Columbo, du grand art

Par  - 26 juin 2011 - 12 h 19 min [English] [PDF] 

«Le grand public le connaît surtout pour le rôle de l’inspecteur Columbo, mais l’acteur avait joué dans de nombreux films», écrit 20Minutes.fr pour saluer la disparition de Peter Falk, faisant écho à de nombreuses nécros pareillement balancées. Traduction: star de la télé, ça ne vaut pas une cacahouette; pour prouver qu’on a été un grand acteur, rien ne vaut Cassavetes…

A-t-on besoin de la bénédiction de la culture légitime pour reconnaître le talent? On peut aimer Cassavettes et trouver que Columbo a été un formidable rôle, incarné à la perfection par un comédien surdoué.

Comme souvent, Umberto Eco n’est pas tombé loin quand il décrit Columbo comme la nouvelle manifestation du petit homme, héros au rabais de la modernité télévisée (De Superman au surhomme, Grasset, 1993). Mais l’auteur du Nom de la Rose était déjà trop star lui-même pour être encore sensible à la part de revanche de classe que comporte le feuilleton.

En promenant son imper crade et ses manières de beauf dans les salons de grands bourgeois convaincus de leur impunité, l’inspecteur venge les prolos du monde entier, qui n’aimeraient rien tant que secouer la cendre de leur cigare à deux balles sur le tapis angora et faire trembler les puissants d’un «encore un p’tit détail» (« just one more thing« )…

Oui, la télé peut parfois venger les pauvres, et Columbo a été un de ces feuilletons universels qui a signé la montée en puissance de la culture télévisuelle, l’envers satirique du personnage incarné au cinéma par James Bond, avec épouse légitime invisible et moyens riquiqui, quand le grand écran affichait ses pin-up et ses dollars. Une création d’époque, un rôle comme il n’y en a que quelques-uns par génération, que Peter Falk incarnait visiblement avec un plaisir gourmand. Salut, l’artiste!

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9 Reponses à “ Columbo, du grand art ”

  1. @ André,
    Bonjour André,
    Je trouve que plus qu’un besoin de légitimer le talent de Peter Falk par le recours au prestige du cinéma d’auteur et de Cassavetes, la formulation des journaux rendant hommage au grand comédien témoigne de l’image que ces médias se font de leurs lecteurs, ceux qu’ils appellent le « grand public » expression qui est synonyme de « petites gens ».

    Considérant que le public est ignare et ne sait pas que Peter Falk a joué dans des films d’auteurs… considérant que ce public ne regarde que la télévision… Cela me rappelle la formule courante dans les medias : « il faut peut-être dire à nos auditeurs (telespectateurs) qui ne le savent pas forcément… » Le journaliste prend souvent la posture du professeur ou de l’initié qui suppose a priori que le destinataire de son propos ne sait rien et que lui détient l’information rare… c’est ce qui justifie son pouvoir et le répéter aussi souvent est une façon de l’entretenir (au moins à ses propres yeux)…

    N’est-ce pas ce discours des journalistes et le cynisme des médias commerciaux qui s’autolégitiment en créant l’image d’un « grand public » qui serait uniquement nourri de télé, donc ignare et potentiellement soumis à leur autorité… fréquentant des milieux très différents, je n’ai jamais rencontré de personne correspondant à ce mythe du « grand public » auquel croient s’adresser les grands représentants de l’élite intellectuelle nationale que sont les journalistes qui emploient ce terme avec une autosuffisance magnifique… et dont le modèle le plus abouti est ce Zemmour dont les références littéraires ne sortent pas d’une récitation de l’approche biographique du Lagarde et Michard et qui est l’incarnation même de l’image terrifiante qu’on peut se faire de l’examinateur du bac français comme cerbère de la culture légitimée…
    Il est facile pour les professeurs et les journalistes notamment de se croire tout d’un coup initié au savoir en considérant que ses interlocuteurs ne savent rien… mais ce qui est alors en jeu n’a rien à voir avec la culture, c’est une situation de pouvoir dont la culture n’est que le moyen…

    Colombo est à ce titre le meilleur élève qu’on puisse imaginer, il ne croit jamais ce que lui racontent les membres de l’élite qui le prennent pour un ignare et cherche par lui-même sans se laisser impressionner par leur autorité, mais je ne pense pas qu’il cherche à les piéger pour se venger, il cherche surtout à établir la vérité.

    « Obest plerumque iis qui discere volunt auctoritas eorum qui docent » comme disait Cicéron.

  2. Bonjour.
    Le public est peut-être ignare, mais il tient cependant à préciser que Columbo est Lieutenant et non pas inspecteur 😉

  3. Et puis il y a au moins un épisode de Colombo où apparaît John Casavetes, « Symphonie en noir ».
    Son duo/duel avec/contre Patrick mcGoohan dans « Entre le crépuscule et l’aube » est inoubliable.

  4. Paradoxe : Ce sont les médias qui nous ont servi (et gagné beaucoup d’argent avec) Columbo, qui viennent aujourd’hui nous rappeler, à nous petites gens stupides du grand public ignare, que Peter Falk a aussi fait d’autres films…
    Peter Falk, on t’aime EN ENTIER !

  5. @ Olivier Beuvelet: Le syndrome du professeur que tu pointes à juste raison se surajoute à l’antagonisme télé/cinéma dont je critique le bien-fondé. Saluer la disparition de Liz Taylor est un exercice que les médias maîtrisent sur le bout des doigts. L’appliquer à une star de la télé semble plus difficile, y compris parmi les acteurs du petit écran, incapables de reconnaître les qualités d’une production en dehors de l’onction critique légitime.

    @ Mandrake: Merci de la rectif, je laisserai si vous le permettez le billet en l’état, pour attester de mon ignorance crasse des grades et autres degrés hiérarchiques, dans l’armée, la police et ailleurs 😉

    @ Patrick Ertel: + 1

  6. Il faut peut-être dire qu’il incarnait un flic italien de loin qui roulait en décapotable française, vieux monde peut-être, qu’il fumait des cigares un peu tordus (référence à Lacan sans doute) (tout comme son patronyme n’était pas sans évoquer celui qui a découvert les Amériques) et d’ailleurs qu’il était aussi peintre, mais ce sont des idées qui flottent. Celle du « grand public » est une salade (un public n’est jamais grand vu qu’il n’est déjà plus là quand on parle de lui alors aller le mesurer…) aussi inepte que celle qui assimile les téléspectateurs à ce « petit public populaire de province » qu’affectionnait particulièrement l’époux d’une actrice célèbre et blonde du petit écran. Il faut aussi dire que Peter Falk est devenu un des coproducteurs de la série et que c’est par ce travail qu’il parvenait à vivre (probablement assez bien) certainement bien mieux qu’avec les cachets des films de Cassavetes (j’aime aussi Ben Gazzara pour ma part)(mais ça n’a pas grand chose à voir avec la disparition dont il est aujourd’hui question). Salut l’artiste, en effet.

  7. « Merci de la rectif, je laisserai si vous le permettez le billet en l’état, pour attester de mon ignorance crasse des grades et autres degrés hiérarchiques, dans l’armée, la police et ailleurs 😉 »

    Mais vous n’ignorez sans doute rien des grades universitaires. Le vilain cuistre que vous faites.

  8. Ma préoccupation profonde pour la hiérarchie des grades universitaires est en effet bien connue et attestée par toutes mes pratiques… 😉 En revanche, vous avez l’à propos et la courtoisie caractéristiques du troll.

  9. […] aime bien la culture populaire. Et on la défend parfois à coup de citations en grec ancien ou en latin. Sans traduction bien sûr. Cette pratique où la culture savante est au service de la culture […]