane Kruger discuter les choix d’éclairage d’un photographe, ou encore un gare du corps de Mariah Careyh éteindre un retour rouge, parce que « le rouge, il aime pas ça), les procédures de validation passant par une multitude d’échelles hiérarchiques chez les clients et les annonceurs et on obtient une configuration dans laquelle l’autonomie du retoucheur se résume rapidement à arbitrer entre l’usage de l’outil sparadrap ou de l’outil tampon. Entre autre car nous sommes ici dans le cadre d’une campagne aux forts enjeux symboliques et financiers, avec pour principal conséquence d’une multiplication des procédures de contrôle et un glissement du pouvoir décisionnel en direction des client/annonceur

    Mon précédent commentaire visait surtout à attirer votre attention sur ce point. Il me semble également que cette tendance à une reconfiguration des rapports de pouvoir dans la chaîne de production, avec un déplacement du pouvoir de décision en direction de l’équipe des annonceurs (Directeur artistique notamment) est un processus important à l’heure actuelle. L’interview de Lindbergh, à cet égard, était instructive, car il pouvait se permettre d’élever la voix pour dénoncer les effets d’un tel processus. Cependant tout le monde n’est pas Lindbergh et ceux qui, aujourd’hui peuvent se permettre de tenir un tel discours se comptent, mondialement, sur les doigts des 2 mains. Or, comme son propos le laissait à entendre, tout cela est à mon avis loin d’être neutre en matière d’image.

    Si on revient alors au cas Roberts, l’image que vous présentez me semble plutôt propre à témoigner des effets de ce processus.
    Soyons clairs, cette retouche est grotesque, et n’importe quel retoucheur un tant soit peu expérimenté et compétent le dira. A bien des égards, parvenir à un tel résultat constitue pour l’acteur retoucheur une dénégation de sa définition de ce que peut être un travail correctement réalisé (pour ne dire « une belle retouche »). C’est pour souligner cela que je citais le cas de retoucheurs pour qui « une retouche beauté réussie est une retouche dans laquelle on a su conserver le grain de la peau, et trouver le bon équilibre entre lissage et naturel ».

    Autant de raisons pour lesquelles, selon moi, un tel résultat ne saurait être compris comme un choix du retoucheur, et pour lesquelles parler d’une  » manie du lissage imposée par les annonceurs et les retoucheurs » me semble un peu fort, quand à mon sens, pour une telle campagne, seul le client/da a pu exiger qu’on en arrive à un résultat si extrême.

    Ce qui ne remet pas en cause l’existence de pratiques conventionnelles ayant progressivement institué le gommage de la peau comme norme contemporaine (Incontestablement, il y a tout un impensé quand à l’harmonie des formes, la peau lissée, etc, que tous ces acteurs partagent. A cet égard, l’acculturation à ces conventions est aussi importante dans la formation d’un retoucheur que l’acquisition des outils. Tout au long de mes années d’école, j’ai effectivement eu le sentiment de devoir intérioriser, de façon forcée, des normes auxquelles j’étais étranger). Il s’agissait plutôt d’attirer votre attention sur un ensemble de processus permettant d’éclairer différemment un tel phénomène.

    J’ajouterai pour finir qu’il me semble qu’on peut arriver à une analyse plus fine des normes régissant l’exercice des différents professionnels en distinguant les supports.
    Typiquement, une série de type édito, pour laquelle le photographe dispose, avec son retoucheur, d’une plus grande marge de manœuvre (avec cette nuance d’importance que le budget s’en trouve aussi sérieusement restreint, avec les conséquences que cela peut avoir sur le résultat (concrètement, quand un retoucheur se retrouve avec 10 images à retoucher en une journée en raison d’un budget serré, la retouche beauté va moins loin)) me paraît constituer un support plus approprié pour comprendre les jugements et interprétation de ces acteurs en matière de production d’image qu’une campagne comme celle là, pour laquelle je persiste à penser que l’importance des enjeux tant symboliques que financiers font du client le décideur en dernier ressort. Restera alors à envisager une analyse, selon les cas, des procédures de négociation entre les différents acteurs pour la définition du résultat.

    En espérant avoir été plus clair cette fois.

  10. Et bien qu’il s’agisse déjà d’un post fleuve, j’ajoute un Ps…

    En ce qui concerne le rough fourni au photographe, en nature morte aujourd’hui, je vois passer de plus en plus de rough réalisés en 3D. On continue à faire des photos, parce que la 3d reste plus couteuse.

    Ce n’est pas encore le cas dans la mode, à mon avis justement parce que la 3d ne permet pas (encore) un rendu satisfaisant de la peau. Je suis moi aussi curieux de voir ce que va devenir la chaîne de production quand la technologie 3d aura évolué et aura vu ses coûts baisser

  11. @Julien: Merci pour toutes ces indications!
    On pourrait voir un exemple de rough 3D?

  12. Pour rebondir aux dernières remarques: ayant eu des entretiens avec plusieurs retoucheurs, il semble vraiment que les pratiques ne soient pas si catégoriques, à savoir, qu’en effet comme le dit Julien, sur certains projets, les retoucheurs sont très brieffés, et ils existent de très nombreux va et vient entre retoucheurs et DA pour (par exemple) « affiner » ce fameux grain de peau (et là souvent, en effet, certains retoucheurs pensent qu’ils sont allés trop loin).
    Ceci dit, pour beaucoup de projets, le retoucheur est laissé souvent seul avec son image, avec peu d’indications (et d’ailleurs, il n’a souvent aucun lien avec le photographe), par conséquent, et là André a, à mon avis, tout a fait raison, celui-ci a une très grande liberté… son « style » imprègne donc l’image.
    J’ai aussi remarqué quelque chose de très intéressant: quand les retoucheurs ont le sentiment qu’une retouche est « bonne parce qu’elle permet de voir le grain de la peau « , pour mon regard à moi par exemple, (qui n’ait pas l’habitude de regarder ce type d’image en zoomant constamment avec photoshop dans l’image) la peau me paraissait très très retouchée.
    Il semble qu’à deux regards, différemment habitués à voir un même type de retouche, deux impressions peuvent ressortir.

  13. @André : Pour un rough 3d, pas évident évident, mais j’essayerai quand l’occasion se présentera.
    @Alexis : Oui là il est vrai je force le trait (encore qu’à mon avis pas tant que ça en ce qui concerne une telle campagne) et il faut nuancer. Il s’agissait surtout de pointer du doigt un certain nombre de processus auxquels on ne pense pas toujours. Et j’ai aussi eu l’occasion de me plaindre des briefs évasifs ou qui ne veulent rien dire. A cet égard, l’attitude des acteurs est très ambivalente, tantôt j’ai eu droit à des « On n’a la paix que quand on arrive à virer les clients des régies », tantôt à des « Oui mais c’est bien qu’ils soient là parce que c’est eux qui décident… ». En la matière, rien ne vaut l’étude de cas
    Quant à la variété des jugement quand aux limites de ce qu’est une bonne retouche beauté… Une même image fait souvent l’objet de multiples interprétation différentes, le trop ou le trop peu obéit à des règles d’appréciation que je ne comprend toujours pas…

  14. J’ajoute pour finir deux trois idées qui sont des pistes inspirées par ce que nous venons d’écrire

    @André et Alexie : Au sujet de ces rough 3d, en matière de nature morte, il y a parfois de quoi se demander à quoi sert encore le photographe.
    Ce qui me renvoie à une autre tendance qu’il ne faut pas, je crois négliger, à savoir la montée en compétences techniques d’acteurs tels que les Directeurs Artistiques. Compétences photographiques tout d’abord, induite en grande partie par la diffusion des technologies numériques qui prive les photographes d’une grande part de leurs savoirs-faires spécifiques (c’est essentiellement vrai pour ce qui concerne la mode, la nature morte étant encore un cas à part, les compétences requises étant ici très spécifiques). Mais aussi compétences en matière de retouche (Honnètement, je ne m’estime pas plus compétent que beaucoup de Da sous Photoshop) et même aujourd’hui donc, de 3d (le peu que j’en sais, ce sont des Da qui me l’ont appris). Ce qui encore une fois n’est pas sans effet sur la chaîne de production.

    @Alexie : deux choses, sous forme d’hypothèses
    1° A titre d’hypothèse donc, j’aurais tendance à croire que les procédures de contrôle et don la liberté relative des acteurs est fonction de l’importance de la campagne. Importance qui s’évalue évidemment en termes économiques, mais aussi symboliques et, de façon plus complexe, en fonction de critères organisationnels propres à la marque cliente. A titre d’exemple, j’ai eu l’occasion de travailler sur un catalogue Dior horlogerie. Ce qui fut également l’occasion d’apprendre que la marque était connu pour être l’une des plus ingérables pour les photographes et les retoucheurs, la moindre intervention nécessitant la validation de plusieurs échelons de hiérarchie, services de plus parfois en concurrence les uns avec les autres. Avec ce résultat que nous avons du coup travailler avec un Da contrôlant toutes les interventions, effectuant des pré-maquette de retouche sur place, le tout pour s’assurer que le résultat final serait bien validé par ses supérieurs.
    De même pour la campagne l’Oréal avec Diane Kruger, chaque opération était scrupuleusement encadrée et validée par le client, parce qu’une campagne avec Diane Kruger, symboliquement et financièrement c’est tout sauf anodin.

    Hypothèse qui n’est jamais qu’un essai de dégager une forme de régularité, et qui admet donc pas mal de variations. En la matière je suis preneur de toute étude de cas qui aille dans le sens ou à l’encontre de cette idée.

    2° Quand tu écris deux regards, et parle de zoomer constamment dans l’image, cela me rappelle une expérience intéressante. J’ai eu l’occasion de travailler avec une retoucheuse sur un certain nombre d’images. Dans ce contexte, nous avions convenu de travailler chacun sur une version, puis de les confronter à mi-parcours, pour choisir celle qui servirait poru l’image finale. Travail qui ne visait donc pas la productivité, mais qui nous permettait surtout de confronter nos approches d’une même imge et nos façons de travailler.
    Il s’agissait essentiellement d’un travail de chromie (précision d’importance). J’ai alors eu l’occaison de constater que nous ne raisonnions pas et n’utilisions pas Photoshop de la même façon.
    Pour faire simple, j’ai longtemps gardé sous photoshop une logique de travail analogue à celle pratiqué avec un agrandisseur. Ce qui en l’occurence veut dire que je construisais la chromie de mes images à l’aide d’équilibre et de bascule globales, ne recourant aux calques de réglages qu’au tout dernier moment, voire même pas du tout. Pour moi, Photoshop n’était qu’un prolongement de l’outil agrandisseur, plus souple ceci dit puisqu’il permettait de s’affranchir d’un certain nombre des contraires physico-chimique du tirage couleur argentique.
    J’ai constaté qu’à l’inverse, ma retoucheuse travaillait d’emblée l’image à partir de contrastes et interventions locales, multipliant donc le recours aux calques de réglages.
    Au final, l’un et l’autre version était également intéressantes à tel point d’ailleurs que nous avons chacun intégré à notre logique de travail des habitudes de l’autre). Demeure cette impression que j’ai eu d’être en face de deux modes de lectures et de travail de l’image, globale dans un cas, par le détail local dans l’autre. Sur le plan enfin de l’ergonomie de la pratique, c’est suite à cette expérience que j’ai réellement appris à utiliser une palette graphique.

    Si on en revient à présent à la question de l’illustration, je serai tenté de dire aussi que cette logique de travail (analyse et intervention locales) tend à renforcer la convergence avec le dessin. Mais c’est un point complexe qui nécessite une analyse plus fouillée (car j’ai aussi vu des retoucheurs utiliser cette logique de travail pour produire des images tendant vers le cinéma d’effets spéciaux et la 3d). A voir en tout cas, peut être y a t’il quelque chose à tirer d’une distinction entre lecture globale/locale de l’image pour comprendre certaines évaluations…

  15. @Julien :
    À propos de la retouche, je rejoins votre avis sur le rôle du DA et du client dans le réflexe de retouche, ainsi que sur le niveau d’exigence qui dépasse souvent celui admis par les retoucheurs. En revanche, je me demande franchement si ce n’est pas le DA (donc le DC et plus généralement, l’agence de comm) qui est « responsable », en tant que conseil auprès du client. Agences de comm et de tendances ont un pouvoir non négligeable sur les clients, qui aussi Dior, Chanel ou Lancôme soient-ils, restent très sensibles aux conseils des « experts » de l’image…

    À propos du niveau de formation des DA, c’est clair qu’aujourd’hui, les personnes qui occupent ces postes ont grandi avec des ordinateurs dans leurs salles de cours, voire ont eux-mêmes possédé très tôt un ordi (je me rappelle encore de mes cours d’infographie qui étaient assurés en auto-gérance avec le partage de nos expériences mutuelles, plus que sous une forme d’enseignement traditionnel, les profs étant totalement dépassés par la technique). Le temps où les DC et DA s’en remettaient aux petits jeunes exés est terminé, aujourd’hui ces exés sont eux-mêmes montés en grade et ils sont tout à fait capables de fournir des maquettes précises, avant même le travail de production.

  16. J’ai mis en ligne une comparaison de la pub Lancôme avec un portrait « au naturel » de Julia Roberts par Joe Cohen/Getty images (détail), c’est assez saisissant:
    http://www.flickr.com/photos/gunthert/4457673462/sizes/l/

  17. On note bien sûr que son grain de beauté sous l’oeil droit résiste à la retouche. Comme une sorte d' »imperfection » tellement reconnaissable que s’il disparaissait le visage ne serait plus alors reconnaissable ? Ou un signe pour dire « voyez, on ne gomme pas tout » ?

  18. Je pense aussi que les clients de tous types et de toutes fonctions (produits de beauté, presse féminine, DA, particuliers, etc) tiennent à forcer la dose. Ils en veulent pour leur argent! Preuve en soit, l’observation que je fais sur mon site de retouche en ligne: à un endroit de la checklist, je propose de choisir entre 3 dosages de la force de la retouche (1 = discrète, 2 = moyenne, 3 = forte). Je ne me souviens pas que quelqu’un ait coché un autre bouton que le 3!

    Concernant ce dosage de la retouche, je rappelle aussi un élément pratique. Avec Photoshop, les retouches ne sont jamais définitives. Elles sont toujours réalisées sur un (ou plusieurs) calque (s). Sur ces calques, la retouche est souvent extrême, radicale. Il appartient au retoucheur (ou au client!) dans une opération finale d’appliquer ces calques avec des degrés de transparence variés par dessus l’image originale. C’est dans cette pondération que se jouent toutes les nuances, qu’on voudrait subtiles, entre le trop et le raisonnable.

  19. La mise en parallèle entre les deux images est assez parlante…Il est aussi intéressant de noter les ombres portées dans la photo non retouchée – à côté du nez et sous la bouche – qui n’auraient surement pas survécu à une éventuelle retouche. Dans la photo pour Lancôme, elles ont été estompées de façon à mettre en valeur le modelé du visage…