Création de récit (1): le Salon de l'automobile électrique

Par  - 8 octobre 2010 - 10 h 10 min [English] [PDF] 

La plupart des médias – notamment télévisés – ont décidé d’un commun accord que le Salon de l’automobile 2010 serait décrit comme celui du lancement de la voiture électrique (ci-contre: vignette éditoriale sur LeMonde.fr).

Pourtant, mis à part une poignée d’hybrides, toujours largement plus chers que les thermiques, et quelques projets ou annonces, il n’existe qu’un modèle électrique disponible à la vente: la Citroën C-Zéro, clone de la Mitsubishi-Miev, qui sera commercialisée en décembre. Aux alentours de 34.000 euros pour une petite urbaine, soit plus du triple du prix de son équivalent thermique. Avec une autonomie qui n’atteindrait pas les 100 km, sans clim et sans chauffage, d’après les tests effectués par L’Automobile Magazine, et l’obligation de longues périodes de recharge (6 heures), en l’absence de disponibilité de bornes de charge rapide. Techniquement, ça marche. En termes d’usabilité et d’économie, on est encore loin du compte. Côté coût, les spécialistes espèrent une baisse des prix d’environ 50% des batteries d’ici 6 à 8 ans, et les projections les plus optimistes ne voient pas le marché des électriques dépasser les 5% des ventes avant 2020. Autant dire que le récit l’imminence de la voiture électrique est pour l’instant une pure fiction.

La création de récit par les médias est un exercice aussi banal que difficile à prendre sur le fait. On en a ici un exemple manifeste. Prendre de l’avance par rapport au réel est un choix qui relève de logiques narratives et commerciales, et nullement du régime de l’information.

14 Reponses à “ Création de récit (1): le Salon de l'automobile électrique ”

  1. Qui a tué la voiture électrique le 8 octobre 2010 à 19 h 33 min

    C’est amusant de constater que, quand il y a besoin d’illustrer quelque chose sur la voiture électrique, le choix est de montrer la prise qui (on le suppose) est censé servir à recharger la batterie de la voiture. C’est-à-dire qu’on dirait que la prise électrique est devenue le symbole de la voiture électrique.

    Alors que, pourtant, il semblait que les innovations récentes portaient sur l’échange rapide de batterie (où la batterie vide est remplacée par une batterie pleine, par un système automatisé, en quelques minutes).

    C’est intéressant les choix pour illustrer quelque chose. Ça en dit beaucoup sur ce que ça symbolise chez celui qui choisit…

  2. Usabilité? Voulez-vous dire que cette voiture ne s’use que si l’on s’en sert?

  3. @ Qui a tué…: L’originalité technique de la voiture électrique n’est pas évidente sur le plan visuel. La prise de courant est à la fois une transformation extérieure manifeste et un symbole de la mutation de la source d’énergie – mais il faut avouer que du point de vue graphique, on a déjà fait plus sexy… 😉

    @Phil: Usabilité (ou utilisabilité) est un anglicisme très utile pour décrire la dimension des usages d’un produit, qui apparait bien comme un paramètre fondamental. Lors d’une précédente discussion sur la voiture électrique, des commentateurs tenaient absolument à me convaincre que ce véhicule existe. Ce qui est formellement exact depuis 1881. Mais il ne suffit pas qu’un produit existe, ni même qu’il soit disponible sur le marché, pour conquérir une frange significative du public. Dans un espace concurrentiel, la compétitivité d’un produit n’est assurée qu’à partir du moment où la nouvelle technologie fait au moins jeu égal avec l’ancienne sur les deux plans de l’usabilité et du prix. Pour la voiture électrique, c’est loin d’être le cas aujourd’hui, et les projections disponibles ne laissent pas espérer une évolution radicale de ces deux paramètres dans un proche avenir.

  4. Le choix industriel de la voiture électrique et d’un système intégré de la production à la consommation d’électricité est face à une autre option celle de la voiture à air comprimé choisie par le constructeur indien Tata.Il est urgent d’occuper les consciences face à ce dangereux concurrent, quitte à présenter des solutions non abouties.
    Informations techniques

  5. quand vous dites « création de récit » – il s’agit d’une traduction de « storytelling » ?
    et, dans ce cas-ci, à votre avis pourquoi donc avoir inventé cette histoire ? pourquoi parlant du salon de l’automobil, avoir voulu donner l’impression que nous roulerions demain en voiture électrique?
    merci

  6. @Véronique: « Storytelling » et « création de récit » renvoient grosso modo à la même chose, à savoir la construction d’une histoire dans un contexte médiatique.

    Pourquoi la voiture électrique? Ce n’est pas à moi qu’il faut le demander, mais aux journalistes. Ceux-ci ont eu comme premiers interlocuteurs les organisateurs du Salon, qui ont tout à fait normalement « vendu » leur produit. C’est vraisemblablement à ce stade que le récit a été fabriqué. Celui-ci, qui pouvait pour la première fois s’appuyer sur un modèle commercialisé, a dû paraître approprié pour renouveler l’image de l’exposition et plaire au grand public.

    A la décharge des journalistes, la raison d’être d’un Salon est d’annoncer les tendances à venir, non de décrire fidèlement l’état présent. Sur cette base, on peut également admettre qu’il est possible d’interpréter les informations disponibles de différentes façons (le scénario peut se modifier par exemple en fonction de la hausse plus ou moins importante des prix du pétrole). Reste que le récit de l’imminence de la voiture électrique paraît assez largement « gonflé ». Mais c’est une belle histoire, conforme à ce que les journalistes pensent être les attentes du public, et dans certains cas, cette raison suffit pour qu’on nous la raconte (lire également: « Une planète de rêve« ).

  7. Bonjour André. C’est très bien vu, bravo.

  8. Le dégonflage du récit de la voiture électrique, en quelques mots, au début de l’interview d’Yves Cochet au Mondial de l’Automobile et sa version de l’usabilité : « ça fait pas vroum-vroum au feu rouge ! »

    http://www.dailymotion.com/video/xf4g5u_quot-il-est-possible-que-le-gouver_news

  9. Fin aujourd’hui du Salon, qui a accueilli 1,2 millions de visiteurs – soit 200.000 de moins que l’édition précédente. L’attrait de la bagnole est en baisse – on comprend mieux l’utilité de verdir son image…

  10. Bravo à ce superbe salon de l’auto, nous avons été gatés cette année encore. ce que montre ce Mondial 2010, c’est qu’il y a bien une émergence du véhicule électrique qui entre dans sa phase commerciale, mais ce n’est pas la seule tendance. L’électrique est une des voies choisies par les constructeurs automobiles à moyen terme et le phénomène qui se dégage, c’est justement cette pluralité d’alternatives : l’électrique, l’hybride diesel et l’hybride essence. L’électrique de nouvelle génération entre dans sa phase concrète avec des véhicules en vente. notamment chez Renault qui a créé la surprise avec des modèles quasi définitifs comme la Twizy ou la Fluence ou la Zoe.

  11. Relisez-vous: vous constatez que ce salon est décrit comme celui du lancement de l’électrique et vous opposez à cette description le fait que les voitures ne sont pas encore disponibles à la vente.
    Je n’y vois pour ma part aucune contradiction.
    Pour information, le département des Yvelines va mettre en place une flotte de 100 véhicules électriques Renault et Nissan et 300 bornes électriques de rechargement, la communauté urbaine de Rouen 40 véhicules avec un dispositif de bornes ad hoc. A Paris et Strasbourg d’autres initiatives sont lancées. Le processus est long, implique de nombreux acteurs et les interrogations sont encore nombreuses. L’utilisation même de la voiture électrique demande de remettre en cause les habitudes de conduite acquises avec les véhicules thermiques.
    Compte tenu du coût des véhicules, le préalable de la diffusion des voitures électriques auprès du grand public est la commande de flottes par les collectivités, les entreprises.
    Non, vous n’achèterez pas demain la voiture électrique pour partir en vacances. Oui, les « médias » ont raison, le salon de l’automobile 2010 a été celui du lancement de la voiture électrique.
    « La création de récit par les médias est un exercice aussi banal que difficile à prendre sur le fait »? C’est un blog de poésie que vous devriez ouvrir!

  12. @Raymond: Un blog de poésie? J’ai du mal à prendre ça pour un grief. Mais on sent bien que dans votre bouche, ce n’est pas un compliment. C’est dommage. Un blog est un espace de discussion ouvert, où il n’est pas nécessaire d’être vexant pour présenter ses arguments. Les vôtres sont intéressants, parce qu’ils dévoilent le volet politico-industriel de la construction du récit de la voiture verte.

    « Compte tenu du coût des véhicules », dites-vous (en confirmant les rapides appréciations ci-dessus) il faudra « remettre en cause les habitudes de conduite acquises avec les véhicules thermiques ». Traduisons: compte tenu du fait que la voiture électrique est un mouton à 5 pattes, on pourra compter sur l’appareil administratif pour soutenir l’industrie automobile par l’achat (ou la défiscalisation) de « flottes » et le développement de systèmes locatifs subventionnés par le contribuable. Je complète donc ma conclusion: « Prendre de l’avance par rapport au réel est un choix qui relève de logiques narratives, politiques et commerciales, et nullement du régime de l’information. » Merci encore 😉

  13. Je ne cherche pas plus à être vexant que vous qui ressortez à l’égard des « médias » la vieille ficelle du « suivisme » et, en filigrane, celle déjà éculée du story telling.
    Je pensais participer au débat initié par vous en apportant des éléments d’information nouveaux. Mes propos n’avaient pas besoin d’être « traduits », sinon pour reintégrer votre propre réflexion et de fait disqualifier ma prise de parole si j’en crois votre: « Merci encore;-) ».
    « Appareil administratif » qui soutient l’industrie automobile… Et alors, cela vous étonne? Vous préférez la libre-entreprise peut-être? A moins que selon vous l’appareil administratif ne doive plutôt se concentrer sur le soutien des moutons à cinq pattes de l’EHESS?
    Suivez l’actualité: baisse des réserves de pétrole, pollution… La voiture électrique est ce qui nous attend demain, ce n’est pas un mouton à cinq pattes.
    Et pour finir, oui prendre de l’avance par rapport au réel relève du « régime de l’information ». C’est d’ailleurs pour ça qu’il y a des colonnes d’edito dans les journaux, entre autres…

  14. L’éditorial relève du commentaire, non de l’information (1e année d’école de journalisme). Pour le reste, je ne crois pas que « réintégrer ma propre réflexion » sur mon propre blog puisse passer pour injustifié 😉

    Mes remerciements ne visaient nullement à vous disqualifier, puisque vous m’avez permis de compléter ma pensée. En réalité, votre commentaire est tout à fait précieux, puisqu’il livre le témoignage de quelqu’un qui croit au récit (« Suivez l’actualité », dites-vous, en restituant quelques-uns de ses motifs).

    Plus sérieusement, la voiture électrique repose sur la technologie ultra-polluante des batteries qui, si elles devaient être produites dans des proportions équivalentes au parc thermique, poseraient d’insurmontables problèmes de production, de stockage et de dépollution. L’électricité elle-même, énergie secondaire, a un bilan bien plus mauvais que le pétrole. Si elle est produite en France principalement par le nucléaire, à l’échelle mondiale, c’est majoritairement grâce au charbon et au pétrole. Autant dire qu’en termes de gaz à effet de serre, on n’y a pas vraiment gagné. La question des réserves de pétrole, vous le savez, est controversée et doit être analysée du point de vue économique plutôt que sous le seul angle de la ressource. Bref, je ne suis pas en train de militer pour le véhicule thermique (sur un plan écologique, la seule solution soutenable est le transport en commun), mais d’essayer de vous montrer que les éléments à partir desquels vous raisonnez peuvent être formulés différemment. Vous pouvez très bien ne pas être d’accord avec moi, mais vous devez admettre qu’il y a plusieurs façons de poser le problème. Ce que vous nommez « l’actualité » n’est pas une information neutre à partir de laquelle vous pouvez fonder un raisonnement objectif, mais une construction de récit particulière.