Pourquoi la photo de Ben Laden est due

Par  - 4 May 2011 - 8 h 13 min [English]

Laissons gémir ceux qui fustigent d’avance le voyeurisme occidental. Qui a envie de voir la tronche explosée de Ben Laden? Cette image-là appartient aux corpus spécialisés, imagerie médicale ou images de guerre, qui provoquent un haut le cœur chez n’importe qui d’autre que ceux qui en usent par fonction. Pas la peine d’ergoter: cette image-là, personne ne veut vraiment l’apercevoir. Nous préférons tous une vision plus apaisée d’un monde dont nous n’aimons pas qu’on nous pointe les noirceurs.

Oui mais voilà, depuis lundi, où l’on apprenait la nouvelle de la mort du terroriste, habilement camouflée dans les brumes de la stylisation infographique (ci-dessus), nous avons vu d’autres images. Celles, nettoyées de toute présence humaine, de l’immeuble dévasté. Et surtout celle, si belle, théâtrale, des chefs de guerre pris sur le vif, au cœur de l’action. Cette vision qu’on a aperçu cent fois – allo la Lune, ici Houston –, de l’attention angoissée des commandants face au spectacle d’une action dangereuse est habituellement une image qui en appelle une autre: une image qui n’existe que sous la forme d’un contrechamp et qui désigne comme un miroir le point focal de l’événement (ci-dessous).

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Ben Laden, enterré par Photoshop

Par  - 2 May 2011 - 15 h 44 min [English]

Lundi matin, lendemain de 1er mai, la France qui s’était couchée encore émue du souvenir du mariage princier se réveille en sursaut à la nouvelle de la mort de Ben Laden (voir ci-dessus).

Surchauffe dans les rédactions. Quel angle choisir pour présenter la disparition de l’ennemi public n° 1, qui met fin à dix ans de traque ininterrompue? Vers 8 heures du matin, de nombreux sites de presse, suivant les suggestions visuelles de l’AFP, parent au plus pressé et montrent des soldats apprenant la nouvelle par la télévision (voir ci-dessus). Traitement minimaliste d’une news qui ne s’est pas encore vraiment concrétisée.

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Le mariage de Kate et William, pétard mouillé du siècle?

Par  - 30 April 2011 - 13 h 25 min [English]

Comment évaluer l’importance d’un événement sur l’échelle de la hiérarchie journalistique? Prenons au hasard le mariage de Kate et William. “L’événement de l’année“, “mariage du siècle“…: imperméable à la différence d’échelle entre deux estimations aussi disparates, la presse a fait feu de tout bois pour situer l’épisode princier tout en haut du podium.

Un pronostic circulait dès le début de mois d’avril évaluant par avance à 2 milliards de téléspectateurs l’audience du mariage. Ce chiffre qui correspond à environ un tiers des êtres humains vivant à la surface du globe a toutes les chances d’être aussi gonflé qu’une poitrine siliconée, mais a été repris à peu près partout sans discussion.

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Le renversement des images, victoire culturelle de l'antitabagisme

Par  - 25 April 2011 - 20 h 02 min [English]

Décrite comme une décision gouvernementale, l’apposition de messages visuels sur les paquets de cigarettes, obligatoire en France depuis le 20 avril, est présentée par la presse comme une mesure plus spectaculaire que vraiment efficace. Il s’agit pourtant de la plus vaste expérience de psychologie sociale jamais réalisée à propos des effets de l’image, et la manifestation exemplaire de l’une des plus importantes évolutions d’une pratique culturelle dans les pays développés.

(1) Paquets de cigarettes illustrés d'avertissements visuels (Suisse).

Dernier épisode dans la lutte d’un demi-siècle qui oppose l’une des plus puissantes industries au lobbying d’une minorité agissante, le retournement des images est la signature de la victoire du bien sur le mal, de la santé sur la maladie et de la morale sur le vice. Elle ne doit que peu de choses à l’échelle de la décision gouvernementale, et témoigne au contraire de l’extension toujours plus grande de la nouvelle gouvernance des experts, qui impose ses décisions à l’échelle mondiale par un système opaque de recommandations étayées par l’expertise scientifique. L’invisibilité de cette procédure et l’incapacité du système médiatique à mettre en récit des dynamiques d’une telle ampleur sont parfaitement illustrées par le traitement anecdotique sur le mode du fait-divers qui a accueilli la mise en conformité française.

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Cachez ce contrechamp

Par  - 13 April 2011 - 19 h 11 min [English]

(1) Photo Paul Hansen, Haiti, 19 janvier 2010. (2) Photo Nathan Weber, Haiti, 19 janvier 2010.

En janvier 2010, Pete Brook commente longuement sur Prison Photography les images de la mort de Fabienne Cherisma, jeune haïtienne tuée par une balle perdue peu après le séisme, alors que la police tente de disperser des pillards. Au cours de son enquête, il s’entretient avec le reporter Nathan Weber, auteur d’un montage multimédia sur l’événement, qui a également réalisé une vue en contrechamp montrant sept photographes en train de shooter la scène (ci-dessus, à droite).

Passée alors inaperçue, cette prise de vue ressurgit aujourd’hui et suscite la controverse, après l’attribution du prix suédois de la photo de news au photoreporter Paul Hansen, pour l’une des images de ce drame (ci-dessus, à gauche).

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Parution "Télévision: le moment expérimental"

Par  - 8 April 2011 - 8 h 18 min [English]

Je signale avec retard la publication de Télévision: Le moment expérimental. De l’invention à l’institution (1935-1955), dirigé par Gilles Delavaud et Denis Maréchal (éditions Apogée, 2011, 608 p., ill. NB, 23 €), paru en janvier, dont je viens d’entamer la lecture, et qui me paraît déjà passionnant – belle démonstration de la vitalité du champ et des potentialités de recherche des études télévisuelles, et référence indispensable.

«Les études réunies visent un double objectif: d’une part, éclairer une période de l’histoire de la télévision encore mal connue, d’autre part, donner un aperçu des recherches actuelles sur la télévision ainsi que de la diversité des approches pratiquées. Il ne s’agit pas d’un ouvrage de synthèse, mais conformément à l’esprit du colloque dont il est le prolongement, d’un ensemble de contributions originales qui, pour la plupart, apportent des vues inédites.

«Les recherches sur la télévision ont pendant longtemps porté principalement sur les différentes phases de son développement depuis son avènement au milieu du siècle dernier. Récemment, des chercheurs se sont intéressés à la préhistoire de la télévision. C’est à un autre moment de l’histoire du média que cet ouvrage est consacré: à sa phase de gestation et d’émergence dans les années 1930 et 1940, ainsi qu’à celle de son premier essor à partir de la fin des années 1940 et au cours des années 1950.

«Par moment expérimental, on entend la période, variable selon les pays, qui va de la conception et de la diffusion de programmes proprement expérimentaux, jusqu’à la reconnaissance d’une légitimité institutionnelle se traduisant par une première stabilisation de l’offre de programmes, du mode de programmation, du public, de la fonction critique.»

Gilles Delavaud est professeur à l’université Paris 8 et chercheur au CEMTI (Centre d’études sur les médias, les technologies et l’internationalisation). Denis Maréchal  est docteur en histoire, chargé de mission à la diffusion scientifique à l’INA (Institut national de l’audiovisuel). Avec les contributions de Steph Ackx, Luca Barra, James Bennett, Claire Blandin, Alain Boillat, Jérôme Bourdon, Hilde Van den Bulck, Milly Buonanno, Marie-France Chambat-Houillon, Mary R. Desjardins, Alexander Dhoest, Chantal Duchet, John Ellis, Isabelle Gaillard, Doron Galili, Laurent Guido, Nick Herd, François Jost, Michael Kackman, Mary Celeste Kearney, Judith Keilbach, Kira Kitsopanidou, Henri Larski, Philippe Lavat, Sonja de Leeuw, Jamie Medhurst, Cynthia J. Miller, Jan Olsson, Viva Paci, Cecilia Penati, Géraldine Poels, Emma Sandon, Massimo Scaglioni, Laura Jacquelyn Simmons, Jacob Smith, Pierre Sorlin, Lynn Spigel, Stephen Tropiano, Jörg Türschmann, Ioanna Vovou, Ira Wagman, Anne-Katrin Weber, Fabien Wille, Mark Williams.

Eteindre la télé?

Par  - 5 April 2011 - 10 h 31 min [English]

Dédiée à l’éducation aux médias, l’association Icare a livré récemment une compilation remarquée de chiffres-clés sur le rapport à la télévision du public d’âge scolaire. Suite à la publication par Médiamétrie de son rapport 2010, où l’on observe pour la première fois depuis des années l’arrêt de la chute de la consommation télévisée (3h32 par personne et par jour en moyenne), Icare souligne notamment qu’«un écolier en primaire passe tous les ans plus de temps devant le tube cathodique que face à son instituteur (956 heures contre 864)».

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Les administrateurs des musées nationaux épinglés par la Cour des Comptes

Par  - 4 April 2011 - 8 h 30 min [English]

«Le rapport que vient de publier la Cour des Comptes sur les musées et qui compte 270 pages (avec annexes) doit être analysé finement après lecture et sûrement pas rapidement après en avoir juste parcouru les principales conclusions comme, hélas, trop de journaux l’ont fait. Cela aurait déjà évité une généralisation hâtive: il est bien question des musées nationaux et non de la grande majorité des musées français. Ceci est d’autant plus vrai que ce ne sont même pas tous les musées nationaux qui ont été vraiment examinés. (…) Il serait donc souhaitable de préciser en introduction, ce que personne n’a fait, qu’il s’agit bien ici essentiellement d’un état des lieux des musées “établissements publics”.»

Par Didier Rykner, La Tribune de l’Art, 03/04/2011.

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Un demi-milliard de vues, ça fait beaucoup d'antipathie

Par  - 28 March 2011 - 14 h 01 min [English]

Comme prévu, la vidéo “Baby” de Justin Bieber, mise en ligne le 19 février 2010 sur la chaîne officielle du jeune chanteur sur YouTube, vient de dépasser ce matin le demi-milliard de vues. Vidéo la plus vue et la plus commentée sur la plate-forme (4.276.179 commentaires), elle présente également la particularité d’afficher 1.146.731 dislike, soit le double du nombre de like (576.987).

Comme il semble loin, le temps où l’on surveillait comme le lait sur le feu le nombre de vues sur les plates-formes visuelles, s’extasiant de voir une vidéo militante dépasser pour la première fois le million de vues (2006), comparant les 10 millions de vues de la séquence pirate “Sarkozy au G8” à l’étiage des grandes audiences télé (2007), ou qualifiant de «plus grand phénomène viral de tous les temps» les 21 millions de vues de Susan Boyle (2009).

Ces chiffres qui paraissaient alors faramineux, mais qui ne faisaient qu’annoncer le rythme de fréquentation régulier de la plate-forme, ont été éclipsés depuis par les scores atteints par les vidéos de Lady Gaga, David Guetta ou Evian Roller Babies, contenus mis en ligne par les maisons de production dans le cadre de campagnes tout ce qu’il y a d’officiel, dont les dizaines de millions de clics ont vite cessé de paraître significatifs. YouTube a glissé sous le tapis la recherche des contenus par le nombre de vues absolu, effaçant la trace de ses vieux succès amateurs (Charlie bit my finger, 296 millions de vues; Evolution of Dance, 168 millions de vues), la presse a cessé de faire ses titres sur “la vidéo qui buzze”. Ce que j’appelais “le temps du buzz” dans “L’image partagée” n’aura été que la métaphore temporaire de la conquête par le web de l’économie de l’attention.

Au moment où les pratiques en ligne se normalisent (et où les audiences télé reprennent du poil de la bête), on retiendra du cas Justin Bieber que la fréquentation n’est qu’un indicateur partiel de l’attractivité d’un contenu. Eu égard à la proportion des dislike ou des commentaires agressifs, la question de savoir si l’audience remarquable de la vidéo n’est pas la marque de l’antipathie plus que de l’affection ouvre des horizons nouveaux à la recherche sur la réception.

Projection de "L'Emigrant" (Kamil Yarmatov, 1934)

Par  - 26 March 2011 - 11 h 49 min [English]

Le cycle À la rencontre de l’autre propose la projection du film de propagande antireligieuse de Kamil Yarmatov L’Emigrant (Tadjikistan, muet, 1934) le mercredi 6 avril à l’EHESS (18h-20h30, amphithéâtre, 105 bd Raspail, 75006 Paris), entrée libre.

Kamil est l’un des meilleurs ouvriers agricoles du kolkhoze “L’étoile rouge” au Tadjikistan. Il vit heureux avec sa femme jusqu’à l’arrivée du saboteur Nuredtin, ancien citoyen soviétique qui a préféré fuir pour “un pays où l’islam est sacré”. Il revient dans le kolkhoze en usurpant l’identité d’un éducateur politique afin de lutter contre le régime soviétique et inciter Kamil, victime de sabotages répétés, à rejoindre le “droit chemin” de la religion…

Séance animée par Cloé Drieu, avec la participation (sous réserve) de Gulya Mirzoeva (“Derrière la forêt”, 1999; “Le temps des frontières”, 2006). La version projetée bénéficie d’une bande-son (musique traditionnelle) enregistrée lors de sa diffusion sous forme de ciné-concert dans le cadre du Festival des 3 Continents de Nantes (2009).