La vertu, au sens romain, bien entendu

Par  - 11 juillet 2011 - 6 h 59 min [English] [PDF] 

Une voix chantante, une solide culture générale et la conviction de son importance: Jean-Noël Jeanneney a tout ce qu’il faut pour être ministre de la culture. Il ne lui aura manqué que de ne pas être l’ami de la femme du président. A défaut, la présidence des Rencontres d’Arles lui valait d’ouvrir la semaine dernière le colloque « Photographie, internet et réseaux sociaux« .

Puisque Jean-Noël Jeanneney – appelons-le Jean-Nouille, ça ira plus vite – ne connaît à peu près rien ni à la photographie ni à internet, sa dissertation de khâgne n’avait d’intérêt que sur un plan ethnographique et j’avoue n’avoir accordé qu’une attention distraite à son énumération d’un certain nombre de trucs en « V ».

Ce n’est que lorsque Jean-Nouille, croyant qu’aucun de ses auditeurs du mercredi ne serait encore là dimanche, a ressorti son topo, un poil raccourci, pour l’ouverture du séminaire d’éducation à l’image « Voyages en photographie« , que j’ai dressé l’oreille.

Parmi ses trucs en « V », il y avait «la vertu, au sens romain, bien entendu». Ne me demandez pas ce que Jean-Nouille voulait dire par là, ni le rapport avec la choucroute, je n’en ai pas la moindre idée. Ce qui m’a tiré de ma somnolence fut d’entendre pour la deuxième fois assortir cet énoncé qui fleure bon son Montesquieu de l’expression «bien entendu».

« Bien entendu » ne livre pas le sens romain du mot vertu. En revanche, cette formule indique à l’auditeur, sur le mode de la connivence, que le sens romain du mot « vertu » est une connaissance qui fait partie des références partagées requises pour comprendre le Jean-Nouille. Ce clin d’œil verbal dit à peu près: vous et moi savons ce que veut dire la vertu au sens romain, et surtout: vous et moi partageons à propos de cette information la conviction qu’elle fait partie du stock qui nous permet de nous comprendre à demi-mot.

« Bien entendu » est l’indication que le sens romain du mot vertu est un culturème, exprimé sur le mode particulier qui caractérise la puissance appropriative de la culture, ce qu’on pourrait appeler un connivème. « Bien entendu » montre l’essentiel de l’opération culturelle, dont le but est de produire ces manifestations d’appartenance ou d’exclusion, comme autant de preuves de l’existence du groupe.

Et à y bien écouter, tout le discours de Jean-Nouille était truffé de semblables clins d’yeux, n’était au fond qu’un long collage de signes de reconnaissance d’une culture défunte envoyés comme autant d’invitations au partage. Rien de plus triste que la blague qui tombe à plat. Fait de connivences mortes, tout le beau topo de Jean-Nouille tombait semblablement dans une sorte de trou de mémoire, le vide froid d’une culture qu’on n’aime plus. Je n’ai pas eu le réflexe d’enregistrer cette cruelle démonstration du fonctionnement culturel. Rien de grave, on peut l’entendre tous les samedi sur France Culture.

14 Reponses à “ La vertu, au sens romain, bien entendu ”

  1. Ah! Que de Jean-Nouille dans certains colloques, qui ponctuent leurs réflexions de « bien entendu », signe de connivence d’une culture partagée – mais pas toujours partageante.
    L’ennui, c’est quand on en trouve plusieurs dans une même conférence: ils s’autocongratulent et tout cela tourne dans le cercle fermé d’une pensée qui se veut haute, mais qui n’est plus qu’élitiste et manque singulièrement de prise de risque et de générosité.
    En tout cas, j’ai ri, « bien entendu », en lisant votre billet bien acéré à cette heure matinale!

  2. Jean-Nouille, Jean-Linguine, Jean-Farfale : c’est la culture légitime légitimement cultivée (khâgne, probablement, puis ens ou hec tout dépendra) de france culture, on entend Catherine Clément du même tonneau, ou du même paquets de pâtes (c’est bon, remarquez, les pâtes et ce n’est pas très gentil pour ces aliments de les accoler à la référence opérée ici); c’est ce « bien entendu » et aussi par exemple les « évidemment » et « bien sûr » qu’on entend toujours sur les ondes. Les gens du même monde. Dont nous sommes, cependant, puisque nous les entendons et les critiquons (la france de la politique, Jules-Jean Marcel-Jean Noël : la culture et le sens des valeurs, bien entendu, que le monde entier nous envie ?)

  3. Je vais essayer d’oublier ce post affligeant (parce que j’apprécie beaucoup votre blog, en général), insultant même pour celui qu’il vise. L’émission de Jeanneney est excellente, à mon sens. Quant à vos « culturèmes » et vos « connivèmes » (mais n’aurait-on pas là des « bourdieusèmes » ?), peut-on faire plus pédant, plus excluant ? On pourrait faire un commentaire de votre post et des affects qui s’y donnent libre-cours dans les termes même de la sociologie de la culture dont il prétend se réclamer : il ne serait pas à votre avantage.

  4. L’expression « la vertu, au sens romain » est pratiquement imprononçable sans ajouter « bien entendu » – car son degré de transparence est très diminué, même un Jean-Nouille en a une vague conscience. En fait, le « bien entendu » est plus complexe: il est un signe de connivence pour ceux qui partagent l’information en même temps qu’un clin d’oeil en direction de ceux qui ne maîtrisent pas le code, et qui disposent au moins de l’information que c’est un code légitime au pays des Jean-Nouille, dont ils ne sont pas. Ce qui est passionnant, c’est de voir comment la culture structure le social uniquement en manipulant les indicateurs de valeur de l’information.

    @albe: Je vous assure que ce qui était insultant, c’était l’introduction de JNN, d’un amateurisme désolant pour les intervenants du colloque « Photographie, internet et réseaux sociaux », spécialistes qui étaient venus souvent de loin pour partager des informations précises et du plus haut intérêt. Ce qui était frappant, c’est qu’il ne venait même pas à l’esprit de JNN qu’il n’avait aucune compétence en la matière, il était sincèrement persuadé d’avoir quelque chose à dire, déformé par sa certitude d’être cet esprit universel à qui rien n’échappe. Il a quand même tenu 40 minutes, et je vous jure que le commentaire que j’en fais ci-dessus est vraiment très sympa par rapport au fond de ma pensée, que je n’exprimerai pas publiquement.

  5. @albe : les qualités de Jean-Noël Jeanneney sont connues. Mais une fois sur le terrain des pratiques culturelles du grand public, notamment liées à Internet, pour tout ce que je l’ai entendu dire, j’ai l’impression qu’il a atteint son niveau d’incompétence – au sens du principe de Peter, bien entendu.

  6. Je voudrai quand même dire que l’ami de la femme du président s’est suicidé…. Une triste fin pour un homme pas si méchant…. Je suis d’accord pour dire que la culture hypô-normale opère des ravages au sein des organismes créatifs, cependant je ‘ai rien entendu du discours de Monsieur Jeanneney… puisque bien entendu je n’étais pas là. (Vous me rassurez donc sur l’intérêt de mon absence car j’étais de piscine avec des interlocuteurs plein d’intérêt ce jour-là). Bises et merci pour tous vos bons billets…. Remercions quand même JNJ d’avoir courageusement ouvert la porte à nos pratiques virtuelles cette année…

  7. Je me demande si, au fond, Jean Noel Jeanneney ne serait pas simplement la caution que le monde cultivé légitime paye à celui qui l’est probablement moins (au moins, peut-être, à ses yeux) pour que ce dernier semble ici dans une position dominante (les gens qui interviennent sont des « spécialistes » mais aux yeux de qui, sinon de leurs pairs ?) comme une avant garde : une intervention de cet ordre marque aussi probablement l’intérêt que porte le petit fils d’un président du sénat (fils d’un ministre de de gaulle et ministre lui-même il y a quelques années) à une culture dominée qu’il défend très souvent sur les ondes de france cu en programmant très régulièrement des chansons disons populaires. Trahi par sa classe, pourrait-on dire avec ce « bien entendu » (mais sa classe aux deux sens ?). J’abonde dans le sens du commentaire de Jean No bien que n’ayant pas entendu ce discours.

  8. La violence méprisante de ce billet me surprend de la part d’un chroniqueur généralement mesuré et subtil. JNJ peut avoir ses moments de faiblesse et il est juste de les noter, mais il faudrait alors aussi rappeler qu’il fut un très courageux et lucide patron de la BnF et que son émission de France Culture est tout sauf nulle, au contraire de certaines autres productions de la même radio. Un parcours élitiste n’est pas un argument suffisant pour condamner un homme qui ne se réduit pas à ce parcours…

  9. « Post affligeant », « violence méprisante »… Visiblement, les amateurs de la rhétorique preppies sur France-cul ont la badine facile – et l’humour engourdi. Qu’ai-je dit de si terrible, dans un post surtout consacré au signalement d’un trait rhétorique, qui m’intéresse bien plus que le destin d’un triste sire, sinon que JN ne connaît rien à la photo ni à internet, ce qui est un constat exact que chacun vérifiera. Avant de chanter louanges et de tresser lauriers, merci de se souvenir qu’on est ici sur un blog de spécialiste. Désolé de ne pas être le moins du monde impressionné par Jean-Nouille, qui a le gros défaut d’avoir abordé un domaine que je connais bien, l’histoire des médias et de l’audiovisuel. Pour en juger, encore faut-il ne pas seulement écouter sa douce voix, mais lire ses livres, qu’heureusement personne ne cite.

  10. Une dimension de ce trait rhétorique est peut-être l’intimidation de l’auditoire… tu parles « d’un clin d’oeil en direction de ceux qui ne maîtrisent pas le code » mais je pense qu’on peut aller plus loin et y voir une façon d’intimider l’auditoire en lui faisant croire qu’il y a un code… Je crois qu’au fond il n’ y en a pas… c’est là la grande arnaque du procédé, la distinction est une pure construction rhétorique qui consiste à établir des séparations où il ne doit pas y en avoir. La culture romaine n’appartient pas du tout à la bourgeoisie du XIX ème siècle ni à ses derniers représentants… Elle est libre de droit… pourtant le « bien entendu » signifie « tu es censé comprendre sans que j’aie à me fatiguer à argumenter parce qu’on est du même monde, si ce n’est pas le cas, tant pis pour toi… »
    Cette formule est une façon de dire à celui qui ignore tout de la vertu romaine, « Touche pas à ça, c’est pas pour toi ! »
    Tout le monde fait semblant de comprendre (le sens romain de la vertu est sûrement un concept très récent que de nombreux romains eux-mêmes devaient ignorer) et celui qui s’aviserait à la fin du discours de JNJ, de revenir sur la concepion romaine de la vertu en la reliant au propos paraîtrait ou ignare ou grossier. Ce qui est amusant ici, c’est que c’est un truc utilisé dans les colloques ou dans les cours par des orateurs mal à l’aise sur le sujet, par manque de préparation ou méconnaissance du domaine, ils se rattachent à ce qu’ils croient savoir d’assez pointu, (ou peu connu) pour se donner un ethos d’expert de quelque chose de rare et rester dans une posture professorale… celui qui sait ce que les autres ignorent… le sens foucaldien, freudien, lacanien, kantien, hégelien, derridien, sont autant de façon de maquiller l’imprécision d’un raisonnement…
    Ici, s’agissant d’internet, la référence à la culture « classique », l’habitus de classe, s’est retourné contre lui… Parce que c’est un truc de distinction (on sait ou pas) et que cela ne corespond pas à l’éthique du web qui repose sur l’abolition des distinctions de classes (en tant qu’idéal) mais elle traduit peut-être aussi un préjugé de l’orateur qui ne s’imagine pas que des amateurs ou même des spécialistes de la photo numérique et d’internet puissent ne pas être « intimidés » par une référence à l’antiquité latine, bien éloignée d’eux… C’est peut-être cela qui, sous l’expression, peut avoir porté une pointe envers un auditoire qui ne considère pas Internet comme une sous-culture qui aurait besoin des oeuvres de l’Art reconnu ou de la culture classique pour se justifier comme culture à part entière… La violence symbolique n’est pas forcément (que) du côté où elle semble apparaître ici.

  11. @Olivier: Oui, bien sûr que c’est une construction rhétorique, tu croyais que la culture, ça existe vraiment? 😉 «Ce qui est passionnant, c’est de voir comment la culture structure le social uniquement en manipulant les indicateurs de valeur de l’information.»

    Je te fais un prochain post spécialement pour toi sur les connivèmes (au sens romain, bien entendu…)

  12. d’accord avec le sens conniventiel de ce « bien entendu » mais j’y ai entendu autre chose, peut-être parce que je travaille avec cette notion de vertu justement : ajouter « au sens romain » est aussi peut-être une manière d’anticiper une éventuelle interprétation chrétienne et de morale normative du terme – pas facile actuellement d’utiliser cette notion qui a des petits airs anachroniques et cornéliens (« elle a trop de vertu pour n’être pas chrétienne » Polyeucte) – donc ce « au sens romain bien entendu » comme protection contre une éventuelle accusation de moralisme chrétien ? en tout cas, en philo et SHS en général, il y a une méfiance difficile à traverser envers des notions qui sentent un peu l’encens… ça n’enlève rien à l’incompétence du JN en question dans les domaines traités

  13. @André : je trouve son histoire des médias assez correcte (notamment sur les débuts de l’audiovisuel), mais elle s’arrête heureusement avant Google.

  14. […] La culture discriminante, considérée comme un amoncellement de noms mis en relation, un empilement de citations et de références, une thésaurisation de textes, d’images, des sons, a vécu. Les bases de données accessibles en quelques clics et selon des méthodes encore inaccessibles il y a quelques années ne sont pas des substituts de la mémoire. Ce sont des constructions humaines réalisées pour des hommes selon un principe fondamental de l’architecture du web, celui de l’égalité d’accès aux ressources. Elles abolissent le caractère élitiste de la culture. C’est là leur principal défaut, leur vice. Un vice, au sens Internet, bien entendu. […]