Pourquoi les jeunes n'aiment plus les livres. La culture expliquée à Finkielkraut

Par  - 9 December 2012 - 15 h 31 min [English]

Le duel Alain Finkielkraut/Michel Serres (“Répliques” du 8 décembre) a suscité des réactions de sympathie dans mon cercle d’amis. Résistant à la paranoïa décliniste de l’animateur de France Culture, le vieux philosophe s’est tenu ferme au schéma des Anciens et des Modernes. Obligeant son hôte à endosser le costume du “grand-papa ronchon”, Serres n’a pas hésité à lui balancer in fine une bombe à fragmentation: tout le raffinement intellectuel de la nation la plus cultivée du monde n’a pas empêché l’Allemagne de sombrer dans la barbarie nazie…

Au delà d’un échange qui doit toute sa saveur au respect imposé de force au plus jeune par les titres du plus ancien, on peut préciser la réponse à la question initiale posée par Finkielkraut, en substance: pourquoi les jeunes n’aiment-ils plus les livres (mais les jeux vidéos et internet)?

Qu’est-ce qui donne envie d’un produit culturel? La qualité de l’œuvre n’est qu’un facteur secondaire. Comme on le voit très bien à partir des pratiques en ligne, le moteur principal du désir culturel est d’ordre social. C’est d’abord l’envie des autres (de ceux que nous aimons ou respectons) qui attire notre attention sur une œuvre. La consommation d’un produit culturel relève fondamentalement d’un partage d’expérience, qui comporte une forte composante d’identification. Pour être pleinement justifié, cet investissement attentionnel doit pouvoir ensuite faire l’objet d’une remise en commun par le biais de manifestations appropriatives (conversation, jugement, citation, réemploi, etc.). A la différence de la satisfaction des besoins élémentaires, la consommation culturelle n’a de sens que par sa socialisation.

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Modes visuelles et transition médiatique

Par  - 5 December 2012 - 9 h 43 min [English]

Une vidéo parodique publiée sur le site CollegeHumor détourne une chanson de Nickelback pour se moquer des dernières modes de la photographie conversationnelle (via Rémi Douine). Photos de repas, de pieds, de chats, d’ailes d’avions, filtres Instagram, etc…: le clip propose une liste détaillée de motifs dont nous avons tous aperçu ou produit l’un ou l’autre exemplaire au fil d’une timeline.

Comme pour la photo de tourisme, l’angle qui consiste à souligner le caractère stéréotypé de ces images passe à côté de l’essentiel. Lorsqu’il examinait les caractéristiques de la photographie privée du début du XXe siècle, Marin Dacos notait qu’une bonne partie des photos d’album reproduisait les modèles de la photographie de studio ou des publicités publiées dans la presse 1) Cf. Marin Dacos, “Regards sur l’élégance au village“, Études photographiques, n° 16, mai 2005..

Au contraire, ce qui saute aux yeux dans la série de motifs mis en exergue par le clip, c’est leur origine vernaculaire. Lieux d’exposition de la photographie privée, les réseaux sociaux se comportent en diffuseurs et en amplificateurs de modes autonomes, qui ne doivent leur viralité qu’à leur prosécogénie et leur appropriabilité.

En démontrant leur caractère identifiable, la parodie gratifie ces modes visuelles d’un brevet de reconnaissance. Après les mèmes et la satire des images officielles, la production et la propagation autonome de ces motifs est un signe révélateur de la vitesse de la transition qui voit les réseaux sociaux prendre la place des médias traditionnels en tant que prescripteurs culturels.

Notes   [ + ]

1. Cf. Marin Dacos, “Regards sur l’élégance au village“, Études photographiques, n° 16, mai 2005.

Le devenir professionnel des docteurs de l'EHESS

Par  - 28 November 2012 - 9 h 10 min [English]

En 2011, la Direction des enseignements et de la vie étudiante de l’EHESS a lancé une enquête approfondie sur la situation des docteurs diplômés de l’Ecole entre 2004 et 2009, et notamment sur leur devenir professionnel. Le rapport de cette enquête menée par Mauricio Bustamante a été mis en ligne sur l’espace numérique de travail, en voici une copie: “Le devenir professionnel des docteurs de l’EHESS”, pdf (3,5 Mo).

L'exception "I want you"

Par  - 25 November 2012 - 21 h 48 min [English]

En réponse à la question du “pouvoir des images” ouverte en 1991 par David Freedberg 1) David Freedberg, Le Pouvoir des images (1991, trad. de l’américain par A. Girod), Paris, éd. Gérard Monfort, 1998., Tom Mitchell propose, dans son célèbre article “What do pictures “really” want?“, de déplacer l’interrogation vers ce que “veulent” les images 2) W.J.T. Mitchell, “Que veulent réellement les images”, in Emmanuel Alloa (dir.), Penser l’image, Paris, Presses du réel, p. 211-247 (trad. de “What do pictures “really” want?“, October, Vol. 77, été 1996, p. 71-82).. Selon lui, la plupart d’entre elles auraient le désir d’«exercer une domination sur le regardeur», de le séduire ou de le fasciner. A titre d’exemple, il choisit une illustration «qui se lit à livre ouvert»: l’affiche de recrutement américaine due à James Montgomery Flagg “I want you” de 1917 (voir ci-dessous).

On peut trouver le raisonnement étrange. Pour autant qu’on admette de prêter, par expérience de pensée, une intention à des contenus culturels, il n’est guère imaginable qu’un tableau, un roman, un poème, une pièce de théâtre ou un morceau de musique énoncent autre chose que: prends-moi, achète-moi, lis-moi, écoute-moi, regarde-moi – bref: consomme-moi. La posture de séduction “féminine” libéralement attribuée à l’image relève peut-être plus simplement de la structure de la consommation des formes culturelles.

(1) J. Flagg, "I want You", USA, 1917. (2) J. U. Engelhard, "Auch Du sollst beitreten zur Reichswehr", Allemagne, 1919.

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Notes   [ + ]

1. David Freedberg, Le Pouvoir des images (1991, trad. de l’américain par A. Girod), Paris, éd. Gérard Monfort, 1998.
2. W.J.T. Mitchell, “Que veulent réellement les images”, in Emmanuel Alloa (dir.), Penser l’image, Paris, Presses du réel, p. 211-247 (trad. de “What do pictures “really” want?“, October, Vol. 77, été 1996, p. 71-82).

La Fabrique de l'histoire de la photographie

Par  - 14 November 2012 - 10 h 39 min [English]

A l’occasion de Paris-Photo, la Fabrique de l’histoire, émission proposée par Emmanuel Laurentin sur France-Culture (9:05-10:00), se consacre cette semaine à l’histoire de la photographie.

  • 1/4 Invités: Françoise Huguier, photographe; Christophe Pete, tireur filtreur numérique Laboratoire Janvier (podcast),  12/11/2012.
  • 2/4 “Les enquêtes photographiques de la reconstruction” (podcast), documentaire par Séverine Liatard et Séverine Cassar, 13/11/2012.
  • 3/4 “Les sociétés photographiques” (podcast), avec Paul-Louis Roubert et Eleonore Chaline, 14/11/2012.
  • 4/4 “La légende des amateurs” (podcast), avec André Gunthert et Christian Joschke, 15/11/2012.

Le ridicule, clé de la culture karaoké

Par  - 31 October 2012 - 6 h 31 min [English]

Quel est le point commun entre le Rocky Horror Picture Show (Jim Sharman, 1975), Star Wars (George Lucas, 1977) et “Gangnam Style” (Psy, 2012)? Ces œuvres comptent parmi les formes les plus appropriées, imitées, détournées, fandomisées de la culture récente. Elles comportent aussi à haute dose l’ingrédient du ridicule, qui apparaît comme un facteur décisif de l’appropriabilité.

La culture verticale, référentielle, identitaire, est une affaire sérieuse. Pas question de rigoler avec la culture savante, qui reproduit le modèle religieux du recueillement. Un autre rapport à la culture, horizontal, antiautoritaire et ludique, a été identifié il y a bien longtemps par Mikhaïl Bakhtine sous la forme du carnaval 1) Mikhaïl Bakhtine, L’œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Âge et sous la Renaissance (1940, trad. du russe par Andrée Robel), Paris, Gallimard, 1970..

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Notes   [ + ]

1. Mikhaïl Bakhtine, L’œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Âge et sous la Renaissance (1940, trad. du russe par Andrée Robel), Paris, Gallimard, 1970.

A quoi ressemble un roman de Philip K. Dick?

Par  - 26 October 2012 - 11 h 29 min [English]

Philip K. Dick (1928-1982) compte parmi les écrivains les plus importants de la deuxième moitié du XXe siècle. Auteur aussi populaire que prolifique, il a publié une quarantaine de romans de science-fiction et de nombreuses nouvelles, qui ont connu 387 éditions en langue anglaise entre 1955 et 2012, plusieurs adaptations cinématographiques, et ont profondément influencé l’imaginaire de ses contemporains. Son style, ses thématiques et ses obsessions caractéristiques font de son œuvre une proposition singulière et particulièrement reconnaissable.

A partir d’une source aussi forte et originale, on pourrait s’attendre à ce que son illustration présente, sinon une image homogène, au moins des régularités permettant d’identifier ses traits spécifiques. Il n’en est rien. La consultation des collections des couvertures anglaises ou françaises des romans révèle au contraire une foisonnante diversité, plus représentative des tendances de la science-fiction, des références visuelles ou des modes graphiques en vogue à une époque donnée que des particularités de l’œuvre.

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L'héroïsme est une image

Par  - 16 October 2012 - 12 h 37 min [English]

Sponsorisée par une marque de boisson énergisante, la mise en scène du saut stratosphérique de Felix Baumgartner a été soigneusement préparée. Quoiqu’elle substitue à l’iconographie séculaire d’envols victorieux de fusées arrachées à l’attraction terrestre l’image inverse d’une vulgaire chute vers le sol, celle-ci a été travaillée pour évoquer l’imaginaire encore vivace de la conquête spatiale, à travers diverses citations visuelles – salle de contrôle, scaphandre, images bleutées de la Terre, etc… En dépit de toute vraisemblance, le consensus médiatique s’est donc accordé pour présenter ce saut en parachute comme un exploit s’inscrivant dans la lignée de l’aventure spatiale.

Pour ceux qui avaient eu la curiosité de consulter la bande annonce préparatoire, mixte de chorégraphie de synthèse particulièrement élaborée et de plans de coupe sur le visage pénétré du parachutiste, le streaming live de l’événement s’est avéré plutôt décevant. Après une longue ascension, le saut proprement dit s’est résumé à un point blanc vacillant sur un écran gris, avant des images parfaitement banales de l’arrivée eu sol.

La comparaison des deux séquences, la simulation prévisionnelle et le véritable enregistrement (complété depuis par d’autres images réalisées pendant le saut, mais qui n’avaient pas été diffusées en direct), permet de comprendre que le sentiment d’héroïsme est le résultat d’une construction narrative et d’une accumulation de petits détails, qui vont des reflets sur le casque à l’illustration sonore passant par le choix de posture.

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Quelques questions à discuter avec @SebCalvet

Par  - 10 October 2012 - 11 h 08 min [English]

Conversation publique un peu vive l’autre jour sur Twitter avec Sébastien Calvet. Alors que je signalais sans penser à mal le succès de l’initiative Wiki Loves Monuments (concours qui a réuni plus de 350.000 contributions dans le monde, dont 27.000 en France), le photographe de Libération me répond vertement: “Et combien de photog[raphes] au chômage??” (voir ci-contre).

La politique iconographique de Wikipedia a toujours constitué à mes yeux son parent pauvre  (lorsqu’on veut voir une archive vidéo, on va sur YouTube). Je ne pouvais donc que me réjouir de voir l’effort de documentarisation de la plate-forme favoriser la dimension visuelle. Le handicap majeur de l’usage public des images restant l’absence d’une exception de citation, le légalisme de l’encyclopédie a empêché depuis l’origine de puiser librement dans les ressources iconographiques (tel n’est pas le cas sur Culture Visuelle, où nous considérons qu’un usage gratuit à des fins documentaires ou analytiques autorise le recours à la citation – par exemple d’œuvres de Sébastien Calvet). Sur Wikipedia, pas d’analyse ni de reproduction de la photo d’Einstein tirant la langue (Arthur Sasse, 1951) ou de Marilyn retenant sa robe (Sam Shaw, 1954). En raison de l’empêchement légal, ces documents de la culture ne sont pas pris en considération 1) Exception notable, Wikipedia publie depuis 2011 une reproduction – d’ailleurs issue de Culture Visuelle – de la photographie par Nick Ut de “la petite fille au napalm“, avec l’autorisation expresse d’Associated Press, réservée à la version anglaise de l’encyclopédie.. De ce point de vue, la seule solution économiquement et juridiquement tenable était bien de faire appel à la contribution gratuite d’amateurs autorisant la reproduction de leurs images. Lire la suite

Notes   [ + ]

1. Exception notable, Wikipedia publie depuis 2011 une reproduction – d’ailleurs issue de Culture Visuelle – de la photographie par Nick Ut de “la petite fille au napalm“, avec l’autorisation expresse d’Associated Press, réservée à la version anglaise de l’encyclopédie.

Elections présidentielles à l'EHESS

Par  - 8 October 2012 - 10 h 09 min [English]

Branle-bas de combat à l’EHESS: après le départ imprévu en juillet dernier de François Weil, président de l’Ecole depuis mars 2009, appelé aux fonctions de recteur de l’Académie de Paris dans la foulée de l’installation du pouvoir socialiste, l’historien François Hartog (né en 1946) assure l’intérim jusqu’au 24 novembre 2012, où l’assemblée des enseignants procèdera à l’élection de son successeur. Deux candidats sont en lice: Pierre-Antoine Fabre (né en 1957), historien moderniste, ancien membre du bureau sous la présidence de Danièle Hervieu-Léger, et Pierre-Cyrille Hautcoeur (né en 1964), économiste et historien, membre du bureau de la présidence sortante.

MàJ 26/11/2012: L’assemblée des enseignants a élu Pierre-Cyrille Hautcœur président de l’EHESS. Le nouveau bureau est composé de Giorgio Blundo, Juliette Cadiot (secrétaire), Cyril Lemieux, Marie-Vic Ozouf-Marignier (Direction des enseignements et de la vie étudiante).