La photo-souvenir, monument de l'histoire privée

Par  - 16 March 2013 - 9 h 55 min [English]

A l’occasion de la publication du volume collectif Visiteurs photographes au musée, dirigé par Serge Chaumier, Anne Krebs et Mélanie Roustan (La Documentation française), je reproduis mon article conclusif, synthèse de deux notes précédemment publiées sur ce blog (“La photo au musée, ou l’appropriation“, “Photos de vacances“).

Photo volée, musée d'Orsay, 2011 (photo: André Gunthert).

Faut-il autoriser ou interdire la prise de vue d’œuvres d’art par les visiteurs des musées? Se poser cette question témoigne de la profonde méconnaissance des usages privés de la photographie.

La principale raison invoquée pour justifier sa limitation tient aux perturbations occasionnées pour les visiteurs. De nombreux lieux doivent faire face aux contraintes d’une affluence croissante. Qu’on s’en réjouisse ou qu’on s’en afflige, le phénomène de massification des publics des grands musées ou des principaux événements culturels est une réalité qui pousse dans ses retranchements le modèle de l’exposition. Dès lors que cette situation apparaît durable, les réponses ne sauraient se limiter à des expédients.

De nombreux éléments sont susceptibles de nuire à la qualité de la visite. Les groupes guidés ou les visiteurs munis d’assistance audio, qui stationnent plus longtemps devant les œuvres et contraignent les circulations, ne sont pas moins gênants que la répétition de l’opération photographique. Le choix de limiter celle-ci plutôt que les autres facteurs de perturbation ne relève pas d’une analyse raisonnée, mais seulement d’un préjugé qui situe la photographie au bas d’une échelle de légitimité dont le sommet est le dispositif d’exposition.

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Parution de "Visiteurs photographes au musée"

Par  - 16 March 2013 -  [English]

La Documentation française annonce la parution de Visiteurs photographes au musée, dirigé par Serge Chaumier, Anne Krebs, Mélanie Roustan, Paris, 2013, 320 p. ill.

Présentation: Interdire, autoriser ou encourager la pratique photographique des visiteurs? Quelle vision d’eux-mêmes et de leurs missions les musées livrent-ils à travers les choix qu’ils opèrent? La photographie amateur, apparue dans les musées au XIXe siècle, s’est généralisée avec la démocratisation de son usage privé, le développement du tourisme et le renouvellement des technologies. Elle fait aujourd’hui l’objet d’une controverse concernant les biens relevant du domaine public.

Cet ouvrage pluridisciplinaire fait d’abord le point sur les ressorts juridiques du débat et dévoile des enjeux de légitimité plutôt que de légalité. Puis, l’attention se porte sur l’expérience des visiteurs et sur la pluralité des usages de la photographie dans les musées: instrument de travail, support d’apprentissage et de formation du regard, mémoire de la visite ou source d’expression. Plusieurs études de cas s’intéressent aux formes d’appropriation des images numériques et explorent des pistes quant à leur intégration à une politique des publics ouverte au partage des savoirs ou à la créativité. Des interludes photographiques ponctuent les textes et portent un autre regard sur cette question. Lire la suite

Attention, cet article est trop saturé

Par  - 13 March 2013 - 16 h 42 min [English]

(Traduction de l’italien par Valentina Grossi du billet “Attenti, questo articolo è troppo saturo”, paru le 1er mars sur le blog Fotocrazia.)

Lewis Carroll en trois saturations différentes

J’attendais l’avis d’André Gunthert sur la photo qui a gagné le World Press Photo et sur les polémiques qui ont suivi, et il est arrivé. Et cela me force à revenir sur la question, mais à partir d’un autre point de vue (au fait, il faudrait peut-être une dizaine de WPP par an, s’ils alimentent de manière si utile la réflexion sur ce qui se passe aujourd’hui dans la photographie).

Que dit donc Gunthert, membre de la SFP, historien et spécialiste de la photographie, depuis longtemps une des mes références pour avoir fondé la revue Études Photographiques, et pour son indispensable blog L’Atelier des Icônes?

Il nous gronde, nous autres les journalistes photographiques (en visant ceux du Monde et du Nouvel Observateur, ce qui me permet de me cacher derrière eux…), parce que nous continuons à parler de «retouche» en tant qu’indice d’une disqualification esthétique, et de «Photoshop» comme de l’outil de retouche par excellence. Continuer à utiliser ces termes serait arriéré et «ridicule» à l’ère d’Instagram. Il nous invite tous à nous mettre à jour, bref, à abandonner nos préjugés où se nichent tant de toiles d’araignée.

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Facebook sait-il ce qu'est l'art?

Par  - 6 March 2013 - 22 h 29 min [English]

Mais qu’ils sont décidément nigauds chez Facebook! Voilà t’il pas qu’une fois encore, le réseau social censure le compte du musée du Jeu de paume, sanctionné de 24 h de suspension pour avoir publié une bien innocente étude de nu de Laure Albin-Guillot (voir ci-contre)… Et la direction du musée de sermonner la société californienne, qui n’en est pas à sa première bourde: “Ne pas différencier une œuvre d’art d’une image à caractère pornographique est un amalgame douteux mais surtout dangereux”.

Eh oui! Quoi de plus simple que de différencier une œuvre d’art d’une image à caractère pornographique! Ce n’est pas un musée qui commettrait pareille erreur! Par exemple, “L’Origine du monde”, exposée aujourd’hui au musée d’Orsay avec les honneurs dus à une œuvre d’avant garde, n’a jamais été une fantaisie pornographique commandée par un riche amateur, et soigneusement cachée pendant plus d’un siècle aux regards – ce qui, pour un manifeste, est évidemment une ruse habile… Lire la suite

Le World Press Photo et l'échelle du photojournalisme

Par  - 1 March 2013 - 22 h 04 min [English]

Michele Smargiassi, journaliste à La Repubblica et spécialiste de photographie me fait l’honneur de discuter mon dernier billet consacré à la photo primée par le World Press Photo sur son blog, non sans humour: “Attenti, questo articolo è troppo saturo” (“Attention, cet article est trop saturé”). C’est un plaisir d’échanger avec un interlocuteur aussi fin et attentif, et je saisis volontiers l’occasion de prolonger un débat qui commence à ressembler à la première grande controverse esthétique de l’histoire de la photographie numérique (mes erreurs d’interprétation sont à mettre sur le compte de mes lacunes en italien, et je remercie d’avance Michele de corriger mes éventuelles distractions).

Paul Hansen, "Gaza Burial", 2012, 1er prix World Press Photo 2013 (source: WPP).

Auteur d’un article intitulé “Se persino la fotografia più bella è ritoccata” (“Si même la photographie la plus belle est retouchée”), Michele tombe sous le coup de mon excommunication urbi et orbi des exégèses n’ayant que Photoshop pour toute mesure de la qualité photographique. En réponse, il ironise sur ma mention contrapostique d’Instagram, tout aussi réductrice. Je profite de l’occasion qu’il me donne de préciser ma pensée sur ce point, car celui-ci n’est pas un simple détail.

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Journée d'études: "De la diversité des humanités numériques: une exploration des pratiques"

Par  - 27 February 2013 - 10 h 33 min [English]

Lundi 25 mars 2013, EHESS, amphithéâtre, 105 bd Raspail, 75006 Paris (entrée libre dans la limite des places disponibles).
Comité d’organisation: Francis Chateauraynaud, Patrick Fridenson, Jean-Pierre Nadal.

Matinée: Blandine Bril (EHESS), présidente de séance

  • 9h-9h30 Ouverture: Pierre-Cyrille Hautcoeur, président de l’EHESS; Philippe Casella, direction du développement de la recherche à l’EHESS
  • 9h30-10h. Eric Guichard (ENSSIB, Lyon), “L’écriture binaire et en réseau, un révélateur épistémologique”
  • 10h-10h30. Marie Laperdrix (Archives nationales), “Les archives électroniques, l’anticipation des archivistes au service de l’accès à l’information” Lire la suite

Oublier Photoshop? Le World Press Photo fait avancer le débat

Par  - 22 February 2013 - 17 h 36 min [English]

Photo Paul Hansen: version publiée sur le site du WPP (en haut); version publiée par le Dagens Nyheter du 21/11/2012 (en bas).

Dans la vie de tous les jours, notre rapport le plus courant à l’image d’information est celui de la transparence. Dans la presse, à la télévision, l’image est utilisée pour véhiculer des contenus qui nous importent plus que les conditions de sa réalisation, supposées relever de la simple médiation technique. Alors que l’appréciation individuelle de l’œuvre cinématographique forme un accompagnement naturel de cet art, au point d’influer sur sa réception par le biais du bouche à oreille, l’occasion n’est pas fréquemment donnée de discuter d’une photographie. Lorsqu’un débat émerge, il est souvent accaparé par des experts, seuls à maîtriser les données techniques qui permettent une lecture élaborée. Il faut des conditions d’appropriabilité particulières pour permettre une conversation plus large (comme celle qui accueille la publication du portrait présidentiel).

Quoique beaucoup moins relayé que les prix de cinéma, le concours annuel du World Press Photo fournit l’occasion d’une délibération élargie sur le photojournalisme et éveille l’attention sur les caractéristiques formelles des images. En application de la sociologie des controverses, cette provocation au débat produit un marqueur régulier de l’état du champ.

La discussion qui a accueilli le premier prix 2013, attribué à Paul Hansen, du Dagens Nyheter, s’est avérée fort instructive. Après la première vague des comptes rendus factuels (voir mon relevé), une polémique se développe. Comme la majorité des controverses récentes à propos de photographie, celle-ci se focalise sur la question de la retouche, à partir de deux articles publiés par Le Monde et Télérama. Le premier soulignait que “le contraste prononcé et l’éclairage travaillé de cette image n’ont pas manqué de relancer le débat sur la question de la retouche des images par le logiciel Photoshop dans le photojournalisme”. Plus polémique, le second estimait que “son auteur a vraiment eu la main lourde dans ses retouches sur Photoshop. En saturant ses couleurs, il cherche à sortir son cliché de l’instantané, à le rendre comparable à une peinture.”

Comme le font remarquer de nombreux commentaires, la mention du célèbre logiciel de retouche comme les éléments descriptifs de la photo paraissent inappropriés. Le traitement de l’image de Paul Hansen relève plus vraisemblablement d’un logiciel de postproduction photographique (Lightroom ou Aperture) et d’une correction globale d’ambiance, non d’une retouche ponctuelle. La version de sa photographie proposée au concours se caractérise par une désaturation des couleurs et un assombrissement plutôt que par une saturation ou une augmentation de contraste. Lire la suite

Anatomie d'un World Press Photo

Par  - 19 February 2013 - 11 h 26 min [English]

Le World Press Photo a désigné le 15 février ses lauréats pour l’année 2013. Le prix de la photographie d’information a été attribué à Paul Hansen, du journal suédois Dagens Nyheter, pour une image initialement publiée le 21 novembre 2012, intitulée “Un enterrement à Gaza”. Reprise par les principales agences de presse, cette information a fait l’objet d’une large diffusion. A partir de l’examen d’une vingtaine de sources françaises et étrangères, et en se concentrant sur le prix principal, on peut relever plusieurs caractéristiques typiques de cette présentation.

La publication du palmarès est l’occasion de la diffusion d’informations sur l’institution. Le prix est “prestigieux”, le World Press Photo est décrit comme “le prix le plus prestigieux du photojournalisme”, le “plus célèbre concours photo de la planète” ou “le prix Pulitzer du photojournalisme”. Cette qualification autoréalisatrice justifie la diffusion de l’information. La médiatisation du concours a pour effet de renforcer l’institution. Lire la suite

Comment "Zero Dark Thirty" écrit l'histoire

Par  - 17 February 2013 - 11 h 06 min [English]

Comment s’élabore le sentiment de l’histoire? Celui qui fait basculer notre perception du présent de l’événement vers la distinction historique? Zero Dark Thirty de Kathryn Bigelow fournit un exemple précieux pour répondre à cette question.

Jusqu’à ce film, la “guerre contre le terrorisme” chère à George W. Bush ne m’apparaissait pas du tout comme une guerre. Des actions dispersées et incohérentes, une nébuleuse désignée par commodité sous le nom d’Al Quaida, mais ni fronts ni batailles, un chef invisible et à peu près muet, un théâtre d’ombres, des enjeux insaisissables, une temporalité éclatée par le traitement médiatique…

Zéro Dark Thirty commence par réorganiser tous ces éléments. Il crée une timeline: le film s’ouvre sur le 11 septembre 2001, se clôt sur l’exécution de Ben Laden en 2011. Exit la guerre d’Irak, hors sujet. Exit la question de savoir pourquoi des avions s’abattent un beau jour sur les tours jumelles. Exit l’interrogation sur la portée de la disparition de l’ennemi public numéro 1. On a des bornes stables, comme 14-18, et ce qui se manifeste entre les deux, comme les attentats de Londres ou celui de l’hôtel Marriott, semble du coup s’inscrire dans la continuité d’une action déterminée. La manipulation de la temporalité apparaît comme le premier outil, simple et puissant, de l’écriture de l’histoire. Lire la suite

Le fiasco du loltoshop de l'Origine du monde

Par  - 9 February 2013 - 2 h 28 min [English]

Il n’aura fallu que deux jours pour que le scoop pictural de Paris-Match se dégonfle. Un amateur d’art qui croit avoir trouvé la tête du sexe le plus célèbre de l’histoire de la peinture: la découverte était trop fabuleuse pour être honnête, mais elle aura assuré une des meilleures ventes de l’année du magazine. Outre l’article de l’historien d’art Philippe Dagen dans Le Monde, qui qualifie sans ambiguité de “faux” la démonstration de l’hebdo, un communiqué du musée d’Orsay, qui la traite d'”hypothèse fantaisiste”, est enfin venu clore un emballement médiatique de première grandeur. Aucun spécialiste n’est venu à la rescousse de Jean-Jacques Fernier pour soutenir sa reconstitution.

La question la plus intéressante est celle que pose Dagen: “Pourquoi Khalil-Bey [le premier propriétaire de “l’Origine…”] aurait-il accepté d’emporter un morceau et non l’oeuvre entière?” L’hypothèse de la reconstitution d’un tableau composite prend racine dans les suggestions de la culture la plus récente. Si la résolution de l’énigme a des relents de Da Vinci Code, le réflexe de juxtaposition renvoie à la fluidité des images numériques, qui encourage les combinaisons les plus baroques, comme si le paysage visuel tout entier n’était plus qu’un grand puzzle soumis à la fantaisie des logiciels de retouche. Lire la suite