Quand l'humanité a fui, il ne reste plus qu'à fuir l'humain

Par  - 23 December 2009 - 8 h 26 min [English]

Avatar n’est pas un mauvais film. L’argument est mince, on l’a souligné. Mais comme de nombreux bon films de science-fiction, son génie est dans son imagerie. Ce qui règle immédiatement la question de la 3D, qui n’est qu’un accessoire de plus dans le magasin des effets du film, mais certainement pas l’essentiel.

Je ne comprends pas ceux qui me chantent les louanges d’un relief extraordinaire et inédit. Disons que la 3D est de bonne qualité, et que certaines scènes du film l’exploitent avec à-propos. Mais on n’est pas à la Géode, et comme le dit justement Olivier Beuvelet, la platitude reprend vite le dessus. On ne peut pas en permanence faire l’effort d’accommoder pour la dimension visuelle. Dès qu’on rentre dans le récit, on oublie ce détail, comme on a vite fait d’oublier les caractéristiques chromatiques d’un film, très perceptibles au début, puis de moins en moins au fur et à mesure qu’on est absorbé par son imaginaire. Plutôt qu’un film en 3D, parlons de moments 3D du film, ceux où cette technologie se rend visible parce qu’elle sert le récit: essentiellement les scènes d’action pure, sans dialogue, poursuite ou combat, où l’on peut se laisser aller au toboggan du plaisir visuel.

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L'EHESS, dernier arrêt Quai de la Gare

Par  - 22 December 2009 - 10 h 03 min [English]

Dernier épisode d’une longue saga, le déménagement des implantations historiques de l’EHESS au 54 bd Raspail devrait finalement s’effectuer en 2010.

Alors que le mandat de Danièle Hervieu-Léger s’était clôt sur la perspective peu engageante d’une installation porte de la Chapelle, la présidence de François Weil s’ouvrait avec l’annonce d’une implantation dans le 13e arrondissement, à proximité immédiate de la Bibliothèque nationale de France.

Le choix définitif est celui du bâtiment “Le France” (Bouygues immobilier, 2000, architectes Chaix et Morel), à l’angle de l’avenue de France et du boulevard Vincent-Auriol, non loin du métro Quai de la Gare (ligne 6). Le Comité d’établissement (CTPCE) a déjà eu l’occasion de visiter l’immeuble et a voté à l’unanimité en faveur de l’implantation. Le bail devrait être signé en janvier par le rectorat avec la compagnie propriétaire de l’immeuble.

Parution de "Pour une anthropologie filmée des interactions sociales"

Par  - 22 December 2009 -  [English]

christian_lallierLes Editions des Archives Contemporaines annoncent la parution de “Pour une anthropologie filmée des interactions sociales“, par Christian Lallier (préface de Jean-Paul Colleyn), 252 p.

“L’anthropologie filmée des interactions sociales vise à rendre compte des situations de négociation ou de coopération, des lieux de transactions et des périodes de transition, par la mise en récit du travail des relations sociales entre les acteurs. Une telle pratique repose sur ce qui se joue dans le rapport à la caméra.

Filmer l’autre constitue, en soi, une relation sociale. Autrement dit, l’observation filmée des interactions sociales repose sur une compétence de sociabilité entre filmant et filmés. Dans cette perspective, les conditions de l’ethnographie filmée peuvent s’interpréter selon le cadre théorique d’Erving Goffman. Dès lors, on comprend l’opération symbolique par laquelle la caméra se fait oublier, lorsque le cadre de la caméra parvient à traduire le “cadre de l’expérience” qui soutient la situation sociale filmée…

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Un tour dans la photographie de tourisme (bibliographie)

Par  - 18 December 2009 - 9 h 54 min [English]

La photographie de tourisme peut être considérée comme un «art populaire», ce que Pierre Bourdieu définit par la propriété de «subordonner l’activité artistique à des fonctions socialement réglées», et pour lequel une analyse qui prend en compte les pratiques et les usages est plus appropriée qu’une approche intrinsèquement esthétique. Il n’est donc pas étonnant de découvrir que la plupart des études consacrées à ce sujet ne proviennent pas des historiens de la photographie mais des sociologues et des ethnologues

Bourdieu est le premier à traiter le sujet avec Un art moyen (1965), où la photographie de tourisme est mise en relation étroite avec la photographie de famille qui, pour le sociologue, constitue le noyau principal de toute pratique populaire de la photographie. La pratique photographique est vue comme un moyen de consolider les structures familiales, qui trouvent une occasion de se mettre en scène pendant les expériences extra quotidiennes comme celle du voyage. Mais, comparé aux autres rituels familiaux, le voyage en famille produit des images qui ont de plus le pouvoir iconique de «consacrer la rencontre unique entre une personne et un lieu exceptionnel par son haut rendement symbolique». La centralité et la frontalité des monuments et des personnes dans les photographies des touristes auraient la fonction de rendre encore plus lisible cet événement et de nous faire comprendre que les éléments contingents présents dans la photo (passants, voitures) sont totalement superflus. Bourdieu explique de cette manière l’ennui que nous éprouvons tous au moment où quelqu’un nous montre des photos d’un voyage auquel nous n’avons pas participé, vu qu’elles n’ont pour fonction que d’exprimer la rencontre momentanée entre cette personne et des objets qui nous sont étrangers.

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"Donner à voir"

Par  - 18 December 2009 -  [English]

Remarquablement écrite, la thèse de Myriam Chermette prend à bras le corps la question de l’illustration photographique au moment de son installation dans la presse, au cours du premier vingtième siècle. Dicté par la disponibilité des archives du quotidien Le Journal, le choix du corpus est aussi celui d’un “mauvais exemple”. Plutôt que d’opter pour les hérauts du recours à la photographie, au premier rang desquels figure L’Excelsior de Pierre Lafitte, toujours mentionné dans les histoires de la presse, Myriam Chermette propose avec intelligence l’étude d’un cas moyen, dont on pourra observer le développement visuel, mais aussi les échecs, à travers les vicissitudes de la période. Ce choix situe d’emblée l’ambition de la thèse, qui est de produire un état des lieux global.

L’enquête témoigne d’un solide appétit. Sur la base d’un corpus très complet, le dépouillement exhaustif de l’archive établit un nouveau modèle d’histoire visuelle qui fera date. Il faut regretter à cet égard que des problèmes de disponibilité aient empêché la reproduction d’une part majeure de l’iconographie sous une forme autre que la copie de microfilms. Alors que la description déploie la détail d’une observation fine et complexe, le lecteur est souvent incapable de vérifier à partir de l’illustration de la thèse les conclusions de la recherche – ce qui est pour le moins paradoxal compte tenu du sujet. L’état de l’iconographie est un cri d’alarme lancé aux institutions patrimoniales, qui doivent de toute urgence s’adapter à la spécificité des études visuelles.

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"Images d'architecture et imaginaires photographiques"

Par  - 18 December 2009 -  [English]

Acteur significatif de la photographie de la seconde moitié du XIXe siècle, Alphonse Terpereau (1839-1897) a eu une activité marquée par la commande publique. C’est cette part que déploie la thèse de Florent Miane, qui se présente d’emblée comme l’alliance d’un projet descriptif exceptionnel, inséré dans un cadre spéculatif ambitieux.

De ses recherches longues et patientes dans les multiples institutions publiques où sont conservées les bribes de l’œuvre de Terpereau, Miane a rapporté un matériau dont la richesse tient à la précision du détail. Dans la relation minutieuse de cette enquête, plutôt que de suivre le penchant traditionnel de la monographie pour la focalisation individuelle, l’auteur a le génie de conserver le paysage complexe et foisonnant. L’œuvre est restituée dans l’épaisseur contextuelle des dossiers qui la constituent, dont on peut suivre les cheminements autonomes, les logiques particulières: celle de la restauration d’une église, effectuée sous la direction de l’architecte Abadie, celle du percement d’une nouvelle voie à Bordeaux, projet de la direction des travaux publics, ou encore celle de la construction des facultés de médecine ou de sciences, dont il faut signifier l’ampleur politique et économique.

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Entre photographie instantanée et cinéma: Albert Londe

Par  - 14 December 2009 - 10 h 25 min [English]
Albert Londe, cheval tombé à leau, chronophotographie, 1883 (coll. SFP).

Albert Londe, cheval tombé à l'eau, chronophotographie, 1883 (coll. SFP).

Par une belle matinée du mois d’avril 1883, non loin de l’endroit où la Marne se jette dans la Seine, un jeune homme de vingt-quatre ans s’apprête à prendre le bac pour traverser la rivière. À son bagage, les bourgeois en goguette ont reconnu un photographe. L’un de ceux, d’un genre nouveau, qui emportent avec eux leur matériel de prise de vue: ces petits appareils avec lesquels, dit-on, les plus habiles seraient capables d’immobiliser un train en marche ou un cheval au galop. À dire vrai, ces clichés merveilleux, on ne les a pas encore vus, mais on ne saurait mettre en doute l’autorité des journaux scientifiques qui, comme La Nature, ont rapporté ces exploits, gravures à l’appui.

Pourtant, l’appareil que transporte le jeune homme n’est pas tout à fait comme les autres. Compact et léger, il ressemble aux plus modernes des chambres portatives, mais il a remplacé le traditionnel objectif monoculaire par neuf lentilles disposées en cercle autour d’un cadran qui rappelle celui d’une horloge. Soudain, que se passe-t-il? Au moment de monter sur le ponton, un cheval, effrayé, a fait un pas de côté et s’est jeté à l’eau. Alors que son propriétaire s’efforce de le faire remonter sur la berge, le photographe a armé le mécanisme de son appareil, et saisi la scène sur le vif. Douze ans avant les frères Lumière, par un réflexe typique de praticien de l’instantané, Albert Londe (1858-1917) vient d’effectuer l’une des premières prises de vue qui appartiennent, non à l’histoire de l’analyse scientifique du mouvement, mais à celle de ce que l’on nommera bien des années plus tard le cinéma.

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Sciences et histoire

Par  - 14 December 2009 -  [English]
Lewis Hine, Steamfitter, 1921.

Lewis Hine, Power house mechanic working on steam pump, 1920.

Les médias, la rue, l’éducation nationale bruissent aujourd’hui de la colère des historiens. La contraction du programme d’histoire des filières scientifiques sur l’année de première provoque débats et colère. A juste titre. L’histoire est, ces derniers temps, manipulée à des fins propagandistes, de la lecture hors-contexte de la «Lettre de Guy Môquet» à la décision prise par Nicolas Sarkozy en janvier 2009 d’ouvrir un «Musée de l’Histoire de France», prélude au grand débat national sur «l’identité» que l’on sait. La condensation en une année de lycée d’une matière qui demande au contraire recul et méthode ne peut que modifier l’enseignement, et finalement la compréhension de l’histoire et plus encore son impact sur le présent. Elle annonce aussi une vision «rationelle» des lycéens, désireux de capter des points dans la grande chevauchée du baccalauréat et pondérant leurs efforts en fonction des coefficients, comme les caricature Richard Descoing, chargé de mission sur la réforme des lycées, dans Le Monde du 9 décembre. Une vision utilitariste qui cible particulièrement les lycéens scientifiques.

Mais c’est en réalité «en creux» qu’il faut interpréter le plus profondément la proposition ministérielle et les positions exprimées dans les grands médias. C’est derrière l’écran qu’il faut chercher; derrière l’écran de fumée qui masque et derrière celui des petites lucarnes, dont la lumière nous aveugle. C’est la conception de l’enseignement des sciences qui est le véritable enjeu… et derrière lui la conception même des sciences et du travail scientifique.

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Sous le signe du Donut

Par  - 12 December 2009 - 1 h 00 min [English]
http://www.youtube.com/watch?v=f_HMEufF05w

Quelle différence entre le pseudo-lipdub d’Europe Ecologie et celui des Jeunes de l’UMP 1) Le vrai lipdub est traditionnellement réalisé en un seul plan-séquence.? Si on coupe le son, finalement moins qu’il n’y parait. Le premier fait preuve de plus d’imagination dans le choix des situations, et se distingue par un casting particulièrement large. Plus étriqué, le second a une figuration plus marquée par la présence des pipolitiques. Les deux clips se rejoignent dans la reproduction de l’esthétique amateur, le goût du plan fixe et le montage de père tranquille.

Le problème apparaît de façon plus nette lorsqu’on remet la musique. Pour Europe Ecologie, la reprise d’une chanson du groupe militant L’Homme parle, intitulé “La Crise“, apparaît comme un choix des plus appropriés sur le plan des paroles comme du style musical.

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Notes   [ + ]

1. Le vrai lipdub est traditionnellement réalisé en un seul plan-séquence.

Métamorphoses de l'évolution. Le récit d'une image

Par  - 8 December 2009 - 18 h 35 min [English]

Illustration de couverture de la traduction hollandaise de l'ouvrage de Stephen Jay Gould, Ever Since Darwin (Honderd jaar na Darwin, 1979).

Dans La Vie est belle, le paléontologue Stephen Jay Gould note que “l’iconographie au service de la persuasion frappe (…) au plus profond de notre être”. Pour introduire à une réflexion d’envergure sur l’histoire de la vie, le savant s’en prend à une illustration: la fameuse “marche du progrès”, dont il reproduit plusieurs parodies. La succession des hominidés en file indienne, “représentation archétypale de l’évolution – son image même, immédiatement saisie et instinctivement comprise par tout le monde”, propose une vision faussée d’un processus complexe. “L’évolution de la vie à la surface de la planète est conforme au modèle du buisson touffu doté d’innombrables branches (…). Elle ne peut pas du tout être représentée par l’échelle d’un progrès inévitable.” (Gould, 1991, p. 26-35, voir également Bredekamp, 2008).

Spécialiste de l’usage des modèles évolutionnistes, Gould est conscient que “bon nombre de nos illustrations matérialisent des concepts, tout en prétendant n’être que des descriptions neutres de la nature”. Ce problème qui caractérise l’imagerie scientifique trouve avec la “marche du progrès” un de ses plus célèbres exemples.

Mais au contraire des nombreuses références que mobilise habituellement le savant, celle-ci n’est ni datée ni attribuée. Quoiqu’il en critique l’esprit et en regrette l’influence, Gould ignore quelle est sa source. Comme beaucoup d’autres images issues de la culture populaire, celle-ci s’est dispersée dans une familiarité indistincte, et a perdu chemin faisant les attributs susceptibles de situer une origine.

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