L'attente du cinéma, c'est déjà du cinéma

Sur le périphérique parisien, à proximité de la porte d’Italie, on peut voir cette publicité sous forme de peinture murale pour le prochain épisode de Harry Potter (Harry Potter et les reliques de la mort, 2e partie), assortie d’un afficheur qui annonce le décompte avant la sortie du film: – 40 jours, 6 heures, 23 minutes (photo prise le 3 juin).

On peut éprouver des émotions intenses au cinéma. Mais le meilleur film est toujours celui qu’on n’a pas encore vu, celui qu’on attend, celui qu’on rêve. L’installation de cette attente est devenue l’un des principaux volets de l’œuvre cinématographique, une œuvre parallèle parfois aussi importante que le film, du point de vue de son organisation, de son budget, mais aussi de son pouvoir imaginaire. On ne va pas voir le même film selon la qualité de l’attente qui a précédé sa sortie. L’attente du cinéma est déjà du cinéma. Il est regrettable que la recherche accorde si peu d’attention à cette dimension constitutive de la construction culturelle.

Le bruit de la vague

Lecture d’un billet érudit consacré au dernier album de Lady Gaga, par le critique musical Jody Rosen. J’admire le fait de pouvoir développer un véritable discours de critique d’art à propos de l’œuvre de Gaga, mais en même temps je me dis que dans l’univers de la pop, le rouleau compresseur de la starification produit tellement de bruit qu’une telle élaboration n’a plus grande importance.

Deux ans après le baptême médiatique de la Lady, est-il encore possible de faire entendre un signal élaboré? Ou cet article ne fait-il qu’ajouter un item de plus aux milliers de manifestations de la présence de la chanteuse, attestant par cette abondance même qu’elle est désormais une star, c’est à dire un personnage au-delà du bien et du mal, le point focal d’un bruit médiatique toujours renouvelé? Si tel était le cas, l’art ne serait qu’une composante secondaire, une unité parmi les multiples signaux de la construction médiatique, identique aux petites perceptions de Leibniz: le bruit de la vague dans le fracas de la mer…

Qui suis-je?

Un prénom, une liste de choses que j’aime bien en vue sur un T-shirt (ici de la chaîne KFC): une auto-définition sociale et culturelle, inspirée des informations affichées sur les sites de rencontre ou les réseaux sociaux.

Qu’est-ce qui me définit aux yeux des autres? Le mot important ici est: « j’aime ». Et la structure d’une liste de termes interchangeables, dont seule la totalité est originale. Deux indications simples, qui disent le déclin de la culture dominante au profit de l’acceptation de la polyculturalité, la valorisation de l’appropriation individuelle au détriment de la conformité à la norme, le caractère profondément identitaire de la revendication culturelle. Je suis mes cultures. Mes cultures, c’est moi.

L'autre moitié du cinéma

«Toute l’histoire de l’art, toute l’histoire de la philosophie de l’art, nous a habitué à considérer qu’une œuvre vaut par ce qu’elle signifie, ou par ce qu’elle exprime, ou par la qualité d’émotion qu’elle suscite en nous, ou par les pensées qu’elle produit – et non par son aspect luxueux, par la richesse de ses matériaux, par le travail de celui qui l’a faite» (Jacques Aumont, De l’esthétique au présent, De Boeck, 1998, p. 15).

L’autre soir, expérience mille fois refaite, on passe en revue avec les mômes la collec’ de DVD pour décider ce qu’on va regarder. Collec’ qui comprend évidemment une brochette des plus grands succès des quinze dernières années, des films qu’on s’est précipité pour aller voir à leur sortie. Et comme toujours, le choix est difficile. Les arguments sont rationnels, il y a les préférences des différents membres de la famille, l’élimination des films récemment revus. Le désir est comme éteint. Toute la machine qui l’a éveillé et entretenu au moment de sa sortie est loin derrière. On a vu le film, l’inconnu a disparu, reste le souvenir objectif d’un degré de plaisir. Une connaissance, pas une excitation.

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Pour une narratologie de l'information

Voilà du titre qui en jette! En tout cas pour un colloque… Mais est-il pertinent pour un petit billet rapidement griffonné? C’est ce qu’on va essayer de vérifier.

Il arrive souvent que des billets rédigés sur Culture Visuelle soient repris sur Owni. Depuis peu, la rédaction, qui comprend des journalistes professionnels, a entrepris de donner un tour un peu plus sexy à nos intitulés qui fleurent bon la craie et le tableau noir. C’est ainsi que le billet « Un Godard, du texte et des images: réflexions autour de l’épisode 2A des “Histoire(s) du Cinéma” de Pier-Alexis Vial est devenu: « Godard, le hackeur du cinéma »

Un toilettage qui ouvre de nombreuses questions. Je ne connais pas de narratologie du titre. Il semble que celui-ci soit généralement considéré comme une sorte de synthèse du contenu, sans que soit interrogé ni ses choix stylistiques ni la nature du rapport supposé lier l’un à l’autre. Pourtant, on voit bien qu’une modification de l’intitulé influe considérablement sur la perception du contenu. Lit-on le même article avec un titre différent?

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Pour la révolution, tapez 1

L’image du jour n’est pas un extrait de la poussive émission présidentielle, mais la capture au Blackberry tweetée hier soir par le journaliste Nicolas Cori d’un brouillon d’éditorial pour Libération, avec cette légende: «Prévoyant, Joffrin avait fait deux éditos sur Moubarak. Voici celui qui va à la poubelle» (voir ci-dessus, cliquer pour agrandir).

On peut y lire l’annonce enthousiaste de ce qui se serait passé si le dictateur avait été démis hier soir: «Et de deux! Avec un courage hors du commun, le peuple égyptien a obtenu en dix-sept jours la chute d’un homme qui avait gardé le pouvoir près de trente ans. Les agressions des nervis, les intrigues de palais, les atermoiments de la nomenklatura militaire n’y ont rien fait. Le tyran a cédé. L’Egypte a gagné. Victoire!»…

La comparaison avec le texte publié ce matin permet de comprendre ce qui fonde l’exercice de l’éditorial, vigie qui surplombe l’actualité et indique les enjeux à venir. Pour le futur ex-directeur Laurent Joffrin, la faculté d’élaborer deux réalités imaginaires opposées résulte des contraintes pratiques du bouclage. Mais on ne peut qu’admirer cette illustration du journalisme comme il se fait, qui sait mettre chiffres et dates au service d’une capacité d’interprétation à proprement parler fabuleuse.

Ce qui ne va pas avec la culture

Une association de développement culturel me fait parvenir un courrier invitant à une journée de réflexion sur les liens unissant adolescents et culture dans le contexte scolaire.

L’argument est libellé comme suit:

«Les jeunes d’aujourd’hui sont-ils brouillés avec la culture? Les adolescents ont-ils de nouvelles façons de se cultiver? Comment faire naître le désir de culture et de découverte artistique chez les adolescents? Comment les amener à croiser la matière culturelle? Y-a-t-il des oeuvres spécifiques pour les adolescents?»

Malgré le caractère bien intentionné de l’initiative, quelque chose me gêne profondément dans cette manière d’aborder la relation au fait culturel. La formule: «Les jeunes d’aujourd’hui sont-ils brouillés avec la culture?» ne semble pas envisager une seule seconde que les « jeunes » possèdent déjà un bagage culturel qui leur est propre, construit par leur expérience cinématographique, télévisuelle, vidéoludique ou web, qui structure leurs échanges et génère des postures d’expertise ou des mécanismes d’apprentissages et de transmission complexes.

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"Mitterrand est à la une de Match"

« Mitterrand est à la Une de Match« , énonce le journaliste d’une émission radiophonique matinale, sur le ton de l’évidence, pour faire réagir son invité. Pour le 15e anniversaire de sa mort, le magazine consacre en effet un dossier fourni à l’ancien président.

Pourtant, dans la façon dont ce choix est décrit, on a l’impression qu’il s’agit d’un fait objectif plutôt que d’une option éditoriale. « Mitterrand est à la Une de Match« , plutôt que « Match met Mitterrand à la Une ». L’implicite que recouvre cette tournure impersonnelle est la conviction que les choix éditoriaux ont en effet vocation à s’imposer comme des faits objectifs.

Si Match est Match, c’est parce que sa rédaction s’efforce de rendre compte de manière impartiale des affaires du monde. Les options retenues au terme du processus éditorial, mystérieuse alchimie collective dont le public ne connaît que le résultat, l’ont été en raison même de leur caractère de généralité et de leur représentativité supposés. En d’autres termes, quand une image s’élève jusqu’à ce sommet de l’énonciation qu’est la Une, l’ensemble du système médiatique la désigne comme dotée d’une valeur éminente et d’une signification supérieure.

Fait aussi indéniable que le constat d’un phénomène naturel, « Mitterrand est à la Une de Match » est un énoncé d’un registre équivalent à « il a neigé » ou « Il y a eu une éclipse de soleil ». Puissance du dispositif (et non de l’image), parfaite circularité du système (où le journalisme entérine ce que le journalisme a produit), génie de l’objectivation.

Téléphobie

Je rebondis sur un billet que Rémy Besson consacre au petit ouvrage de Pierre Bourdieu sur la télévision, qui avait suscité chez moi une grande déception. J’avais rapidement rangé Sur la télévision, opuscule rapide et pas à la hauteur de la réflexion acérée de Bourdieu sur les mécanismes culturels, parmi les symptômes du désintérêt des lettrés pour le petit écran.

Ce désintérêt renvoie selon moi à un contexte plus global. Pour le dire à mon tour de façon excessivement rapide, mon impression est que la télévision n’a jamais réussi à créer une culture – au sens d’un ensemble identifié d’œuvres ou de référents partagés, unis dans une réception valorisée, disons une culture construite.

Signifiés par les expressions de « cinéphilie » ou de « discophilie », le film ou la musique enregistrée ont été des créations technologiques qui ont été très tôt accompagnées de systèmes de valorisation de leurs contenus par une sociabilité spécialisée, l’organisation de clubs, de publications, et l’émergence d’une critique des contenus. La photographie est probablement la plus ancienne des activités techniques à avoir généré spontanément, dès 1851, une activité culturelle sur le modèle du connoisseurship des œuvres d’art.

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Ecologie du cinéma, vérification par l'échec

Quelqu’un à la rédaction de Studio Ciné Live a l’œil vif et l’esprit avisé. Le magazine est le premier à avoir pensé à gratifier Culture Visuelle d’un abonnement gratuit (adresse: André Gunthert, Culture Visuelle, INHA, 2 rue Vivienne, 75002 Paris). Ce qui, compte tenu du nombre d’étudiants qui se consacrent cette année aux études cinématographiques, est une excellente idée. Ces exemplaires seront mis à leur disposition dans la bibliothèque du Lhivic.

Je ne lis pas régulièrement les magazines de cinéma. C’est un tort. Ces objets passionnants participent depuis le début du XXe siècle à l’écriture d’une de nos principales mythologies, celle de l’homme imaginaire – pour reprendre la formule par laquelle Edgar Morin caractérisait le cinéma. Feuilleter SCL fournit à chaque page la démonstration que cette mythologie est plus vivace que jamais.

On reviendra sur le prochain Harry Potter, auquel SCL consacre sa couverture. Un article a particulièrement attiré mon attention, qui tente d’expliquer pourquoi le film Scott Pilgrim (Edgar Wright, 2010), qui aurait dû faire un carton cet été, a finalement été un bide. Alors que l’attention se concentre habituellement sur les films à succès, la question de l’échec est une excellente façon de tester les présupposés de la fabrique de blockbusters.

Denis Rossano retient plusieurs motifs. En premier lieu, un rôle titre confié à un comédien « doué mais peu charismatique » (Michael Cera). Mais aussi la surévaluation par le studio du succès de la BD de Bryan Lee O’Malley à l’origine du film, une publicité qui n’a pas réussi à « refléter le concept et l’univers visuel du film », ou encore la concurrence d’Expandables. Soit un ensemble de traits qui concernent moins les qualités intrinsèques du film que le système de valorisation dont il est partie prenante. En quelques mots se dessinent les ressorts réels de la construction de l’imaginaire cinématographique, qui font regretter d’avoir consacré tant de pages aux films eux-mêmes, et si peu à leur écologie.