Téléphobie

Par  - 28 novembre 2010 - 9 h 21 min [English] [PDF] 

Je rebondis sur un billet que Rémy Besson consacre au petit ouvrage de Pierre Bourdieu sur la télévision, qui avait suscité chez moi une grande déception. J’avais rapidement rangé Sur la télévision, opuscule rapide et pas à la hauteur de la réflexion acérée de Bourdieu sur les mécanismes culturels, parmi les symptômes du désintérêt des lettrés pour le petit écran.

Ce désintérêt renvoie selon moi à un contexte plus global. Pour le dire à mon tour de façon excessivement rapide, mon impression est que la télévision n’a jamais réussi à créer une culture – au sens d’un ensemble identifié d’œuvres ou de référents partagés, unis dans une réception valorisée, disons une culture construite.

Signifiés par les expressions de « cinéphilie » ou de « discophilie », le film ou la musique enregistrée ont été des créations technologiques qui ont été très tôt accompagnées de systèmes de valorisation de leurs contenus par une sociabilité spécialisée, l’organisation de clubs, de publications, et l’émergence d’une critique des contenus. La photographie est probablement la plus ancienne des activités techniques à avoir généré spontanément, dès 1851, une activité culturelle sur le modèle du connoisseurship des œuvres d’art.

Si l’on peut reconnaître dans l’intérêt pour les séries télévisées les principaux traits de cette sociabilité, cette branche qui se rattache plus volontiers à la cinéphilie reste une exception sur un territoire qui n’a pas été investi des mêmes enjeux culturels. Il n’y a pas eu de téléphilie – tout au plus des téléphages.

On peut trouver plusieurs raisons à cette absence. Je note qu’à la différence de la photo, du cinéma ou du disque, la culture technique de la télévision est toujours restée relativement hermétique, apanage de la caste des ingénieurs des télécommunications. Mais surtout, l’application du modèle du connoisseurship suppose l’existence de contenus autour desquels focaliser l’attention. Or la télévision, comme avant elle la radio, s’est plutôt calquée sur l’architecture médiatique que sur celle des industries de contenus.

La structure d’un canal de diffusion se prête visiblement moins à l’identification et à la valorisation de contenus. Non que la nature du canal exclue l’accueil de programmes de qualité. Il y a bien eu un embryon de radiophilie autour de certaines émissions, comme celles de Pierre Schaeffer. Mais la tournure du connoisseurship semble exclure le dispositif comme objet digne d’attention.

Pour celles que j’ai pu observer directement, il me semble que des émissions comme « Le Petit Rapporteur », « Ciel mon mardi », « Nulle part ailleurs » ou « Loft Story » ont été quelques-uns des programmes qui ont modifié quelque chose du paysage existant et constitué des propositions fortes dans le champ de la culture populaire. Mais il faut avouer que l’agilité intellectuelle requise par la qualification comme œuvre de ces produits n’est pas à la portée du premier venu. Critique cinématographique ou discographique ont pu s’appuyer sur les modèles préexistants de la critique dramatique ou musicale. Les programmes les plus novateurs produits par la télévision – émissions en direct, émissions de plateau ou rencontres sportives – ont incontestablement été des objets plus exotiques au regard des canons du connoisseurship.

Cependant, considérer le volet positif de la réception n’est pas suffisant. La question de l’existence ou non d’une philie nous suggère que la construction de la perception d’un média au sein de l’espace culturel s’effectue de manière beaucoup plus globale. Quoique radio et télévision soient des médias très proches par leurs fonctionnements, leurs réseaux et une partie de leurs programmes, il ne me semble pas que la radio ait subi le même rejet a priori de la part de l’intelligentsia.

Une des caractéristiques de la télévision a été d’avoir suscité très tôt des anathèmes venus du champ intellectuel. Plutôt qu’une philie, la télé a suscité une phobie, pour des raisons qui ne m’apparaissent pas nécessairement liées à l’offre de programmes, mais peut-être plus à la construction de certains destins académiques, par exemple celui de l’école de Francfort après-guerre, premier groupe universitaire à s’intéresser aux industries culturelles, mais d’une manière exclusivement négative, à un moment qui a précisément été celui de l’installation du média télévision.

Ce que montre Sur la télévision, jusque dans sa brièveté, est que Bourdieu n’a pas considéré la télé comme un objet de curiosité légitime, ce qui semble bien être une particularité spécifique à ce média. Aujourd’hui encore, on peut dans certains milieux s’enorgueillir de ne pas avoir ou de ne pas regarder la télé – ce qu’on aurait plus de mal à revendiquer pour aucun autre média. Comprendre cette réception passe par la reconstitution de son histoire: l’histoire de l’échec de la qualification d’une pratique comme pratique culturelle.

22 Reponses à “ Téléphobie ”

  1. L’émergence des radios libres dans les années 70 serait à prendre en compte (la radiophilie existe, écoutez-la plus souvent). A-t-il existé une  » télévision libre » ? « Pirate » oui : muselée et toujours très difficile à mettre en action, parce que la technique qui permet cette transmission est difficile à acquérir et financièrement très lourde. Il se peut que le champ intellectuel ait très vite couvert d’opprobres ce médium de masse (on peut tout de même dire que ce qui (se) passe dans l’étrange lucarne n’est pas frappé au coin de l’intelligence : il me semble, mais je suis un intellectuel c’est vrai). D’autre part, et d’ailleurs, il y a dans la télévision elle-même quelque chose qui inclut que l’Etat doit y avoir la main (le politique qui s’y exprime choisit sa « chaîne » n’est-ce pas). C’est sans doute par la haine qu’elle inspire que la télévision devient intéressante mais ne doit-on pas à la vérité de dire que la plupart des « animateurs » qui y officient sont d’une ignoble vulgarité ? Le gouvernement de ces instances (les chaînes) par ce qu’elles nomment « l’audimat » et les priorités du commerce, de la publicité, du profit en un seul mot, en exalte le contenu. S’adresser au « ppp » « petit peuple de province » vous savez comme ce type qui forme dynastie; les sous-entendus sodomites d’un producteur et co-producteur de nombres d’émissions « talk show »; et tout un florilège d’actes et d’actions qui produisent du papier et du fantasme à prix coûtant, etc etc… Sans parler des ressorts qui animent les « reality show ». Me fait penser à ces enseignes de grande distribution alimentaire qui proposent des « espaces de vente » qu’ils habillent du nom (à peine provocateur) de « cultura »…
    Remy Beson parle ailleurs « d’anti-américanisme primaire » pour qualifier certains propos du petit livre de Pierre Bourdieu « Sur la télévision », c’est un peu excessif, peut-être, puisqu’il aimait beaucoup les Etats Unis (et ceux-ci le lui rendaient bien). Vous parlez de téléphobie : si ce que proposait la télé avait l’avantage de l’intelligence, et non de la flatterie des bas instincts humains, elle serait sans doute mieux reçue par ceux qui tentent de penser, et de faire penser, que l’humanité vaut mieux que des rires aigrillards sous capes, des jeux de mots idiots, de références sexuelles avilissantes, et d’enfermement dans des présupposés bestiaux. Expression du plus grand nombre ? Démocratie haïssable ? Je ne suis pas sûr : mainmise sur l’esprit et les actes, priorité au factice, mépris de l’audience et toute puissance de l’argent, du lucre et de la façade, oui, plutôt…

  2. C’est intéressant de pointer cette absence de tévéphilie : je ne me l’étais jamais dit mais c’est évident. Je pense que le rejet élitiste des débuts de la télévision (Günther Anders,par ex) est une piste mais c’est peut-être plus un symptôme qu’une cause, une conséquence de ce qu’est la télévision, historiquement : un média extrêmement hiérarchique. Il y a toujours eu des « radio-amateurs » (qui utilisaient la radio comme un téléphone) mais aussi des stations amateur de radio (en France, c’est difficile à croire mais la radio n’a pas été contrôlée tout de suite par ex.). En Europe, la télévision arrive après une guerre dans laquelle les médias de masse (journaux, radio, actualités cinématographiques) ont joué un rôle tellement important que dès ses débuts elle a été mise sous la tutelle ferme des états : premier motif de méfiance, donc, la télévision a été le média du pouvoir. Dans les pays où elle a été libéralisée très tôt, la télévision a rapidement été l’outil de diffusion de la publicité : un peu vulgaire. Reste le modèle BBC, lui aussi fixé pendant la guerre : l’état britannique avait fait le pari que la liberté et la responsabilité suffiraient à produire des programmes de qualité (cf. J.-N. Jeanneney dans son histoire des médias) et des informations non-mensongères. De fait, la BBC et quelques télévisions apparemment directement inspirées de son modèle (NRK, TSR,…) ont réussi à produire des choses assez dignes, nivelées par le haut.
    Il y a aussi la question du flux : on peut décrire un paysage, mais il est plus délicat de décrire un courant, surtout si on se trouve dedans. Et la télévision c’est un courant, une émission chasse l’autre, l’oubli est perpétuel (je crois que dix fois des gens de télévision m’ont promis de m’appeler pour me prévenir d’une diffusion, de m’envoyer une cassette, etc. : ça n’est jamais arrivé).
    Reste la question des amateurs que tu signales très justement : sans appropriation, sans liberté, pas d’art. On sait que le cinéma, derrière les grandes machines hollywoodiennes, a toujours été fait par des amateurs, des pirates, des petits malins qui se sont subitement jetés sur une caméra pas chère, qui ont mis leurs économies dans un projet de film, qui ont trouvé à emprunter du matériel, et à qui ça a finalement réussi – on ne compte pas le nombre de gens qui manipulent aujourd’hui des budgets qui s’approchent du PIB du Cap Vert et qui ont pourtant commencé très très petits, amateurs, malgré des lois ou des règlements parfois destinées à l’empêcher (syndicats professionnels aux États-Unis par ex). Avec la télévision, le sas a toujours été très étanche, il ne suffit pas de produire des programmes, il faut encore pouvoir les diffuser, on ne peut pas se dire que l’on verra après. Internet et la vidéo amateur pourraient changer ça, mais ça n’est déjà plus de la télévision.

    (bon, je poste sans me relire car je dois sortir à l’instant)

  3. @PCH. Avant les radios libres des années 1970, il y eut dès le début du siècle une pratique assidue de la radio-amateur, qui fut dans les années 1910 un équivalent assez proche du web 2.0 des années 2000. Je ne confondrai pas la pratique du média avec son appréciation culturelle: la philie, qui suppose selon moi une activité critique, une sociabilité et une publicité du connoisseurship.

    Ni le contrôle par l’Etat ni les choix commerciaux n’ont empêché Radio-France ou Hollywood de susciter un intérêt culturel. Bien des formes « vulgaires » du cinéma ont été adoubées et transfigurées par la critique. La télévision n’a-t-elle donc produit que des programmes indignes pour mériter sa malédiction spécifique? Et si c’était plutôt parce qu’on l’avait dès le départ considérée comme indigne qu’aucun programme n’avait réussi à susciter un intérêt de type culturel?

    @Jean-no: tout à fait d’accord sur le flux. Cette caractéristique rend plus difficile de réfléchir sur des phénomènes ouverts que sur des oeuvres closes. Il ne s’agit toutefois pas d’un obstacle absolu: la critique des séries télé ou les analyses des pratiques du web, encore beaucoup plus fluides et éclatées, montrent qu’on peut surmonter cette difficulté si l’on juge que l’objet en vaut la peine.

    Intéressant que tu insistes sur la publicité. Ni la radio ni les magazines contemporains n’en ont été exempts. Ce n’est pourtant pas ce qu’on retient à propos de ces médias. En revanche, ce reproche a bien été l’un des premiers mis en avant par l’école de Francfort. La télé pourrait être un des cas permettant de mesurer le poids de la philosophie dans la construction culturelle!

  4. La « philie » n’est pas seulement aimer un média (film, disque), elle est aussi suffisamment structurée avec une mémoire (connaissances et archives), des acteurs passeurs de flux d’informations (initiateurs, critiques, opposants agissant par le même média), construisant ainsi une activité humaine collective.
    Plutôt qu’indigne d’amour parce que produisant des programmes de peu d’intérêt culturel, la télévision ne serait-elle pas un média trop flou, trop flexible, avec des contenus trop disparates – et notamment les contenus de flux, live et autre journaux d’informations – pour être appréhendée ou comprise ?
    Ce qui me fait penser à internet, y aura-t’il des « webophiles » ?
    Le web n’est pas seulement un média de contenu, mais aussi de flux, et maintenant de socialisation, alors comment deviendrait-il un champ de connaissances sur lequel on pourrait porter des jugements et se repérer ?
    Pour revenir à un concept fameux d’un certain AG, peut-on s’approprier une image qui ne serait pas cadrée et extraite du réel-chaos-monde-globalité ?
    Au sein de CV même, nous sommes en train de diviser les pratiques internet en catégories : socialisation, diffusion de mèmes, 4chan, lolcat…
    Alors, il y a peut-être des amateurs (et une activité critique certaine) de séries télévisées, des jeux (légitimés par un film de cinéma), ou même de publicités AV, mais la diversité des types de contenus sur le média TV exclut à mon avis la création d’une « culture ».

  5. A propos du web, relire: « le web 2.0 ou la netophilie » (il faut m’accorder une certaine constance dans mes obsessions culturalistes 😉

  6. Je me souviens de ces programmes de Claude Santelli qui mettait en scène des textes, « illusions perdues » par exemple, ou d’autres, séries ou autres, Belphégor (toute ma jeunesse) qui n’avaient pas du tout cette indignité (je crois qu’à présent, rares sont les émissions qui permettent de s’y intéresser- mais il y en a , heureusement- j’adore, par exemple le générique (j’aime les génériques) de l’émission « les mots de minuit ») (j’aime aussi le rugby, en direct; en après midi, moins le tennis) : la télé n’est que le reflet de ce que la société (enfin, cette société-là) veut donner à voir d’elle même. Ce reflet ne me convient pas, c’est vrai. La « malédiction » dont vous parlez n’est pas ontologique au médium, mais plutôt provoqué, je crois, par l’inanité absconse de la plupart des programmes proposés…. En même temps, le slogan « ouvrez les yeux fermez la télé » est de plus en plus d’actualité (il me semble)

  7. @André : constance ou obsession ? 😉
    Est-ce que les « journalophiles » ou les « magazinophiles » existent ? (= mon obsession pour l’idée que les contenus de flux ne peuvent pas créer une culture, mais des archives).

  8. @André : Je pense que la publicité télé est quelque chose de particulier, d’assez invasif, elle n’est pas « à côté » des programmes mais elle est un des programmes… Bon tu me diras, on peut dire exactement la même chose de la radio et je suis forcé de me rappeler que, dans mon enfance, il n’y avait pas de publicité à la télévision, ou très peu, la publicité n’a pas été liée à la télévision de tous temps et en tous lieux.

  9. Ce qu’on peut dire en résumé, c’est que les reproches adressés à la télé (ou ceux de Sur la télévision) valent en fait pour l’ensemble des médias. Ce qui est intéressant, c’est de constater que dans le cas de la télé, on en fait une pierre d’achoppement, mais pas pour les autres médias (après tout, il y aussi de la publicité au cinéma, de la manipulation de l’information au Monde, ou des animateurs vulgaires sur RTL…). Cette particularité renvoie nécessairement à l’histoire de la construction culturelle du média. La seule différence de la télé avec les autres médias (qui utilisent aussi l’image, le flux, etc.), c’est que la période de son installation, dans les années 1950-1960, correspond à un moment fort de la critique des médias, du totalitarisme et de la « société de masse ». Si l’on en juge à partir de Bourdieu, on dirait que ce baptême « phobique » a laissé des traces profondes.

  10. @André: Le radio-amateurisme était (est ?) tout de même fortement contrôlé. Quand j’étais jeune, il y a longtemps, il fallait passer un examen technique assez pointu, dont un examen de code morse. On devait aussi et surtout s’engager à ne pas aborder de sujets politiques, religieux, personnels, etc. dans les conversations et se limiter à des sujets relatifs aux techniques radio et connexes (météo, etc.) ou anodins. En bref, c’était une activité que les autorités des transmissions souhaitaient limiter aux « geeks » de l’époque. C’était tellement dissuasif d’ailleurs que je n’ai jamais passé l’examen et me suis contenté d’une activité de DX (écoute des stations longue distance). Un espace de liberté, certes, mais bien contrôlé, et qui ne rappelle que de très loin le Web 2.0.

  11. Si vous continuez, je fais une crise de classe… La culture, vue de l’extérieur, est toujours un ensemble de réflexes conditionnés… Prisme déformant d’anthropologue… Mais les anthropolgues se méfient aujourd’hui de leurs propres défauts. pas les intellectuels qui s’acharnent sur les cultures qu’ils ne comprenent pas.

    La TVphilie existe car Jean-no existe ! Et André ne rate pas DH… Et c’est tellement pas une culture, que quand il marque DH (phénomène 100% TV) sur facebook, et c’était un mardi, c’est important comme indice, je rigole car je comprends. Pas une culture…

    Donc, votre histoire est un problème de classe. Voulez-vous qu’un «ppp» vous en parle ?

    Pour faire rapide : en effet, hétérogène, donc impossible à aborder globalement, comme le livre, comme l’Internet… En effet, flux, donc on ne peut percevoir que par immersion. Et c’est bien le problème de Bourdieu qui ne sait pas de quoi il parle. J’étais dans la même situation l’année dernière, lorsque je devais écrire un chapitre sur facebook… et que je me suis arrêté quand j’ai compris que j’allais compiler un ramassis d’idées reçues et de poncifs colportés par des ennemies héréditaires du Web… Depuis, immersion, et j’ai changé d’avis.

    Mais l’immersion ne suffit pas (on a alors les mêmes problèmes que les anthropologues), car la TV, c’est générationnel. Comme lorsque vous voulez discuter de livre pour enfant avec un allemand (d’avant 70) et que vous découvrez que vous n’avez rien en commun… (L’inverse avec ceux d’après 60/70. Pendant mes premières études (Beaux-Arts), des gens du monde entier (Japon, us, Europe, etc. Et stupeur, même culture ! )

    Point de vu de classe : quand « on » (autorisé) parle du «livre» (je suis en train d’écrire sur l’Internet en retournant la rhétorique), il fixe son attention sur une histoire qui a méticuleusement éliminé de son champ d’observation la quasi-intégralité de l’imprimé… pourquoi ? Parce que les livres contiennent 99 % de saleté, et si on élargit à « l’imprimé » comme conséquence de la presse de G., il ne reste statistiquement rien de récupérable (comment trouver une ligne de Shakespeare dans un milliard de pages ?). En effet, si on regarde le livre comme les observateurs regardent l’Internet ou la TV, on voit quoi ? Les grosses ventes… les machins racoleurs, les livres de présentateur TV, justement… La crème de la crème ! Et la presse de G, elle sert à quoi ? À remplir vos boites aux lettres de pub.

    Quand « on » le même autorisé, se tourne vers l’internet, il fixe son attention sur quoi ? L’immense cohorte des scientifiques et artistes qui l’ont animé avant l’arrivée du grand public ? Le corpus monstrueux d’écrits sérieux ou d’œuvres littéraires ou visuelles ? L’aventure « Culture visuelle » ? Non : Les fils de discussion des ados, les forums nazis, les pédophiles, les rumeurs…

    TV et Internet, même prisme de classe : Il suffit de se retrouver coincé dans une soirée générationnelle entre gens de culture nés depuis 1970, pour entendre à quel point la TV a déjà généré un nombre extravagant d’«ensembles identifiés d’œuvres ou de référents partagés, unis dans une réception valorisée, disons une culture construite ». Et le pire, c’est qu’il y a même des livres. C’est pâs mon truc du tout, et donc je ne vais pas pouvoir vous aider bien loin, mais j’ai un ami, par exemple, qui par ailleurs rempli sa maison de magazine de la fin du XXe de BD, de vidéos, de musique, une encyclopédie vivante, et pour qui la TV est aussi une culture « livresque » (mais il commande beaucoup US).

    Pour trouver la TVphilie (absente des rayons « essai », en effet), une piste : des amateurs, des communautés, des livres, une histoire construite et référencée, oublions les plateaux TV, regardons du côté des émissions pour enfant ou des feuilletons…

    Regardez les erreurs de prismes : Jeandel m’ennuie à mourir, mais je devais le faire. Alors que les articles de Jean-no m’enchantent, car C’est MA CULTURE.

    Bon, je viens de faire ma petite crise de classe… c’est malin !

    Al

  12. @Patrick: Je parlais des années 1910 (sans vouloir te flatter, tu fais quand même plus jeune 😉 Les histoires de la radio racontent que c’est notamment après la diffusion de hoaxes après le naufrage du Titanic (1912) que la législation américaine se durcit pour mieux contrôler les radio-amateurs (cf. Jesse Walker, Rebels on the Air. An Alternative history of radio in America, New York University Press, 2001)

    @Alain François: Merci de cette crise, je crois qu’on est complètement d’accord sur le fond, il faut juste caler nos « prismes ». N’importe quel groupe (plus d’une personne) créé nécessairement sa culture, qui est à la fois un outil d’échange d’information et une signature identitaire. Ce qui ne veut pas dire que toutes les cultures ont la même valeur ni la même légitimité sociale. Il existe une culture de 4Chan, pourtant celle-ci n’est pas reconnue par le ministère du même nom, dont le rôle est d’estampiller un petit nombre de pratiques institutionnellement valorisées. Tout le monde n’est pas cinéphile (loin de là!) mais la cinéphilie est une culture universellement reconnue, mieux: respectée, y compris par ceux qui ne la partagent pas. J’ai hésité ci-dessus à employer l’expression « culture savante » (plutôt que « culture construite »), mais ni l’un ni l’autre ne sont justes, j’aurais dû dire plutôt: « culture reconnue », ou quelque chose comme ça. Bien sur qu’il y a des revues savantes consacrées à la télé. Mais il y a aussi Bourdieu, et Bourdieu n’est pas un petit marqueur, c’est l’un des principaux penseurs de la culture du XXe siècle. Si Bourdieu écrit Sur la télévision, c’est une preuve flagrante que la culture du sous-groupe « télévision » n’a pas réussi à se faire une place suffisamment en vue dans la hiérarchie intellectuelle (accessoirement, je crains qu’il en soit de même pour le sous-groupe « Culture Visuelle », mais je ne voudrais pas décourager mes auteurs 😉

  13. Je me souviens de Philip K. Dick qui citait dans une de ses conférences une étude scientifique selon laquelle au bout de quelques minutes devant une télévision, l’activité cérébrale équivalait à celle du sommeil (ceci n’est valable que pour… les tubes cathodiques qui étaient sans doute plus hypnotiques). Ce facteur-là n’est peut-être pas étranger, quoique parcellaire et partial, au mépris dans lequel les intellectuels tiennent – à mon avis à raison et ça n’a rien d’apriorique mais vécu dans l’expérience de l’adolescence – la télévision.

    Mais Sur la télévision est l’ouvrage le plus faible paru de Bourdieu, cela demeure vrai, aussi. La télévision est bien synonyme d’inactivité intellectuelle, en tout cas pour le sujet qui la regarde. Elle monopolise l’attention en continu pour en même temps l’abolir. C’est le seul appareil médiatique qui a cette caractéristique d’interaction avec l’homme (au cinéma, l’hypnose ne dure que l’image-temps du film).

    C’est donné beaucoup d’importance culturelle à l’école de Francfort que de la rendre responsable de cette « dévalorisation intellectuelle » de la télévision. Elle n’est ni l’unique ni la spécifique cible d’Adorno, et le rayonnement de la pensée d’un Mc Luhan, bien plus importante, par exemple, n’aura pas changé grand-chose à l’affaire.

  14. « Mais la tournure du connoisseurship semble exclure le dispositif comme objet digne d’attention. »

    Tout à fait d’accord. Télé et radio se définissent (étymologiquement) par le dispositif et non par la qualité particulière d’un contenu… on n’est pas sallobscurophile (enfin rarement) mais cinéphile, amateur de films, quel que soit leur lieu de diffusion, et la télé peut d’ailleurs nous réjouir en passant sur Cinécinéma des vieux films introuvables… A ce moment la télé est autre chose qu’une télé au sens courant, c’est un petit écran de cinéma…
    Une blague récente de Canteloup sur Bompard lui faisait dire : « il a demandé une radio on la lui a donnée (europe 1), il a demandé une télé (France télé) on l’a envoyé à la FNAC ! »
    Le passage du média à l’objet se fait facilement…
    Au fond la télé n’existe pas en tant que médium, que support propre…sa seule particularité est le direct ; foot, guerre, politique, débat… mais alors, c’est en tant que moyen de retransmission qu’elle existe, c’est un domaine à creuser… peut-être.
    Et comme tu le dis, dès que des fans se réunissent autour d’une série, on est dans une situation proche de la cinémphilie, le fait que ça passe sur un petit écran importe peu, et il peut d’ailleurs arriver qu’on se réunisse pour voir des dvd à plusieurs, voire même dans une salle… comme au ciné.
    Ceci dit, je pense aussi qu’il faut des icônes, des images fixes et identifiables, pour créer un embryon de culture autour d’un point de convergence des regards… la télé éclate le point de convergence des regards (plus que le cinéma où les gens pleurent et rient ensemble) et comme tu le disais jeudi, les magazines de cinéma, avec leurs photos, ont largement contribué à faire naître une iconographie hagiographique autour de laquelle une indiustrie et une culture se sont développées…
    Pour la télé, il doit peut-être exister une sorte de culture populaire, difficile d’accès pour les intellectuels, qui s’appuie sur des magazines comme Téléstar, Télépoche et Télé 7 jours et sur les magazines people où l’on suit les frasques des héros de la téléréalité, mais il est difficile pour nous d’accepter et d’appeler culture un monde où Arthur est un génie industriel, Lagaf’ une sommité de l’esprit d’à propos et Jean-Luc Delarue un grand psy… C’est tellement grotesque qu’on n’y prête pas attention… Quand on voit ce que croient des gens qui n’ont pratiquement que ce reflet là du monde qu’ils ne voient pas tous les jours, il y a de quoi mépriser la télévision… Un autre monde…
    C’est pourtant cette trash tv qui a généré un star system auquel adhèrent des personnes qui, pour des raisons diverses, n’ont pas souvent accès à d’autres divertissements culturels et n’ont pas beaucoup d’autres « fenêtres sur le monde ».
    Bourdieu s’est intéressé à la télé comme instrument de domination et non comme un média moderne et créatif, il est en cela l’héritier de l’école de Francfort, mais il le fait aussi avec la colère du normalien d’origine paysanne, du sociologue qui donne la parole à ceux qui y croient, ceux qui se réjouissent des jeux télés, ceux qui appréhendent le monde par le vingt heures de tf1…
    ce n’est pas de l’analyse, c’est une colère…

  15. @Alain : Je pense que ton propos n’est pas si éloigné de celui d’André lorsqu’il s’étonne que les griefs reprochés à la télévision soit, finalement, communs à bien d’autres médias.
    Et par ailleurs, les critiques formulées à la naissance du média restent actives, presque mot pour mot, malgré une histoire riche et complexe (la télévision de 1950 n’a quasiment rien à voir avec celle de 2010), tandis que d’autres médias ou registres culturels ont connu des évolutions, une légitimation progressive : cinéma, bande dessinée, science-fiction, et bien d’autres.

    @Olivier : pour moi le petit livre de Bourdieu est un pamphlet, une colère, effectivement rien à voir avec la sociologie ou la philosophie. Mais c’est intéressant quand même, d’une part parce qu’il a souvent raison malgré tout, et d’autre part parce que c’est peut-être le seul sujet (ça et le journalisme) qu’il ait eu du mal à traiter impartialement. À comparer à certains philosophes médiatiques qui, tout en passant à la télé d’ailleurs, passent leur temps à traiter ce dont ils parlent sans la distance qu’on attend de leur discipline, cf. cet exceptionnel morceau de bêtise passé sur Arte.
    Tout ça pose une question : à quelle distance peut-on se placer vis à vis d’un média aussi important que la télévision ?

  16. Je pense qu’il arrive à Internet ce qui est arrivé à la TV. Et je crois que la TV, qui a maintenant son musée : INA, va rentrer dans une phase « patrimoniale ». Les regards courroucés qui étaient portés sur elle avant-hier étaient juste hier tournés vers Internet, et aujourd’hui vers facebook et consorts.

    Pour Bourdieu, c’est, je pense, générationnel, et surtout, ça a été souligné au dessus, politique : TV = voix de son maître

    Et aujourd’hui, même avec une multitude de chaines, la TV reste un « canal idéologique ».

    Mais ce qui m’énerve, c’est pas les critiques (souvent pertinentes), mais la différence de traitement : L’intolérance idéologique, par exemple, supporte bien mieux le cinéma d’Hollywood qui a pourtant bien plus les défauts (influence politique objective) qu’on prête à la TV.

    La TV rentre lentement (vous allez voir) dans la culture élitiste, au fur et à mesure de sa décadence… Quand elle ne sera plus que trace et souvenir de la « grande culture partagée de la fin du XXe », le rayon « essais » sera plein.

    Quant à Culture Visuelle… va lui arriver la même chose. Une vieille université considère encore que « publier » c’est « publier sur du papier », sans comprendre que ça, ce n’est pas de la culture mais du fétichisme…

    Mais c’est qu’une histoire de temps… Chaque génération d’étudiant qui s’inscrit efface un peu plus les poussières du passé : ils sont nés avec Internet et le téléphone portable.

  17. Ha, j’ai une petite histoire pour vous :

    Ça devait être en 1990 (autre siècle), et tout le monde a éclaté de rire quand un prof de littérature, qui n’avait jamais eu la TV, a claironné candidement qu’il venait de découvrir les shadocs !

  18. Je n’ai pas lu ce livre de Bourdieu. Mais j’ai toujours cru qu’en ses débuts la télévision était un truc pensé par les intellos pour divertir et éduquer le peuple. Et qui à ce titre n’intéressait pas les intellos puisque c’était pour le peuple: Journal télévisé présenté par Pierre Sabbagh, la Vie des animaux de Frédéric Rossif et Claude Darget, Lecture pour tous de Pierre Desgraupes et Pierre Dumayet, La Séquence du spectateur, de Claude Mionnet, La Piste aux étoiles de Gilles Margaritis et Pierre Tchernia, Les Raisins verts de Jean-Christophe Averty, 5 colonnes à la une, Au théâtre ce soir etc. Et des scores d’audience remarquables, sauf si l’on considère qu’il n’existait qu’une chaîne.
    Et puis la publicité est arrivée, et les financiers ont remplacés les intellos dans un environnement concurrentiel beaucoup plus difficile.

  19. Je ne suis qu’à moitié d’accord avec ton analyse car tu oublies deux choses :

    1. Sur la Télévision malgré son titre trompeur, ne traite pas de la télévision, mais essentiellement du journalisme de télévision, ce qui est très différent, avec tout ca qui va autour (les débats, le jt, les reportages, les intellectuels médiatiques, les fast thinkers, etc.) D’ailleurs, ce texte est suivi, dans l’édition Liber d’un autre sur « l’emprise du journalisme ». Exit donc de l’analyse bourdieusienne ici les fictions, les divertissement, jeux sans frontières, la pub, les émissions musicales, les dessins animés, les émissions musicales et j’en passe, qui font vraiment la Télévision.

    2. Il faut toujours se rappeler que ce texte n’est /pas/ un livre, mais « la transcription revue et corrigée de l’enregistrement intégral de deux émissions […] dans le cadre d’une série de cours du Collège de France et diffusés par Paris Première en mai 1996 ».

    Alors sans doute le fait que Bourdieu n’ai jamais écrit de livre sur le champ télévisuel est-il symptomatique d’une certaine téléphobie. Plus largement, il me semble que Bourdieu analyse assez peu et assez mal les cadres médiatiques sur lesquels il rabat toujours abruptement les déterminations des champs sociaux, comme si le média ne pouvait avoir sa propre autonomie, son propre système régulateur, bref, être, lui aussi, un champ.

  20. Mais est-ce que ce n’est pas en grande partie le flux qui rend la philie difficile ou improbable ? Cette histoire de temporalité me paraît centrale. La télévision parvient difficilement à fournir une expérience unifiée ou cohérente, parce qu’elle induit une toute autre temporalité. Cela n’a rien voir avec un film de 2h, un disque d’une heure, ou même un livre qui ramassent en eux-mêmes l’unité d’une expérience cinématographique ou littéraire, fut-elle bonne ou mauvaise. La télé – du moins aujourd’hui – propose une sorte de disjonction permanente, d’où l’usage devenu général d’une télécommande permettant de zapper sans entraves (on zappe sans doute beaucoup moins la radio parce qu’on n’est pas obligés de la regarder).

    En suivant cette logique temporelle, je trouve que cette pensée d’un ancien PDG de TF1 – qui a fait fureur il y a quelques années – proposait une excellente théorie de la télévision. Puisqu’elle n’a pas été reproduite ici, la voici :
     » Il y a beaucoup de façons de parler de la télévision. Mais dans une perspective ”business”, soyons réaliste : à la base, le métier de TF1, c’est d’aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit (…). Or pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible (…). Rien n’est plus difficile que d’obtenir cette disponibilité. C’est là que se trouve le changement permanent. Il faut chercher en permanence les programmes qui marchent, suivre les modes, surfer sur les tendances, dans un contexte où l’information s’accélère, se multiplie et se banalise.  »

    Il n’est pas question de proposer une expérience perceptive originale, et d’ailleurs la télévision a refusé tous les devenirs vidéo. Pour en trouver il faut aller chercher ailleurs, dans l’art contemporain. Si l’on présuppose deux principaux modes de perception – immédiateté et causalité – le deuxième ne saurait fournir avec la télévision de cohérence propre, même les transitions des JT sont surjouées.

    Depuis Burroughs – qui a je crois le premier émis une théorie virale des medias (à moins de remonter aux idées de Gabriel Tarde mais qui n’utilisait pas ce terme -à vérifier) jusqu’à Godard les critiques ont toujours été très virulentes. Godard disait simplement « il n’y a pas d’amour à la télévision »… Si c’est le cas, il n’y a pas non plus d’amour de la télévision. Il n’y en a sans doute pas plus dans les magasines, mais il y a une histoire et un mythe du pouvoir. La télévision a probablement représenté pour beaucoup un pouvoir exhorbitant, et dans des théories obsédées par l’aliénation elle devenait l’objet idéal, la source privilégiée de tous les surcodages qui ne disaient pas leur nom.

  21. J’en étais dans mes réflexions à l’idée que, plus encore que le flux, c’était le sentiment de transparence qui faisait de la télévision un dispositif invisible. Olivier Beuvelet ayant précisément développé ce point, je poursuis chez lui cette conversation:
    http://culturevisuelle.org/parergon/archives/849