Le Monde confond photos et photos d'identité

Par  - 9 octobre 2010 - 11 h 52 min [English] [PDF] 

Alertez les bébés! «A peine nés, et ils ont déjà une identité numérique. D’après une étude internationale, 81 % des enfants de moins de 2 ans sont déjà présents en ligne, que ce soit par le biais de photos ou de profils sur les réseaux sociaux.» Ou comment faire mousser la peur très franco-française des réseaux sociaux. Quand LeMonde.fr résume une pseudo-« étude internationale » d’une entreprise spécialisée dans la sécurité sur internet, il montre surtout qu’il a un train de retard.

Des amis ont eu récemment un enfant. J’ai découvert le visage du petit ange sur la page photos de leur compte Facebook. Et alors? Et alors rien. Mettons qu’on interroge les titulaires d’un abonnement téléphonique pour savoir s’ils ont utilisé ce moyen pour annoncer une naissance à leurs proches, on peut supposer qu’on obtiendra des pourcentages tout aussi élevés (( Aucune précision n’est fournie sur la composition de l’échantillon dans l’enquête AVG, mais les résultats obtenus suggèrent que celui-ci a été recruté …via les réseaux sociaux.)). Faut-il en conclure à l’irrémédiable bigbrotherisation de la société ou y voir la preuve que les parents recourent – oh! surprise – aux outils de communication disponibles?

Evidemment, l’alarmisme du Monde vient de la confusion entre téléchargement de photo et « identité numérique ». L’article précise plus bas que la création d’un profil Facebook pour un bébé ne concerne que 5% des foyers (et seulement 2% en France – ah tiens! Le Monde a oublié de le préciser, comme c’est ballot). Certes, le titre « 2% des bébés français ont une identité numérique » secoue un peu moins le shaker. Alors on bricole une notion fourre-tout de « présence numérique », qui permet de mélanger création de profil et envoi de photos – ça paraît d’une rigueur sociologique à toute épreuve…

L’illustration est encore plus drôle, on dirait que la fine équipe des chercheurs du Monde vient de découvrir Google images: «Une simple recherche « bébé Enzo » sur Google, et des centaines de milliers de photos d’enfants s’affichent» s’alarment-ils (voir ci-dessus). Ca marche aussi avec « mobylette » ou « bac à fleur », faut-il alerter le contre-espionnage? (Soit dit en passant, le fait de recourir à Google pour produire un résultat impossible à générer à partir de Facebook montre que le réseau social n’est pas si exhibitionniste que ça…)

«Seuls 3,5 % des parents s’inquiètent des conséquences futures d’un tel acte. L’éditeur AVG recommande aux parents de bien réfléchir à ce qu’ils vont mettre en ligne, puisque ces informations « les poursuivront le reste de leur vie »» conclut le stagiaire du Monde, qui n’a pas osé signer son forfait. On tremble à l’idée de l’employeur qui, vingt ans plus tard, refusera une embauche en voyant la photo du candidat qui bavait lorsqu’il avait deux mois. Je m’en vais de ce pas prévenir mes amis du danger qu’ils font courir à leur progéniture. Ah ben non, pas la peine: comme de nombreux comptes Facebook, le leur n’est accessible qu’à leurs friends. Dommage que l’étude d’AVG ne donne jamais la proportion des comptes fermés et des comptes ouverts dans leur panel. Qui a dit foutage de gueule?

10 Reponses à “ Le Monde confond photos et photos d'identité ”

  1. Le fait de parler de « présence » sur internet est en soi très révélateur d’une croyance de type idolâtrique dans la présence de l’objet dans sa représentation… un peu comme pour la guerre contre la retouche qui s’appuie en creux sur une croyance dans une pureté photographique…
    Le Monde croit ici que la présence sur internet est dans l’image… ce qui est un leurre, elle est bien plus, si présence il y a, dans la parole qui y circule… D’ailleurs en lisant le titre du Monde.fr, je me suis d’abord imaginé qu’il parlait de bébés blogueurs, de bébés chateurs, de bébés twittos…
    Derrière cela, il y a peut-être une forme de pensée magique, la peur d’un ensorcellement par l’image…

  2. Marrant !

    Ceci dit, tous les éléments de confusion dont vous vous moquez sont présents dans l’article original (cf. « some kind of digital profile »). Pas particulièrement franco-français, donc.

    La plus-value du Monde, c’est quand même l’image :-))

    La moins-value, c’est que la seule idée qu’ont mangée les rerédacteurs, c’est la recommandation de la fin (ils avaient dû épuiser leur quota de signe) : veiller à bien paramètrer les paramètres de confidentialité de ses comptes sur les réseaux sociaux. C’est bête !

  3. @Simplicissimus: Le titre de l’agence qui relaie l’information est: « Digital Birth: Welcome to the Online World » (Naissance digitale: Bienvenue dans le monde en ligne). L’article source utilise l’expression « empreintes numériques » (digital footprints), mais pas celui d' »identité numérique », alors que le Monde insiste lourdement sur cette notion, qui vient même remplacer « présence numérique » dans le questionnaire lié à l’article («Parents, pourquoi mettez-vous en ligne des photos de vos bébés? Selon une étude, 81 % des enfants de moins de deux ans ont une identité numérique, leurs parents leur ayant créé un profil Facebook, une adresse mail, ou ou partageant des photos de leur bambin sur les réseaux sociaux»). Le Monde se trompe même en recopiant les chiffres, lorsqu’il transforme la proportion de 3.5 (sur 5) en un pourcentage de 3,5% – ce qui change un tout petit peu les choses… 😉

  4. […] sur le Bloc-notes visuel, d’André Gunthert un commentaire ironique d’un court article publié sur LeMonde.fr qui découvrait horresco […]

  5. « Ou comment faire mousser la peur très franco-française des réseaux sociaux. »

    Et vous, quel genre de sentiment faites vous mousser en faisant croire à une spécificité franco-française, vieille ficelle usée par des générations de politiques et de « communiquants » de tout poil ?

    Il suffit de jeter un oeil sur le projet Diaspora pour se convaincre que :

    1° Certaines craintes ne sont pas exactement franco-française.

    2° Ce que vous appellez « une peur » consiste plus souvent en de sérieuses réserves argumentées portant sur des aspects précis du fonctionnement et de la structure de Facebook.

    3° Le problème n’est définitivement pas celui « des réseaux sociaux » mais bien celui du contrôle des données personnelles.

    Concernant les profils de jeunes enfants, il me semble que la question posée par l’article cité par le monde reste pertinente :

    « Quelle sorte d’empreinte voulez-vous pour votre enfant, et qu’est ce qu’ils penseront plus tard de ce que vous avez mis en ligne ? « 

  6. @314r: Qu’est-ce qu’un enfant pense de ce qu’ont fait pour lui ses parents? Préoccupante question à laquelle on peut tenter de répondre en considérant la façon que nous avons nous-mêmes d’envisager cet héritage. Pour ma part, la réponse était fort différente à 20 ans ou à 40. Non pas en fonction de ce que mes parents avaient fait pour moi, qui ne s’était pas modifié dans cet intervalle, mais plutôt en fonction de mon regard, impatient et dédaigneux à 20 ans, rasséréné et attendri à 40. Voyez que ce n’est pas si grave: il suffit d’attendre assez longtemps 😉

    Mais revenons de la philosophie au problème des réseaux sociaux. Si vous pensez qu’un article qui essaye de faire passer un petit 5% pour un gros 81% constitue une référence honnête pour y réfléchir, libre à vous. Je ne vois pas bien ce que vient faire Diaspora ici, car la création d’une identité numérique sur ce réseau ou sur Facebook ne modifie pas la question. Quel que soit le support, je ne pense pas non plus que la création de profils pour de très jeunes enfants soit une bonne idée. Mais la proportion minime indiquée par une enquête dont les chiffres sont visiblement gonflés reste très largement en-deça du seuil susceptible de provoquer une panique mondiale. Si vous tenez à vous faire peur, voyez plutôt du côté des astéroïdes géocroiseurs, du terrorisme de caténaires sans oublier les tomates tueuses 😉

  7. Ce n’est certainement pas très professionnel de balancer des chiffres sans en donner le détail… et oui ! il serait plus utile d’éclairer les lecteurs sur la différence essentielle entre « profil » (contenant des informations détaillées) et « photo » (dépourvue de toute référence). D’autant que la démarche de s’identifier sur un site quelconque (réseau « social » ou blog ou forum) est une démarche volontaire : l’utilisation bienveillante ou malveillante de ces informations n’est pas attaquable !.
    Néanmoins, il faut aussi prendre conscience (et faire prendre conscience) qu’avec les lois comme LOPPSI et HADOPI (combinées) les autorités politiques, en se camouflant derrière le rideau de fumée de la lutte contre la délinquance et contre la criminalité) se donnent progressivement tous les moyens de pister tout le monde, dans le plus infime détail de l’intimité, en commençant par autoriser, sans la réquisition d’un juge, l’épluchage des correspondances privées échangées sur Internet. Quant aux bébés, ce n’est certes pas la couleur de leur culotte qui intéressera le futur patron, lors d’une enquête d’embauche, mais plutôt le fait qu’il sont nés à Alger ou à Baghdad (celui qui est né à Bamako n’ayant, lui, aucune chance d’être retenu dans la short list du recruteur : ça se verra sur la photo !)

  8. @Wanatoctoumi: C’est probablement par inadvertance, ou par capillarité avec l’esprit du temps, mais est-ce que vous vous rendez compte que le patron dont vous esquissez la silhouette est: 1) raciste, 2) pratique la discrimination à l’embauche, ce qui est un délit puni par la loi? Qu’en conclure, sinon: 1) qu’il vaut mieux aller travailler chez son concurrent, 2) qu’il faut systématiquement forcer le trait pour arriver à distinguer un effet négatif des « empreintes numériques »… Cela dit, vous avez parfaitement raison en estimant que les divers fichiers élaborés par des autorités à la recherche de « l’ennemi intérieur » (cf. l’édifiant ouvrage de Mathieu Rigouste) font peser une menace autrement plus sérieuse sur notre existence que les réseaux sociaux. On peut relire à ce sujet « Les internautes sont la nouvelle chienlit » de l’indispensable Jean-Marc Manach.

  9. Toute cette discussion est très intéressante. Pour moi, le plus gros cafouillage du monde.fr est la transformation de 3,5 sur une échelle de 1 à 5 en 3,5%. A noter également que si on fait une recherche « bébé Jim » ou « bébé Claude » sur G images.fr on trouve surtout des photos de Jim Morrison et de Claude Lelouch, peu de bébés anonymes. A part ça, pourquoi dis-tu que l’étude citée est une « pseudo-étude »? L’étude AVG a le tort de ne pas donner les caractéristiques de son échantillon, mais sa présentation des résultats me semble honnête et les buts de l’organisation (en gros, ici, la défense des droits civiques) ne me semblent pas condamnables. Comme en ce moment je n’ai pas le temps de lire grand-chose, ici je m’informe. Amitiés, François

  10. @François: AVG n’est pas une organisation, mais une entreprise qui vend de la « sécurité » sur internet. On peut consulter sur son site la liste de ses enquêtes aux titres alarmistes, qui présentent le double avantage d’alimenter le buzz autour des peurs d’internet et de faire de la publicité pour la société. C’est de bonne guerre, mais est-ce une raison pour qu’un journaliste reprenne cette propagande comme s’il s’agissait d’une dépêche AFP, sans le moindre recul critique?

    Les deux éléments qui disqualifient à mes yeux cette étude sont: 1) l’absence de précisions sur la composition de l’échantillon (les chiffres élevés suggèrent que celui-ci a été recruté par l’intermédiaire des réseaux sociaux; or, ces statistiques n’ont évidemment pas le même sens si 100% représente l’ensemble de la population ou seulement l’ensemble des abonnés à un réseau); 2) l’absence de comptabilisation des comptes fermés, qui sont probablement aujourd’hui plus nombreux sur Facebook que les comptes ouverts, alors que l’ensemble des conclusions sont présentées comme si tous les comptes étaient librement accessibles.