Prosécogénie du mystère à deux balles

Par  - 3 juin 2012 - 11 h 30 min [English] [PDF] 

Rien compris. Je devrais me méfier des films annoncés comme l’attraction de l’année, mais comme tout le monde, je suis tombé dans le piège une fois de plus. Prometheus, produit dérivé du génial Alien par son créateur même, arrivait précédé d’un long buzz, que même les premières critiques (négatives) n’ont pas réussi à désarmer. Las, alors qu’Alien tirait toute sa puissance de l’extrême dépouillement d’une intrigue transformée en machine à happer le regard, la pile des fausses pistes issues des brainstormings que les scénaristes ont omis d’effacer pèse sur l’estomac du spectateur de tout son poids d’incohérences et de contradictions.

Pourquoi l’espèce de demi-dieu, blanc et musclé comme Superman, dernier représentant de son espèce (qui est par ailleurs supposée, par un incompréhensible tour de passe-passe biologique, avoir donné naissance à la vie sur notre planète, qui aurait donc passé par tous les stades de l’évolution, de l’amibe au rongeur en passant par le ver ou le poisson, pour revenir in fine à la forme parfaite de l’acteur mâle casté pour un rôle de super-héros à Hollywood), pourquoi, dis-je, cet Hercule d’une civilisation supérieure n’a-t-il rien de plus pressé que d’accueillir ses descendants (les héros humains du film) en tentant de les massacrer comme le plus vulgaire des monstres de foire?

Quelqu’un m’expliquera peut-être ce mystère – et quelques autres incongruités sur lesquelles il n’est pas nécessaire de s’appesantir. Mais en attendant, et considérant le nombre d’allusions religieuses et d’interrogations sur les fins dernières qui surchargent une trame déjà pesante, je me dis que le constat de la prosécogénie de la spiritualité, dont The Tree of Life fournit un parfait exemple (et auquel Prometheus fait quelques clins d’oeil appuyés), est clairement inscrit dans l’ADN du dernier Ridley Scott. Dieu, d’où venons-nous et pourquoi tout ça (questions rigoureusement absentes de l’Alien de 1979, dont le ressort mythologique s’appuyait sur les fantasmes d’insémination par les extra-terrestres, alors une branche vivace de la sous-culture US) sont visiblement devenus de bons produits de tête de gondole.

Comme il est assez difficile d’apporter des réponses pertinentes à ces vieilles angoisses (qui, avec la disparition de l’Atlantide ou le triangle des Bermudes constituent un fond de sauce immuable de la librairie populaire), les réalisateurs n’ont d’autre choix que de gratter la plaie, laissant les spectateurs perplexes ou obligés de recourir à leur propre stock de clichés (voir la conversation témoin de la réception de The Tree of Life sur Le Visionaute). La métaphysique de bazar n’a certes jamais été absente de la culture populaire US – mais souvent au second degré, et rarement comme ingrédient majeur. La place un peu trop voyante de la bondieuserie de Prometheus confirme la prépondérance de la cible de l’électorat républicain dans les statistiques du marketing hollywoodien. Pour tous les autres, il ne reste plus qu’à s’enfuir en courant.

14 Reponses à “ Prosécogénie du mystère à deux balles ”

  1. Bien : ça donne envie de le voir.

  2. Je crois qu’on a envie que ce soit bon. On l’espère, on le veut, pour retrouver quelque chose, et pour briser la malédiction du chapelet des nanars qu’on nous impose depuis longtemps…

    Dommage !

    Quant au scénario : On ne peut plus appeler ça comme ça, mais plutôt, ensemble de réflexe conditionné sans autre justification que le poids de l’habitude.

    Presque tous les films que j’ai vus dernièrement ne sont que collage de bout de parcelle de scenar éculé, d’image rapporté, de personnage déplacé, geste et parole injustifié qui au bout du compte ne produise pas un film, mais une bouillie indigeste.

  3. C’est un peu le début l’histoire du Déluge dans le poème du supersage Atrahaxis (copié-collé dans l’épopée de Gilgamesh ou dans la Bible) : les dieux, lassés de l’homme, décident un jour de s’en débarrasser. Un peu de psychologie du créateur serait importante pour le spectateur, mais apparemment ça sera pour Prometheus II (Prometheus est un titre particulièrement pas clair, pour moi, au passage : une référence au Frankenstein de Mary Shelley plus qu’au Promethée mythologique ?).
    Pour moi, le film se veut autant une continuation d’Alien que de Blade Runner, notamment dans son « final cut » par Ridley Scott : qui est le créateur, qui est la créature, qui a créé le créateur, la fille est-elle un robot ou juste super canon ?… zzzzzz…
    Bien sûr, les grandes idées d’Alien (le cargo de l’espace où l’équipage fait sa petite vie, clope au bec – pris en fait au Dark Star de Carpenter, par le scénariste d’Alien), la bestiole hostile et introuvable (aussi prise à Dark Star), l’image illisible où on ne sait pas si on regarde un tuyau qui fuit où un monstre de l’espace,… tout ça est complètement perdu : trop de moyens, Scott n’a plus besoin de cache-misère inventifs, on est dans le péplum – tout est trop grand – et dans la pornographie : on voit tout !
    La plupart des personnages secondaires sont nuls, l’auteur a oublié de leur donner une motivation – ceux qui ont une motivation, même quand elle n’est pas personnelle, comme le robot, fonctionnent parfaitement.
    Les clins d’œil à tout et n’importe quoi (le vieux raté rappelle 2001 par ex.) nous font sortir du film en permanence, je pense qu’à aucun moment je n’ai oublié que j’étais dans une salle de cinéma.
    Je retiens une image assez somptueuse, forcément, une parfaite intégration des personnages et des décors, de bonnes idées d’effets visuels (hologrammes, carte spatiale,…) et de design interactif (le bloc opératoire, la chambre de l’héritière, le powerpoint de Weyland,…). J’ai déjà envie de le revoir pour comprendre ce qui cloche précisément, en dehors des choses évidentes (personnages bâclés, incohérences).

  4. Alors oui l’image est souvent belle, déclinant sa palette de tons gris, les clins d’oeil, volontaires ou pas, nombreux (le « bloc opératoire » emprunté au 5e élément, les  » ingénieurs « — clones ? Ce qui pourrait expliciter certaines choses et actions dans le film — ressemblant physiquement, furieusement au Dr Manhattan de Moore et Gibbons, etc.), les incohérences et autres raccourcis gênant et empêchant de pleinement rentrer dans le film — je vais éviter de  » spoiler  » ici; une succession d’idées, même bonnes et parfois brillantes, ne font pas une bonne histoire.

    Non, à la réflexion, quelques jours après avoir assisté à sa projection, ce qui me trouble le plus avec ce film, c’est de n’avoir eu affaire qu’à un produit d’appel :

    – Les raccourcis et certaines des incohérences ? Ne vous inquiétez pas cher client, le Blu-Ray Director’s Cut avec son métrage supplémentaire répondra à vos interrogations.
    – Les motivations et le développement de certains des personnages ? Comment, cher client, vous n’avez pas encore décortiqué les vidéos  » virales  » et autres sites web que l’on a concocté pour vous en échange de vos informations sur les réseaux sociaux et votre futur achat des coffrets DVD/BR ?
    – L’absence de certaines réponses ? Et oh, cher client, nous n’avons pas réalisé une fin si ouverte et tellement prévisible pour rien. Vous attendrez la sortie du second volet pour les avoir, ou pas.

  5. @ Alain François: Ton billet sur le manga m’a convaincu qu’on est probablement en train de refermer la page du cinéma populaire comme principal entremetteur de nos mythologies. C’est une nouvelle douloureuse et un changement d’habitude profond, qui me laisse passablement désemparé. Le web, merveilleux endroit de conversation, n’a peut-être pas la capacité de synthèse ni la visibilité universelle qui lui permettrait de se substituer au blockbuster. Je me demande si une partie du spleen qui étreint nos sociétés ne vient pas de leur incapacité à mettre des mots sur ce qui nous arrive…

    @Jean-no: Oui, la photo et les décors sont beaux. Ça n’a jamais suffi à faire un grand film. Je commence par ailleurs à trouver passablement énervant le constat que tous les films à plus ou moins gros budget s’évertuent à préserver la possibilité d’une suite. Le cinéma ne sait plus finir, ce qui le fait dangereusement ressembler au feuilleton. Tous les récits sont-ils faits pour être déclinés en saga? Désigner a priori tous les films comme de vulgaires cash-boxes n’est pas un service qu’on rend au cinéma…

    @Vincent: Oui, c’est un bon résumé… 😉

  6. C’est sûr que ces histoires de suites rappellent furieusement l’astuce de Sherazade, mais c’est délicat : au mieux, l’histoire avait effectivement besoin de plusieurs films pour être racontée (le soporifique Seigneur des Anneaux ne tenait pas en 1h30…) mais souvent, on assiste à une rétention volontaire (on sait des trucs, on vous dira quoi le prochain coup) et à des promesses intenables (le film est nul, mais attendez de voir le prochain…). Assez douteux, oui.

  7. @Jean No: Il me semble dommage de blâmer Dan O’Bannon pour des emprunts à Dark Star, puisqu’il en est quand même le scénariste. Effectivement, bon nombre des éléments constitutifs du premier Alien sont déjà présents dans le film de Carpenter, mais Alien montre aussi à quel point un film peut tenir par la qualité de sa production.

  8. ATTENTION SPOILER

    L’un des gros problèmes du film en plus de tout ce qui a déjà été dit et qu’il souhaite raconter deux histoires différentes collées artificiellement, sans arriver vraiment à les marier, ce qui crée ce résultat bancal.

    – un prequel d’Alien qui raconte comment une équipe d’explorateur à la recherche d’une civilisation perdue rentre en contact avec les premiers aliens (dans la pure tradition des précédents films Aliens
    – l’histoire d’une rencontre d’humains face à leurs créateurs type « Contact » mais qui dégénère car les créateurs ne sont pas bienveillants mais plutôt du type Predator.

    C’est la première histoire qui justifie qu’il n’y a aucun survivants extra-terrestre au début et tout le suspense de cette histoire repose sur qui sera le premier d’où sortira un alien. D’où toute les fausses pistes avec les 2 membres de l’équipes attaqués, le compagnon de Noomi Rapace infecté et enceinte d’un Facehunger et non d’un Chestbuster)

    – le fait que finalement un dernier Ingénieur soit encore vivant ou que Weyland soit bord appartient à la deuxième histoire. D’ailleurs dans cette seconde histoire, l’emballement de l’ingénieur et le design de son casque le rapprocherait d’un Predator

    La tentative de recoller les deux histoires vient seulement maladroitement dans la dernière partie du film ou l’Alien nait de la poitrine de l’Ingénieur comme un prédalien dans Alien vs Predator.

  9. @Nicolas : Oui oui, Dark Star a le même scénariste qu’Alien, ceci dit je l’ai écrit, hein.

  10. Prosécogénie : « Qualité de ce qui suscite l’attention ».
    Prosacogénie : « Qualité de ce qui suscite le sommeil ».
    Le second néologisme me semble plus approprié dans le cas présent.

    Blague à part, je m’étonne du concert de louanges sans nuance qui accompagne aujourd’hui l’évocation d’Alien, film qui annonçait pourtant dès 1979 le cinéma de science-fiction de 2012, à savoir un son et lumière hallucinogène agrémenté de quelques gadgets scénaristiques (pseudo-psy, pseudo-spi, réellement cons). En cela, Scott fut prophétique, et je comprends fort bien qu’il ait voulu accomplir lui-même sa prophétie. C’est vrai… Pourquoi les autres et pas lui ?

  11. @Gedéon: « Alien, film qui annonçait pourtant dès 1979 le cinéma de science-fiction de 2012 »: Le dernier que vous avez vu remonte à quelle année? Le modèle du film de SF oscille aujourd’hui entre les franchises Transformers et Marvel, basés sur les combats au corps à corps (issus des jeux vidéos) et l’overdose effets spéciaux, explosions et autres effondrements d’immeubles – deux ingrédients à peu près absents du vieil Alien, qui, fidèle aux traditions du film de genre, jouait sur l’imagination du spectateur beaucoup plus que sur ce qui était visible à l’écran… Du Scott de ces années-là ne reste plus que le maniérisme, hypertrophié par l’opulence des productions…

  12. @Gédéon : pour moi, Alien est plutôt la version réussie de The Thing From another World que le précurseur du cinéma de science-fiction actuel. Avez-vous vu le premier Alien ? Comme le dit André, Alien s’inscrit dans une tradition assez précise. Les origines du cinéma de SF actuel me semblent plutôt à chercher du côté de Lucas et Spielberg, qui eux aussi réinventent la série B et lui donnent des budgets record, que du côté de Ridley Scott.
    Sûr que Prometheus pose une question : Alien aurait-il été Alien avec plus d’argent et de moyens pour les effets visuels ?

  13. A lire la très intéressante critique de Nick Mirzoeff, qui conclut: « The empire has forgotten how to make films »…
    http://www.nicholasmirzoeff.com/O2012/2012/06/08/prometheus-falls/

  14. @André Gunthert, Jean-No
    N’ayant pas mes précieux bouquins sous les yeux, j’écris de mémoire. Et ma mémoire (faillible) me dit ceci : c’est après avoir vu le premier épisode de Star Wars que Scott décide de réaliser un film de science-fiction. Ce sera Alien. La créature dessinée par Giger et animée par un acteur devait, à l’origine, être vue. L' »effet Tourneur » (cacher pour mieux suggérer) n’était pas au programme. Seulement, la combinaison de latex revêtue par l’acteur n’ayant rien de seyant, ni, surtout, de très cinégénique, Scott fut contraint d’en revenir au bon vieil « effet Tourneur », ce dont personne ne s’est plaint, moi le premier, qui reconnaît, beau joueur, que le réalisateur de la pub Picorette s’en est plutôt bien tiré sur ce coup-là. Reste à savoir si Alien est une préfiguration de nos modernes 3D (design, démesure, décibels) dont les producteurs nous abreuvent depuis un bail. Oui, je le pense, dans la mesure où ce film n’est (selon moi) que le gant retourné de Star Wars et de Rencontre du troisième type, le double inversé de ces deux films, leur version noire. A la place de la rigolade, de l’angoisse; à la place de Dieu, une représentation du Mal. Ne restait plus aux successeurs de Scott, Lucas et Spielberg qu’à jouer sur ces registres blancs et noirs pour nous mettre de la couleur plein les yeux, les rapides et constants progrès de l’illusionnisme cinématographique aidant (d’ailleurs largement aidés par ces trois cinéastes). En réalisant un bon film (de surcroît), Scott a donc bel bien mis le cinéma dans la merde, et nous avec. Sans lui, Spielberg et Lucas, Battleship n’aurait jamais existé. Au plan technique aussi bien qu’au plan thématique.