Opération soucoupe (sociologie du journalisme d'été)

Par  - 9 août 2010 - 1 h 18 min [English] [PDF] 

La saison change-t-elle la nature du travail journalistique? Le sérieux de l’information est-il fonction de l’ensoleillement? Parmi les sujets qu’un journaliste dédaigne l’hiver et redécouvre l’été, les soucoupes volantes occupent une place de choix. Début août, ça n’a pas manqué, de TF1 au Monde en passant par Rue89, la presse nous a rapporté un scoop d’ampleur, issu d’archives nouvellement divulguées par les archives nationales anglaises: un équipage de la Royal Air Force aurait aperçu un OVNI pendant la guerre, témoignage si inquiétant que Churchill en personne aurait décidé de le mettre au secret pendant cinquante ans pour éviter la panique.

Pour quiconque a quelques notions d’ufologie, un tel récit est à mourir de rire. «Aujourd’hui, on parle de soucoupes comme si tout le monde s’entendait sur ce dont il s’agit, explique Pierre Lagrange. Pour nous, s’ils existent, les ovnis viennent d’autres mondes: après 50 ans de controverse dans la presse et la télévision, de films décrivant des invasions « extraterrestres » et quelques centaines d’ouvrages d’experts, l’identité des soucoupes est fixée» (La Rumeur de Roswell, La Découverte, 1996, p. 25).

Tel n’est évidemment pas le cas au début des années 1940, au moment où est censé avoir eu lieu la rencontre, en pleine deuxième guerre mondiale. La notion même de « soucoupe volante » n’existe pas avant l’été 1947, date de publication du premier témoignage par la presse américaine, celui de Kenneth Arnold. A ce moment, au début de la guerre froide, on ne pense pas encore aux extraterrestres pour expliquer ces phénomènes, mais plutôt à des armes secrètes américaines ou soviétiques. Ce n’est qu’à partir de 1950, avec les ouvrages de Daniel Keyhoe (Flying Saucers are real) ou de Frank Scully (Behind the Flying Saucers), puis avec le film The Day the Earth stood still (Robert Wise, 1951) que l’idée s’impose de la présence de mystérieux visiteurs extraterrestres.

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Les aviateurs anglais, qui voient des V1 puis des V2 tout ce qu’il y a de plus terrestres sillonner le ciel, ont assez peu de raisons jusqu’en 1945 de s’inquiéter d’ennemis intergalactiques, de même que Churchill ou la population britannique, qui ont d’autres chats à fouetter. Si la thématique du secret militaire deviendra un ingrédient indispensable du récit soucoupique des années 1950, imaginer que le principal chef de guerre contre les forces de l’Axe ait pu être effrayé par une hypothétique menace martienne est du meilleur burlesque.

Lorsque l’on vérifie sur quoi repose le fameux scoop (dossier DEFE 24/2013/1, p. 273-285, voir extrait en ligne), on ne trouve qu’un témoignage indirect, par un individu qui affirme en 1999 que son grand-père (décédé en 1973), ex-garde du corps de Churchill, a révélé le secret à sa fille lorsqu’elle avait 9 ans, et que celle-ci vient de le lui transmettre après avoir vu une émission de télévision sur les ovnis, sans pouvoir dater précisément l’événement ni décrire l’objet vu par les aviateurs. Comme de juste, il n’existe aucun document permettant de confirmer la vision supposée de l’ovni pas plus que l’opinion présumée du premier ministre. S’il n’y a rien de plus solide dans les dossiers mis en ligne par les archives nationales (période 1995-2003), les sceptiques peuvent dormir sur leurs deux oreilles.

Il aura donc suffi donc d’un témoignage unique, de seconde main, non confirmé, anonyme, invérifiable, rapportant de manière visiblement anachronique et déformée un souvenir vieux d’un demi-siècle – en termes polis du pipi de chat, sans la moindre valeur dans n’importe quel autre contexte – pour titrer: « Churchill aurait imposé le secret sur une apparition d’ovni » (AFP – merci le conditionnel!). Quelle importance? C’est l’été. Personne ne croit plus aux soucoupes volantes, qui ne sont qu’un thème léger destiné à agrémenter les vacances, cinq minutes bienvenues pour détendre l’atmosphère alourdie par l’adhésion déclarée du chef de l’Etat au programme du Front national, et qui seront oubliées demain. Du pur divertissement, sans autre conséquence que de me flanquer la nausée.

2 Reponses à “ Opération soucoupe (sociologie du journalisme d'été) ”

  1. Grosse excitation journalistique autour de cette non histoire, mais je remarque que très peu ont fouillé l’affaire, ils se sont contentés de réécrire les dépêches d’agences, comme s’ils savaient très bien ce qu’ils trouveraient en dépassant ce stade : du vent. Il faut dire que l’idée d’une information tenue secrète par un chef d’état est toujours assez excitante…

    Tiens, il paraît qu’il faut que j’aille fouiller, avant qu’il soit vendu, l’appartement de feu ma grand-mère, morte il y a plus de vingt ans, et dont la cave est pleine de livres. Mon père y avait déjà récupéré les mémoires de Churchill en x tomes, mais pas les centaines de livres de la collection « l’aventure mystérieuse » et autres plus luxueuses. Ce qui passionnait ma grand-mère, bourgeoise parisienne divorcée, un peu solitaire, c’était l’idée des « soucoupes volantes » comme on disait. Elle y plaçait beaucoup d’espoirs, mais je ne saurais dire quel était son projet.

  2. Bonjour,

    Oui les médias exagèrent souvent. L’important est que l’on en parle de temps en temps car il s’agit d’un sujet important.

    Nous regroupons tous les documents sur le sujet cela va vous intéresser:

    http://www.forum-ovni-ufologie.com/

    Cordialement