Souvenons-nous du monde avant internet (suite)

Par  - 18 septembre 2012 - 12 h 30 min [English] [PDF] 

Répliquant à mon billet « Souvenons-nous du monde avant internet« , qui relève une intensification de la curiosité produite par les outils en ligne, un commentateur affirme:

«Avant internet, on pouvait répondre à toutes ces questions… Seulement c’était moins immédiat, ça prenait plus de temps. On devait hiérarchiser et laisser tomber certaines questions ou problèmes jugés secondaires. Nombreux services internet existaient déjà sur le Minitel et avant on avait recours aux dictionnaires, encyclopédies, cartes, revues…
On n’a pas attendu Google maps et mappy pour se déplacer et parcourir le monde.
On n’a pas attendu accuweather pour savoir le temps du week-end.
On n’a pas attendu Wikipédia pour connaître le nom de l’oiseau du jardin.
»

Il y a deux erreurs de jugement dans cette affirmation. La première est que la disponibilité d’une information n’est pas indépendante de ses conditions d’accès: elle est au contraire définie par ces conditions. Mais il est tout aussi faux de croire qu’internet n’a fait que vulgariser un savoir existant, maîtrisé de longue date par les spécialistes de l’outil documentaire. Exemple.

En lisant un billet sur le blog de Patrick Valas, signalé par un contact Facebook, je remarque l’image qu’il a choisi en bandeau, qui représente des promeneurs au bord d’un fleuve (la promenade est un loisir très ancien qui m’intéresse beaucoup).

Je ne connais pas le tableau dont est tirée cette illustration, et le site ne donne aucune information à ce sujet. J’effectue donc une copie d’écran, grâce à laquelle j’interroge la recherche d’images inversée sur Google. Le moteur renvoie sans hésiter les données: « Henri Martin Capitole » avec plusieurs liens et un assortiment d’images, attestant d’une identification correcte de la source: le tableau monumental « Les promeneurs » (ou « Les rêveurs ») par le peintre Henri Martin (1860-1943), qui représente la rive gauche de la Garonne, exposé dans la salle Henri Martin du Capitole de Toulouse.

Une recherche complémentaire avec ces mots-clés sur Flickr me permet de mieux me représenter l’œuvre en situation (et comprend accessoirement une reproduction par l’écrivain Renaud Camus). Le tout a peut-être duré une minute.

«Avant internet, on pouvait répondre à toutes ces questions…» Vraiment? Je voudrais bien savoir combien de temps m’aurait pris l’identification de ce tableau avant les outils de recherche en ligne, à supposer qu’elle aurait été possible, sans support visuel et sans l’aide d’un spécialiste (on notera que l’œuvre d’Henri Martin n’est pas encore dans le domaine public). L’accès à l’information détaillée sur cette source n’est pas le résultat de la numérisation d’un catalogue existant, mais est formée par le regroupement inédit, organisé et trié par les outils de recherche, de contenus divers, dont la mise en ligne ne relevait pas nécessairement d’une intention documentaire. Je donne le détail d’un tel exemple, car pour quelqu’un qui a connu le monde d’avant internet, il est tout simplement miraculeux.

21 Reponses à “ Souvenons-nous du monde avant internet (suite) ”

  1. Excellent ! Et pour enfoncer le clou : on peut faire le même genre de recherche pour les sons : http://www.findsounds.com/ . Il n’y a guère plus que les odeurs qui échappent à la recherche en ligne 😉

    Je suis tout à fait d’accord avec vous, Internet apporte une richesse incroyable à notre quotidien.
    Vous répondez à Epfi en disant «L’information était disponible, dites-vous, à condition d’y passer du temps et d’en avoir les compétences». Ce sont effectivement deux choses révolutionnaires qu’apporte Internet: la possibilité de trouver de l’information sans avoir d’immenses compétences informationnelles; et la possibilité de trouver cette information très vite.

    Ces deux caractéristiques en font à mon sens un fort outil de démocratisation: la curiosité intellectuelle devient accessible à tous. Pas besoin d’avoir de longues heures de loisir pour s’instruire, ni même de fréquenter des lieux de savoir souvent épeurants pour qui n’est pas tombé dedans tout petit. On se questionne à son rythme, on trouve les réponses adaptées à son entendement.

    Et ceci n’a pas seulement une incidence sur la démocratisation intellectuelle; elle en a également une sur l’âge auquel on peut se bâtir un savoir personnel: mon fils (15 ans) a décidé de tenter l’éducation à domicile, cette année: il était fatigué de poser des questions à ses enseignants et de s’entendre dire: «Ah, ça, tu le verras l’an prochain…».

    Internet lui permet de suivre ses propres questionnements, et de les pousser aussi loin qu’il le souhaite – en ce moment, il se passionne pour la table périodique des éléments, et se familiarise avec chacun d’eux en les recherchant dans l’ordre chronologique de leur découverte. L’histoire de sciences se mèle à la physique.
    Ce mode de pensée « organique » est l’immense plus qu’apporte Internet face au savoir ordonné des livres et encyclopédies. Comme le dit le chercheur Sugata Mitra à propos de son expérience Hole in the wall (http://www.ted.com/talks/sugata_mitra_shows_how_kids_teach_themselves.html ): «L’éducation est un système auto-organisé, où l’apprentissage est un phénomène émergent».

    Internet, aussi.

  2. «Je donne le détail d’un tel exemple, car pour quelqu’un qui a connu le monde d’avant internet, il est tout simplement miraculeux.»

    Absolument, internet est magique, mais une grande partie de cette magie tient au fait qu'il est économiquement à la portée de tous de le consulter et de l'enrichir, sans ce "pouvoir d'achat" démesuré que nous a donné internet, cet accès resterait dans le même camp qu'une très bonne bibliothèque et ses documentalistes libraires.

  3. Oui, il y a donc deux qualités inédites : un angle social évident, qui est systématiquement occulté par les commentateurs négatifs. En effet, une recherche pouvant être effectuée aujourd’hui par 100 000 personnes n’était antérieurement accessible qu’à 2 spécialistes. Et ça pose le problème de l’étroitesse du canal du savoir… Puisqu’on était obligé de croire sur parole deux personnes… Et c’est amusant de voir des gens regretter le temps ou on devait croire ces deux-là comme s’ils étaient nécessairement exempts de biais idéologique, voire d’intérêt pas franchement scientifique, par exemple…

    Et « l’achalandage » des bases. Parce qu’en effet, ce n’est pas vrai que les choses étaient disponibles avant… car personne ne les avait mises en base de données. Et des pans entiers de l’Histoire sont en train d’exploser, car les documents infirment les « croyances » antérieures construites sur la pénurie d’information. C’est ce qui se passe par exemple sur la BD US en ce moment. Du coup, c’est l’Histoire qui est à réécrire !

  4. Dans les années 80 du siècle passé, j’exerçais la profession d’illustrateur. Comme je dessinais de manière plutôt réaliste, je devais sans cesse disposer de documentation imagée sur les objets et les êtres vivants les plus divers. Au fil des années, je m’étais constitué une grosse documentation. Je découpais ou arrachais toutes les images que je pouvais dans les revues illustrées, que ce soit dans les publicités ou dans les reportages, pourvu qu’elles représentent un «objet» assez clairement pour que je puisse en comprendre la forme et/ou la fonction. (Il m’est même arrivé de faucher des revues dans des salles d’attente 😉 Tout pouvait potentiellement servir. Je classais tous ces bouts de papier dans des dossiers verticaux à onglets. Je m’abonnais aussi à des revues du type Géo parce qu’elles présentaient toutes sortes d’images utiles, comme des paysages et des gens de partout. Je ne pouvais pas découper les images dans les beaux livres, alors j’essayais de tenir à jour une cartothèque pour y référencer des images utiles. Enfin, je me rendais plusieurs fois par semaine dans une bibliothèque municipale, pour documenter tout ce qui me manquait encore. (Une bibliothèque municipale convient bien mieux pour cela qu’une bibliothèque universitaire, car on y trouve beaucoup de livres dits «populaires», qui sont bien plus richement illustrés que les livres dits «savants».)

    Ce travail était fastidieux, c’était, sans que je le sache, ma première (modeste) base de données. Ce qu’internet nous offre aujourd’hui (ne serait-ce que du point de vue des images) n’était tout simplement pas envisageable. Le plus étonnant, comme tu le relèves André, c’est que la fabuleuse quantité de données à laquelle nous avons accès sur internet «…ne relève pas nécessairement d’une intention documentaire». Une base de données, c’est un truc rigide, codifié. Alors que les données qu’on trouve sur l’internet ne sont pas réellement organisées, elles sont liées, «hyperliées». Il suffit de tirer sur le fil et on trouve tout.

  5. N’est-il pas un peu facile et réducteur d’opposer une époque contemporaine qui serait « plus intelligente » au vieux monde obscur et primitif ?
    A force de vouloir faire de l’anti-déclinisme acharné, j’ai l’impression que vous forcez un peu le trait.
    Nos ancêtres parlaient le latin et le grec, avaient une connaissance bien plus approfondie de leur langue que nous pouvons l’avoir aujourd’hui ; Erathostène a calculé à 700 km près la circonférence de la Terre au IIIème s. avant JC. Internet ne nous apporte qu’un savoir de circonstance, un savoir d’appoint ou de situation. Il n’aide en rien au savoir structurel (à moins de suivre des cours, ou des leçons sur internet, usage possible mais assez rare et qui était possible avant internet – usage au demeurant que vous ne mentionnez pas), il ne construit pas notre esprit, il le nourrit, le remplit tel qu’il est. Ce n’est pas ce que j’appelle l’intelligence. On pourrait même dire qu’il le gave en l’empêchant de se dépasser, qu’il l’abêtit.
    Il s’agit en effet d’un formidable outil pour la curiosité, mais pour que la curiosité naisse, il faut que l’esprit ait été formé – et bien formé. Vous savez par exemple que l’immense majorité des gens n’utilise pas son smartphone pour interroger le monde qui les entourer comme vous le faites – et comme je le fais -, mais pour partager des anecdotes ou des likes sur facebook, pour jouer dans le métro…

    Comme tous les outils, il a un bon emploi et un mauvais ; son utilisation dépend de ce qu’internet ne fournit pas : la structure des esprits.

  6. Hum, ce qui est facile et réducteur, c’est de binariser abusivement ma pensée…

    Pourtant, à la différence de certains commentateurs, je ne me lance pas dans des généralités sur la connaissance ou l’intelligence, mais je réfléchis à partir d’exemples concrets dont j’essaie d’analyser la signification.

    Oui, comme le disait déjà Esope de la langue, il y a du bon et du mauvais dans internet… 😉

    Mais on peut tout de même pointer deux choses. L’une, c’est que n’importe quel outil de communication peut faire l’objet d’une critique semblable. L’édition publie largement plus de mauvais livres que de bons – et aussi des calendriers, de la pornographie ou de la publicité. Or, il ne me semble pas que l’idée générale que l’on retienne est que le passage à l’imprimerie a été néfaste pour l’humanité. Le consensus veut qu’un outil de communication est le plus souvent considéré dans ce qu’il apporte de positif à la civilisation. Pourquoi juger d’internet autrement que du livre?

    Ensuite et surtout, et c’est le point le plus important: depuis internet, les hiérarchies culturelles binaires – public/privé, distingué/populaire, propriété/piratage – ne marchent plus. Le web et les réseaux sociaux ont mis le souk, tout se mélange et s’hybride, il y a des smileys dans les disputes et du lol dans les sermons. Que ce brouillage des hiérarchies établies soit un vrai problème pour tout ceux qui détenaient une once d’autorité, on peut tout à fait le comprendre. Mais ce que le web a produit de plus précieux et de plus nouveau est ce brouillage des catégories par la sociabilité, le fait de pouvoir mettre un peu de « bas » dans le « haut », un peu de « mauvais » dans le « bon »… Le smartphone permet d’interroger le monde mais aussi de s’envoyer des sextos et des lolcats, de jouer et de liker, et c’est très bien comme ça. Cardon fait mieux que moi l’éloge du babil et du bavardage, dont le ressort crucial en tant qu’outils sociaux est la facilité. C’est vrai, internet ne fournit pas « la structure des esprits »: au contraire, il leur montre comment les déstructurer. Dans vos catégories (très structurées), c’est impossible à intégrer, mais vous pouvez me croire: c’est la meilleure chose qui pouvait nous arriver…

  7. Internet est un moyen de communication comparable à l’édition, mais non pas identique, au moins dans la consommation que la plupart des gens en font : je veux parler bien sûr du temps que l’on donne au médium pour nous apprendre les choses. Tandis que l’on donne le plus souvent au livre l’occasion de développer ses arguments et ses exemples, de se dépasser et d’acquérir de nouvelles façons de penser, la plupart des gens consomme seulement des « informations » sur internet. Informations que l’on cherche, vous le savez bien, selon notre niveau intellectuel et notre classe sociale.
    Alors parler d’une révolution sociale d’internet, de brouillage des hiérarchies ou du bonheur de s’échanger des sextos, ça me parait étonnant – et presque indécent – lorsque le nombre de pauvres à augmenté en France de presque 2 millions depuis 10 ans.
    Enfin, à propos de l’écriture, et pour sortir du consensus, je pense à Lévi-Strauss qui écrivait dans Tristes Tropiques : « Si mon hypothèse est exacte, il faut admettre que la fonction primaire de la communication écrite est de faciliter l’asservissement ». Si cela est vrai pour l’écriture, c’est aussi ce que je pense de l’usage d’internet hors de tout apprentissage…

  8. « Tandis que l’on donne le plus souvent au livre l’occasion de développer ses arguments et ses exemples »

    Vous pouvez me dire ce que nous faisons d’autre ici? (Quoique l’augmentation de la pauvreté en France puisse apparaître comme un argument étrange, sanctionné en dissertation par un hors-sujet… Merci en tout cas de démontrer que la culture du livre n’offre pas de meilleure garantie que celle du smartphone pour élaborer un raisonnement correct… 😉

  9. L’utilisation que nous faisons d’internet – dont je suis loin d’être le pourfendeur – est tout à fait juste et pertinente. Et je vous remercie au passage pour ce blog que je lis régulièrement 🙂

    L’argument de la pauvreté en France tendait à démontrer, pardon si je n’ai pas été clair, que pour la plupart des personnes – une fois sorties du monde virtuel et « lolant » – se retrouvent confrontés à des hiérarchies sociales de plus en plus dures.
    Internet a un potentiel rare, dont nous exploitons ici les ressources, mais trop peu et trop mal utilisé. En définitive, il vous rend certainement plus intelligent, ainsi que nombre d’universitaires ou d’intellectuels, mais il n’a en aucun cas amélioré le quotidien social des classes moyennes et pauvres, au contraire.

  10. «mais il n’a en aucun cas amélioré le quotidien social des classes moyennes et pauvres, au contraire.»

    Parler d'internet et sortir l'éternel joker social, c'est un peu un grosse ficelle, qui de mon point de vue ne fonctionne pas bien.

    Tout d'abord la définition de la pauvreté (je précise que je suis contre la pauvreté, je souhaite que tout un chacun puisse vivre sans soucis matériel), cette définition résulte d'un calcul statistique d'un seuil, sur 60% du médian des niveaux de vie d'une population, et pas la définition "littéraire" celui qui est privé du nécessaire.

    Internet est-il le nécessaire ?
    Internet est-il interdit à ceux qui sont en dessous du seuil de pauvreté ?

    Ce qui est sûr, c'est que l'accès traditionnel au livre, par la bibliothèque, par la librairie, est plutôt réservé à une partie "aisée" de la société, internet est beaucoup plus large, mais en fait, il faut les deux, et je reste assez convaincu du fait que ceux qui utilisent beaucoup internet, l'internet documentaire, ont aussi une ou plusieurs bibliothèques à leur disposition.

    Ayant les deux monde, je vois très bien qu'internet me donne des réponses plus rapidement, surtout quand la question est facile à exprimer, mais ma démarche, mon travail, va-t-il plus vite pour autant, ce n'est pas sûr.
    Par contre internet est beaucoup moins cher, donc beaucoup plus démocratique en théorie.

  11. Ah, je comprends mieux! Je pense à la vérité que le durcissement incroyable des rapports sociaux dans le monde de l’entreprise et plus généralement dans l’espace public n’est pas du tout étranger au succès de la sociabilité en ligne – forums, blogs ou réseaux sociaux, où de nombreux usagers trouvent à l’évidence une alternative à la compétition sans pitié, aux hiérarchies intraitables et à la solidarité inexistante du monde néolibéralisé. J’ai toujours pensé que si Facebook était aussi bisounours (des like mais pas de dislike…), c’était pour mieux compenser les frustrations du monde du travail – ou de la formation pour les plus jeunes.

    Donc, oui, il y a bien un rapport entre vie IRL et online (le nombre d’abonnés à FB continuera d’augmenter tant que l’espace public sera aussi inhumain…) – et non, je ne suis toujours pas d’accord avec vous: je pense qu’internet a amélioré le « quotidien » de pas mal de monde (pas des plus pauvres, bien sûr, qui en sont privés)… Si du moins on étend le « quotidien » à l’information, au symbolique et à la culture (c’est à dire aux hiérarchies sociales…). Du reste, si l’on voulait s’en convaincre, ne suffirait-il pas de relire les cris d’orfraie des célébrités qui dénoncent avec un bel ensemble « des anonymes [qui] se défoulent et se planquent derrière des pseudos pour balancer leurs opinions! » (cf. le florilège rassemblé par Titiou Lecoq: http://www.slate.fr/story/61313/internet-ennemis-reponse )

  12. Il est amusant de penser que le passage du manuscrit au livre imprimé et avant ça l’écriture sous des formes de plus en plus commodes, de même que la poste, les journaux le téléphone, la radio et la télévision ont provoqué le même genre de discussions!

    Comme je ne suis pas tout jeune, j’ai connu non seulement les plaintes à propos de ceux qui téléphonaient sans raison valable mais aussi des anciens qui s’inquiétaient que les jeunes passent trop de temps à lire et d’autres qui pensaient qu’écouter de la musique à la maison n’était pas une chose recommandable. Pour ce qui est de la télévision je ne m’y suis jamais habitué, contrairement à la radio. Pour Internet les choses se sont faites pour moi très progressivement puisque je l’ai d’abord utilisé au travail à l’époque où il était encore peu développé et presque uniquement en anglais.

    L’ayant vu à ses début, ce qui me semble caractériser Internet par rapport à ses concurrents c’est que ce qui y circule dépend beaucoup plus de la demande que de l’offre (contrairement par exemple aux bibliothèques où ce qui est disponible est décidé par une institution en fonction de critères sur lesquels l’opinion des lecteurs agit souvent assez peu.) On pourrait peut-être résumer en disant qu’Internet était absolument impensable en URSS, qu’en France on a eu le Minitel par lequel la France d’en haut s’adressait à la France d’en bas plus ou moins sur le modèle de la télévision et qu’Internet ne serait pas ce qu’il est sans le foisonnement assez anarchique des universités américaines…

  13. @ G L: C’est tout à fait judicieux de le rappeler! Pouvez-vous développer un peu à propos des « anciens qui s’inquiétaient que les jeunes passent trop de temps à lire »? J’avoue que celui-là m’avait échappé… 😉

  14. Voilà le beau billet (1&2) d’un spécialiste de l’image, que l’internet (pardon l’Internet – le pays de tous les Pays) et sa puissance omniscope ont libéré du fardeau de l’insupportable attente et de la quasi cécité informationnelles. Internet et l’Infini est à votre porte ! Bien.
    Mais qu’en est-il pour le vulgum pecus. Pour 99% de la population dite « connectée ». Qu’a-t-elle réellement gagné, et qu’a-t-elle perdu ? Que les choses soient claires, elles n’a pas tout gagné, contrairement à ce que cet article, auquel pourtant j’adhère globalement, pourrait nous faire croire.
    Posons, déjà, que l’Internet, défini judicieusement par Michel Serres comme un espace topologique sans dimension – elle est virtuelle –, est tout de même un espace. Et qui dit espace dit temps. Le désormais « monde total », le réel et le virtuel est donc beaucoup plus vaste. Or il se parcourt en un temps qui hélas n’est pas extensible pour nous Terriens. Comment parcourir un espace plus vaste (qu’ « avant ») en un même temps disponible ? En augmentant sa vitesse. On zappe, on speed, on lit en diago, on surfe en surface, on se presse, on accélère dans la descente, on y va a fond, on multiplie les clics et on ouvre mille fenêtres. Zooooom ! Zwiiiiiff ! : C’est l’IGV, l’Info Grande Vitesse. Parce que bon : c’est pas Internet qui va faire la vaisselle ni les courses hein. Dans la vraie vie. Alors on va me dire : oui mais monsieur il vous faut changer de façon de vivre ! Arrêtez les courses, la vaisselle, les promenades, la piscine, la cuisine, la couture, et concentrez-vous sur les ECRANS. Les écrans ! Babel Ouèbe ! C’est là où ça se passe. C’est là où l’Info se trouve. Et tant pis si vous prenez dix kilos en dix ans (la moyenne – hypothèse basse – pour un cinquantenaire qui s’est « mis à l’Internet » depuis dix à quinze ans, justement…) Car il est tout de même difficile de pédaler, de marcher, de bouger en parcourant ce Vaste Pays à la recherche d’IGV (voir plus haut).

    Certes je dis cela avec un peu de légèreté, peut-être d’humour, et ceux qui me connaissent ne m’en voudront pas. N’empêche. Si l’Internet – qui est un progrès bien sûr – nous permet d’être informé en temps réel sur tous les sujet que l’on désire, ce n’est pas toujours la panacée, certaines infos sont tout de même absentes ou trop bien cachées pour le profane (qui lui s’arrête généralement aux trois premières pages de Google pour toute recherche ; qui ne connaît pas les subtilités des outils de recherche scientifique parfois complexes, etc.). Par exemple, je cherchais l’autre jour un article assez précis et documenté sur les composés aromatiques de certains champignons fétides. J’ai mis un bon moment à trouver quelque chose (et encore c’était pas terrible), bien plus je pense que si je m’étais rendu à la bibliothèque de la Société Mycologique de France, à 15 min de chez moi.

    D’autre part il est avéré que la recherche compulsive et agitée d’infos, le zapping et autre agitations des circuits moteur, ne favorisent pas en effet la concentration sur une tâche longue et profonde. D’où le souci d’une certaine frange de la population éducative. Pour ma part et depuis un certain temps, j’ai une peine considérable à lire un « pavé » (roman, essai, peu importe) de manière continue et linéaire. A moins d’être forcé à la déconnexion. Il y a comme une excitation cognitive due aux écrans, à la lumière, aux pixels, aux mouvements… Ce qui n’existe pas, ou moins, dans le papier (sauf histoire absolument captivante, mais c’est rare…) Ce phénomène, je l’ai lu, est de plus en plus répandu. Eclatement de la pensée et de la concentration. Bouillonnement cérébral. Alors oui, cela favorise d’autres aspects de l’intelligence, que sont la réactivité, l’éveil au fameux « multi-tâches », etc. Voire à l’embryon d’une pensée collective ou de quelque supra intelligence en réseau (cependant on a trop peu de recul pour l’analyser.)

    Mais pour Madame Gentil, fleuriste à Verneuil-l’Etang, franchement qu’est-ce que ça change ? C’était pas mieux avant ? — Oh si, avant il y avait des enfants qui jouaient devant la vitrine, ça animait !… Maintenant ils sont tous devant leur écrans. Sur Facebook ! C’est fini. Mais on voit mieux la vitrine.

  15. @NLR: L’argument de l' »excitation cognitive » est a priori intéressant. Mais sa pertinence diminue lorsqu’on constate – avec G L ci-dessus –, que sa mobilisation a régulièrement accompagné l’apparition de nouvelles technologies informationnelles – presse, radio, TV, etc… En termes d’économie de l’attention, on ne peut en tout cas pas être totalement surpris par le constat que les industries culturelles reposent sur ce qui suscite l’intérêt, plutôt que sur ce qui n’en suscite pas.

    Ce qui me paraît plus intéressant est l’opposition spontanée du «“pavé” (roman, essai)» – désormais moins tentant – et des «écrans» – qui ont l’air de l’être plus –, et dont la conséquence, sans appel, coule de source: «Eclatement de la pensée et de la concentration. Bouillonnement cérébral.»

    Peste! Rien que ça! Prière d’éteindre sans attendre votre ordi: les neurones chauffent! Et il ne sert à rien que je multiplie les exemples de redocumentarisation pertinente fournies par le web: je ne suis qu’un intellectuel, un universitaire, entendez une exception, pas représentatif pour un sou, qui ne fait pas le poids par rapport à Madame Gentil, fleuriste à Verneuil-l’Etang.

    Hum! L’argument ne serait-il pas un tout petit peu de mauvaise foi? Testons pour voir: qu’est-ce que la publication d’Ulysse de Joyce (un pavé) a changé dans la vie de Madame Gentil, fleuriste à Verneuil-l’Etang? Tiens, ça marche aussi! Pas grand chose, on peut le supposer, et en tout cas un bénéfice nul pour ce qui est des courses, de la vaisselle, cuisine, couture, etc.

    En réalité, derrière l’opposition apparemment objective du livre et de l’écran s’articule un système de valeurs complexe qu’il vaut la peine de décoder. Car le « pavé » ne renvoie évidemment pas au dernier roman de Marc Levy ni au dernier best-seller du Dr Dukan, mais à l’essence du Livre, composée d’un subtil mélange de fragrances où voisinent Flaubert, Nietzsche et Levi-Strauss… De même que l' »écran » ne fait certainement pas référence à l’œuvre d’Abel Gance ni de David Lynch, mais au croisement des jeux vidéos et du bêtisier de Direct 8…

    L’antithèse ainsi constituée n’est donc nullement une opposition entre deux technologies culturelles comparées de manière impartiale, mais celle, un peu jouée d’avance, entre deux systèmes de valeurs implicites – passé vs présent, écrit vs image, longueur vs instantanéité, profondeur vs superficialité, sens vs absurdité, et en définitive, bien vs mal – ce qui, on l’admet, ferme tout de même pas mal le débat.

    Reformulée dans les termes de l’économie de l’attention, on peut supposer que la moindre attractivité du « pavé » littéraire ne vient pas seulement de la concurrence de pixels chatoyants (même Madame Gentil n’est pas un poisson rouge sensible aux seuls stimuli…), mais d’une réorganisation de la concurrence attentionnelle (qui passe notamment par l’investissement promotionnel, objectivement mesurable en termes économiques), dont on peut par exemple observer les effets au Grand Journal de Canal Plus, où l’essai est effectivement peu représenté, dans un éventail de produits beaucoup plus large.

    Est-il nécessairement moins intéressant ou moins profitable de lire un roman d’Amélie Nothomb que de regarder une vidéo de Norman Thavaud (pour prendre deux exemples moyens typiques des deux pratiques culturelles)? Au contraire du système compétitif proposé sur un autre billet par le camarade fifi, qui pensait que la réponse à une telle question est toujours évidente, l’économie de l’attention nous apprend à reconsidérer ces différents produits dans le cadre d’une offre globale, modulée par la réception et structurée par les usages. En dehors de celle que confère les préjugés culturels, il n’y a pas de valeur absolue d’une œuvre, mesurable sur une échelle de 0 à 100, mais plutôt des réponses variables, des attentes différenciées et des contextes hétérogènes. Savoir quels sont les bénéfices tangibles de la connaissance dans notre vie de tous les jours n’est pas une question à laquelle il est simple de répondre, quelque soient les supports culturels.

    Madame Gentil, fleuriste à Verneuil-l’Etang (c’est charmant), a du moins permis qu’on ne s’intéresse pas du tout aux facteurs élémentaires apportés par le web, comme l’économie de la conversation ou de la recommandation, qui restructurent en profondeur le paysage de l’information en modifiant sa hiérarchie – car il est évident que la brave Mme Gentil, fleuriste, n’est préoccupée que de finir sa vaisselle et de torcher les mômes – comme on dit: j’dis ça, j’dis rien… 😉

    Pour susciter autant de poésie – et autant de mauvaise foi –, il faut admettre que le débat sur la puissance informationnelle d’internet (laissons de grâce la majuscule, ou alors il faut aussi écrire le Chemin de Fer, la Photographie, le Téléphone…) est donc de ceux qui soulèvent encore les passions! J’avoue que c’est avec quelque surprise que j’en prends conscience – mais il est vrai que je ne suis pas Mme Gentil… 😉

  16. @André G. Comment ça , »l’attractivité » du pavé littéraire ? la « prosécogénie », voyons ! 😉

    Oui, je dis l’Internet, comme je dis l’Afrique : un continent vaste, quoique sans dimension réelle. Mais c’est une vue de l’esprit — en tout cas du mien. C’est vrai que l’espace virtuel a déjà été largement construit par l’apparition de la presse, de la radio, de la TV ; sortes de réalités augmentées, d’espaces annexes. Mais là où la différence est de taille avec internet, sans précédent, c’est la dimension participative du « voyageur », surtout avec le web 2.0 (et la suite qui arrive). Là ou il assistait passivement au défilé d’informations décidé par d’autres, appelons-les les « savants » (ou l’élite, ou les Alpha+, comme vous voulez), il prend les commandes, devient désormais producteur, réalisateur, ET distributeur s’il le souhaite. Le saut ontologique est énorme et le bénéfice… eh ben ça dépend toujours des points de vues. C’est le Bien OU le Mal, et c’est irréconciliable (d’où débats sans fin). Pour ma part je ne fais qu’observer les forces en présence, en jouant un peu, c’est vrai, l’avocat du diable quand j’ai un moment (diable qui lui aussi est une question de point du vue, toujours).

    Vaste espace de conquête, donc, avec un temps disponible identique à avant. Vitesse accrue, en conséquence. Et une envie d’en découdre illimitée, d’aller voir ailleurs si j’y suis ; de se mesurer en live à L’Australien, ou le Slovaque, ou l’Inuit s’il est connecté. il suffit de dire : « Z’y va ! ». Car ce vaste pays, à peu près neuf, où sévissent des logiciels de plus en plus sophistiqués et attractifs, nous fait croire que nous pouvons tout faire, tout le temps, et facilement. Avec tout le monde. Ce qui est assez vrai en fait. De la musique, de la photographie, du cinéma, de la gastronomie. Qu’on peut être un Master Chef dans tous les domaines et montrer son travail à la Terre entière. Partager et faire partager. Wow !
    En même temps c’est formidable, vertigineux, passionnant… mais dangereux si l’on a une tendance à la dispersion. Et l’Internet favorise cette tendance, ce n’est pas un scoop. Cela donne des spécialistes de rien, dotés d’un savoir éclaté et inouï. Alors que, par exemple, le marché du travail, conformément à la logique de « l’ancien monde » attend des spécialistes d’un domaine donné, voire des hyper-spécialistes. Pas évident à concilier, donc. C’est d’ailleurs sur l’établi de certains chercheurs (en économie de l’attention, notamment, à base de « tunnels cognitifs » et autres réjouissances). C’est qu’il faut savoir se discipliner et ne pas céder aux sirènes du Grand Tout, sous peine de se perdre – ou d’être le jouet de ceux qui manient avec art et (gros) moyens les mécanismes de la concurrence attentionnelle (vaste débat, ça aussi, tiens) Je parle pour pas mal de jeunes que je connais et « qui ne savent absolument pas ce qu’ils veulent faire plus tard » ; qui « passent d’un truc à l’autre », (et d’une personne à l’autre bien souvent) dans une valse continue de « passion/abandon » (autant dire qu’eux ne lisent ni Joyce, ni Flaubert, ni rien de ce genre, ceux-là, « non mais t’es ouf ! J’vais lire ça quand?? »). Il y a tant à tenter ! à explorer ! Zapping génération – pas un scoop non plus. Il est déjà très difficile de posséder un métier, de s’y consacrer avec assiduité, continuité, de réussir dans un domaine (je ne parle pas des spécialistes de l’information, des analystes et des sociologues, là c’est autre chose : Internet est leur espace de travail). Autant je trouve que l’Internet est un continent où il fait bon se perdre, absorber mille effluves inconnues, dériver sous les alizés, autant je suis persuadé qu’une sorte de code de conduite, de « permis de voyager » reste à trouver. J’ignore totalement la forme qu’il pourrait avoir (pas celle d’un flic en tout cas, c’est évident), mais je me dis que ce ne serait pas inutile. En tout cas il me semble n’être qu’au tout début de quelque chose d’énorme et de neuf, ce qui me rassure. Les mutations, les vraies, sont toujours difficiles. Les prévisions sont impossibles, car comme disait je ne sais plus qui, Faure je crois, – Google me corrigera mais j’ai la flemme d’aller voir – « ce n’est pas la girouette qui tourne, c’est le vent ». Let’s see.

    Par ailleurs Madame Gentil, spécialiste de la pivoine double et du lys de Java, est ravie que le site internet de sa boutique lui apporte quelques commandes d’ici et là. Pour elle cela représente un « vrai plus ». Elle n’a pas de page Facebook mais « s’y mettra quand elle aura le temps ». On peut toujours attendre 😉

  17. @ André Gunthert:

    C’est assez difficile à décrire. Il s’agit par exemple de réflexions faites à l’occasion de la vie familiale. Elles vont de « vas donc jouer dehors au lieu de rester à lire dans ton coin » jusqu’à l’affirmation abrupte que « les livres sont une mauvaise chose, moi je ne lis pas » émise il y a peu d’années par un parent avocat… S’y ajoutait quand j’étais enfant l’idée que la lecture est mauvaise pour les yeux. Ca correspond aussi au fait d’être traité de « binoclard » à l’école (port de lunettes = lecture = pas des nôtres 😉 )

    Je pense qu’il s’agissait d’une attitude héritée de l’époque (fin XIXe, début XXe) où la bourgeoisie en place, elle même peu portée vers la culture livresque, s’est sentie menacée par des gens d’origine plus modeste mais qui avaient fait des études.

    A la même époque la lecture était surveillée le plus étroitement possible par les parents et d’autres autorités (curés, enseignants, l’Etat) au nom des risques qu’elle présentait pour les jeunes et pour d’autres esprits faibles. L’intention était de préserver les traditions, les pouvoirs en place et en même temps de préserver des hiérarchies qui reposaient sur des connaissances transmises par d’autres moyens.

    Qu’Internet mette à la disposition d’un beaucoup plus grand nombre de gens un large éventail de connaissances (ça va du prix le plus bas pour tel appareil photo à la compréhension des termes abscons utilisés par les banquiers en passant par la teneur en arsenic du riz vendu dans les super-marchés) aura nécessairement une influence considérable même si ça ne se voit que très peu quand on observe les choses au jour le jour.

    URSS:

    « Tous les documents légalement publiés et distribués en Union soviétique devaient avoir été préalablement validés par la censure, dont la responsabilité incombait à la Glavit depuis 1931, puis au Comité d’État pour la presse à partir de 1966. Par ailleurs, il était interdit d’acquérir, de posséder ou de transférer un quelconque document par un moyen de duplication (photocopieuse, presse, etc.) Seules les machines à écrire étaient permises. Les photocopieuses et tous les moyens de duplication appartenaient à l’État. Gardées par des vigiles, leur utilisation était strictement surveillée. »

    « Avant la glasnost, la publication par samizdat était fortement réprimée. Tout appareil de reproduction (machines à écrire, photocopieurs, presses d’imprimerie), répertorié et identifié, faisait l’objet d’un contrôle étroit de la part du Premier département. » (article Samizdat – Wikipedia)

    France – Minitel:

    A première vue les différences entre le réseau Minitel et Internet étaient surtout techniques. En réalité jusqu’à la mise en place de l’ADSL Internet n’était pas vraiment plus rapide que le Minitel. Une différence était que le débit en émission était 16 fois plus lent que le débit de réception ce qui limitait énormément ce qu’un utilisateur pouvait envoyer aux autres. Une autre différence était l’absence d’équivalent du message « You have mail », lui aussi obstacle aux échanges directs entre utilisateurs.

    A mon avis cette orientation vers des échanges à sens unique « du haut vers le bas » est fortement responsable de l’abandon du Minitel (comme peut-être de celui de Cyclade, réseau analogue à Internet, proposé en 1973, abandonné en 1981.)

    Les étudiants américains ont détournés Internet de l’utilisation pour laquelle il avait été prévu (?):

    Je pense que c’est grâce à un bricolage, le « modem acoustique » avec lequel on pouvait relier un ordinateur à un combiné téléphonique ordinaire, que les étudiants américains ont pu détourner Internet de l’utilisation pour laquelle il avait été prévu. Ça suppose que les enseignants et les autorités universitaires aient fermé les yeux sur le fait que les photos de femmes à poil, les échanges à propos du prochain devoir à remettre et les rendez-vous constituaient l’essentiel des données échangées. Cette indulgence n’a rien d’invraisemblable.

    Je n’ai pas de référence à proposer, mais je peux témoigner de ce que les étudiants qui fréquentaient la « salle des terminaux » mise à leur disposition à l’université française où je travaillait vers la fin des années 80 était très majoritairement utilisée par des américains pour y échanger gratuitement de la correspondance privée avec leur famille et amis (même si certains correspondaient aussi par ce moyen avec leurs professeurs.)

    Le fait que la facturation des connexions et du volume de données échangées, la surveillance des contenus et la sécurité des échanges soient techniquement difficiles me semble aussi lié à l’origine universitaire (au sens large) du réseau.

    Qu’Internet soit – pour le meilleur comme pour le pire – un système de communication DÉTOURNÉ par des utilisateurs non initialement prévus de la fonction à laquelle il était destiné et que ce détournement n’ait été possible avec une si grande rapidité que dans un contexte très différent du notre n’est pas sans importance sur la manière dont nous nous y adaptons ou pas.

    Pour ce qui est de la photographie et encore plus de la vidéo les effets seront probablement accentués par les coûts de transmission beaucoup plus faible qu’avec les moyens traditionnels. Transmettre des images fixes de bonne qualité ne coûte plus rien, pour la vidéo l’évolution est en bonne voie.

  18. @ G L: Oui, tout tient finalement dans cette idée d' »esprits faibles » qu’il faut préserver de dangers que seules les autorités sont capables d’affronter, principe même de toute censure. (Merci également pour le rappel de l’interdiction soviétique d’outils de reproduction, en effet paradigmatique.)

    @NLR: Vous me permettez de pointer de manière plus précise un mode de raisonnement contre lequel il faudrait véritablement se prémunir: associer sans aucune forme de preuve n’importe quel symptôme négatif à la dernière technologie en date, en présupposant que c’est son usage qui en est responsable. Les « spécialistes de rien » n’ont pas, me semble-t-il, attendu internet pour proliférer: l’un de ses adversaires les plus résolus, le radiosophe Alain Finkielkraut, dont les accents vigoureux cachent un néant sidéral, en apporte la démonstration tous les samedis.

    Quant aux jeunes “qui ne savent absolument pas ce qu’ils veulent faire plus tard”, êtes-vous bien certain qu’il faut imputer cette attitude à leurs pratiques en ligne? Ne pourrait-on inclure parmi les hypothèses pour expliquer leur attentisme le chômage de masse et les perspectives bien réelles de dégradation du marché du travail? Bref: associer sans autre forme de procès n’importe quoi qui paraît angoissant ou condamnable avec internet, comme le font les déconnexionnistes, ne saurait constituer une forme quelconque de démonstration.

  19. @André G. Oui, vous savez autant que nous tous que le dossier « avenir des jeunes » est plus complexe et coriace que l’hydre de Lerne, et que l’Internet est un paramètre parmi d’autres — vous en nommez quelques uns. Par ailleurs je ne cherche pas à « démontrer », contrairement à vous, analyste, dont c’est en principe le métier. Plutôt que des démonstrations je fais des constats, des observations. J’écoute des plaintes, des doutes, je mesure des angoisses et je vois des problèmes. (Bon, rassurez-vous je ne vois pas que des problèmes non plus hein, je constate aussi beaucoup de plaisir et de joie dans ce pays-là. Je ne peins pas le diable sur la muraille ; Internet est — aussi — un outil dont il faut apprendre à se servir, avant qu’il se serve de nous (il a déjà commencé remarquez).) Quoi qu’il en soit, vu la complexité du dossier, son caractère plastique et versatile, en mouvement constant, il serait bien présomptueux de penser détenir une ou des « preuve(s) » irréfutable de la dangerosité ou de la non-dangerosité de la « vie sur Internet » (pour résumer) quant à ce qui attend les jeunes générations qui vont chercher du travail. Je me demande d’ailleurs quelle est la démarche scientifique à tenir, s’il en est une, pour avoir une perspective sur ce dossier sans trop se tromper. Emettre des hypothèses est toujours possible. Mais après ? La visibilité est faible pour ma part, je n’ai pas de balistique sûre ; tout peut changer en un instant.

  20. «La visibilité est faible pour ma part, je n’ai pas de balistique sûre ; tout peut changer en un instant.»

    La versatilité, la vélocité, tout ces facteurs, somme toute assez futile, ne font que progresser, et internet en est un digne représentant.
    Mais quand on se lance dans une vie, un travail, un projet, enfin tous les trucs qui trainent, les trucs vraiment sérieux, et bien on ne va pas plus vite qu'il y a 100 ans, voir 1000 ans, qui irait plus vite que Van Gogh pour peindre des toiles de renommée internationale, et qui irait plus vite pour construire et concevoir Ste Sophie que Isidore de Millet et Anthémius de Tralles.
    La vitesse d'internet et son côté magique, nous confie une vitesse sans doute dédiée aux tâches moyennes des classes moyennes.
    En fait les Classes pauvres n'en voit pas la couleur, et les Classes "Up" créatrice et plus autonome, n'en n'ont pas besoin.

    Ce n'est pas une étude, juste des observations et une réflexion, sans conclusion particulière.

  21. Michel Serres et Bernard Stiegler.

    Ils prennent les choses avec un certain recul (Socrate et Platon inside), c’est long (une heure) mais ça vaut le détour (y compris pour les quelques mots de Bernard Stiegler à la fin sur les historiens qui crient pouvoir étudier l’histoire de la seconde guerre mondiale sans tenir compte du cinéma et de la photographie): http://www.youtube.com/watch?v=iREkxNVetbQ&feature=related