Jeanne, juste une image…

Par  - 7 janvier 2012 - 14 h 57 min [English] [PDF] 

C’est Michelet qui invente en 1841 la Jeanne d’Arc qui nous est familière. Pour Voltaire, ce personnage de légende n’est que le signe de la crédulité populaire et un objet de moqueries paillardes. Mais au XIXe siècle, la construction du nationalisme puise dans l’histoire le répertoire de ses figures. La Jeanne mère de la France lui fournit une icône de choix, déclinée en d’innombrables produits d’édition. Issue d’un Moyen-Age de pacotille, elle tire en partie son énergie symbolique d’un croisement avec la Marianne révolutionnaire, sa cousine en romantisme. Solliciter aujourd’hui le souvenir lointain de cette figure héroïque, c’est rappeler le temps où l’Etat avait pouvoir sur la marche des choses, et particulièrement celui d’édicter les symboles et les récits d’un peuple. Le branle de ces vieilles icônes ne souligne que plus cruellement la vacuité aujourd’hui du lieu politique, qui n’a plus ni modèle à désigner ni rêve à nourrir, qui a perdu la confiance d’un peuple qu’il a cessé de représenter, qui ne sait plus que jouer avec des images qui ne veulent plus rien dire…

8 Reponses à “ Jeanne, juste une image… ”

  1. L’hommage inspiré de Pierre Desproges : http://bit.ly/AAuCn1

  2. Pourquoi vous focaliser sur le seul XIX° siècle? Autrement important pour la popularité de cette figure ont été sa béatification en 1909 puis sa canonisation en I920. C’est de cette époque que date la plus grande partie de son imagerie, au sens propre de ce mot. Le sentiment national accompagne ce culte, oui, mais le contexte de l’Alsace-Lorraine et de la guerre de 14 l’explique aisément. L’énorme majorité des enfants de France allant alors au catéchisme, Jeanne d’Arc devient un héros d’enfance et de jeunesse. Cet aspect de la légende (là aussi au sens premier de récit édifiant à lire à haute voix) a touché infiniment plus de personnes, et dans toutes les strates de la société, que les lecteurs de Michelet.
    Que la campagne électorale vous irrite, on le comprend. Je suis d’accord avec votre dernier paragraphe sur la vacuité actuelle, mais pas sur ses derniers mots : si Jeanne était une vieille lune, une « image qui ne veut plus rien dire », pourquoi tant de livres et de films sur elle, aujourd’hui encore?

  3. @claudeFL: L’appui du roman national sur les héros de l’histoire est une invention du XIXe siècle. Ce principe n’est évidemment pas abandonné au XXe siècle. Le sens de la mobilisation actuelle de la figure de Jeanne par le FN ou le gouvernement de droite est donc très simplement celui d’une manifestation patriotique (avec la tradition chrétienne en bonus), il n’y a rien de mystérieux là-dedans (mon billet est une réaction – épidermique, je vous l’accorde – à la multiplication des interprétations « problématisées » à l’occasion de la commemoration récente).

    Cette interprétation nationaliste de Jeanne est une invention de Michelet (même si c’est bien plus Lavisse qui diffuse la légende), qui n’a donc pas grand chose à voir avec le Moyen-Age, mais beaucoup avec le contexte de la construction de l’Etat-nation, dont vous mésestimez la production iconographique, très abondante dans le dernier tiers du XIXe siècle, et dont les principaux motifs visuels sont fixés dès cette époque, et n’évolueront plus ensuite. La réappropriation catholique de la figure du début du XXe siècle ne bouscule pas la mythologie nationaliste, mais respecte au contraire un schéma narratif que ses relents mystiques rendaient par avance très compatibles avec une lecture religieuse.

    Pour le reste, la fréquence des reprises ne prouve en rien la portée de la signification, mais simplement l’installation de Jeanne parmi les personnages récurrents des industries culturelles, comme Dom Juan, Tarzan ou James Bond… L’héroïne guerrière sacrifiée est incontestablement une belle histoire. Cela posé, le roman national fait-il encore recette à l’ère de la mondialisation et de l’abandon de l’Etat? Je suis personnellement plutôt sceptique sur la capacité du personnage à irriguer l’imaginaire du XXIe siècle – mais on peut toujours avoir des surprises…

  4. A voir l’article de l’association COURRIEL dans « Le grand soir »
    http://www.legrandsoir.info/un-happy-birthday-to-you-miss-jeanne-d-arc.html

  5. Oui, on peut aussi citer la lecture « internationaliste » du Monde.fr: http://www.lemonde.fr/idees/article/2012/01/07/jeanne-d-arc-l-internationale-par-gerd-krumeich_1627061_3232.html

    C’est toujours amusant de voir les interprétations appropriatives des figures mythologiques, qui se décrivent évidemment toutes comme les « bonnes » lectures contre les « mauvaises » visions (en l’occurrence de la droite française). Mais un personnage mythologique n’est la propriété de personne: c’est un bien commun que se partagent tous ceux qui veulent se l’approprier. Il n’y a pas de « bonne » ou de « mauvaise » vision de Jeanne, il n’y a que des images – et une certaine dépendance au sentier

  6. […] non, non, ça date de 1841 (Voire l’article d’André Gunther sur Culturevisuelle.org : Jeanne, juste une image… ). Ainsi on peut s’acharner sur Eva Joly tant qu’on veut quand elle déclame que […]

  7. Bonjour,
    J’avais effectué un collage rue des Pyramides et rue de Rivoli, quelques jours avant le 1er Mai 2011. Je tentais ainsi de questionner l’instrumentalisation de cette figure historique par une autre de ses représentations.
    http://canalstreet.canalplus.fr/arts/news/tapisserie-urbaine-contre-l-amnesie-collective
    Espérant que cela vous parle un peu.

  8. Intéressant! Je passe régulièrement devant la statue pour me rendre au travail. C’est assez frappant de voir à quel point elle disparaît dans le flot des bagnoles…