Métamorphoses de l'évolution. Le récit d'une image

Par  - 8 décembre 2009 - 18 h 35 min [English]

Illustration de couverture de la traduction hollandaise de l'ouvrage de Stephen Jay Gould, Ever Since Darwin (Honderd jaar na Darwin, 1979).

Dans La Vie est belle, le paléontologue Stephen Jay Gould note que « l’iconographie au service de la persuasion frappe (…) au plus profond de notre être ». Pour introduire à une réflexion d’envergure sur l’histoire de la vie, le savant s’en prend à une illustration: la fameuse « marche du progrès », dont il reproduit plusieurs parodies. La succession des hominidés en file indienne, « représentation archétypale de l’évolution – son image même, immédiatement saisie et instinctivement comprise par tout le monde », propose une vision faussée d’un processus complexe. « L’évolution de la vie à la surface de la planète est conforme au modèle du buisson touffu doté d’innombrables branches (…). Elle ne peut pas du tout être représentée par l’échelle d’un progrès inévitable. » (Gould, 1991, p. 26-35, voir également Bredekamp, 2008).

Spécialiste de l’usage des modèles évolutionnistes, Gould est conscient que « bon nombre de nos illustrations matérialisent des concepts, tout en prétendant n’être que des descriptions neutres de la nature ». Ce problème qui caractérise l’imagerie scientifique trouve avec la « marche du progrès » un de ses plus célèbres exemples.

Mais au contraire des nombreuses références que mobilise habituellement le savant, celle-ci n’est ni datée ni attribuée. Quoiqu’il en critique l’esprit et en regrette l’influence, Gould ignore quelle est sa source. Comme beaucoup d’autres images issues de la culture populaire, celle-ci s’est dispersée dans une familiarité indistincte, et a perdu chemin faisant les attributs susceptibles de situer une origine.

Il y a une bonne raison pour laquelle Stephen Jay Gould n’a pas été confronté à la source de l’illustration dont il traque les reprises. Lorsque celle-ci est publiée, en 1965, le jeune étudiant en géologie a 23 ans, et une formation déjà bien trop spécialisée pour avoir consulté ce livre destiné à l’éducation des enfants et des adolescents.

Rudolf Zallinger, The Road to Homo Sapiens, illustration pour The Early Man, 1965 (dépliant fermé).

Rudolf Zallinger, "The Road to Homo Sapiens", illustration pour The Early Man, 1965 (dépliant fermé).

Dessinée par Rudolph Zallinger (1919-1995) pour l’ouvrage de Francis Clark Howell (1925-2007), The Early Man, cette image prend place dans la plus ambitieuse collection de vulgarisation jamais publiée: celle des éditions Time-Life, qui s’étend sur 51 volumes entre 1961 et 1967 (collections « Young Readers Nature Library » et « Life Science Library »).

Traduite dans de nombreux pays, cette collection s’inscrit dans la longue tradition inaugurée par Les Merveilles de la Science de Louis Figuier (1867), qui fait reposer sur une illustration abondante le récit des « connaissances utiles » nécessaires à l’instruction de la jeunesse. Elle se caractérise par la qualité des textes, confiés à des spécialistes, mais aussi par le soin sans précédent apporté à l’iconographie.

Volumes de la collection Time-Life (en traductions françaises).

Volumes de la collection Time-Life (en traductions françaises).

Inspirée des principes qui animent le magazine Life, la collection est le premier ouvrage de vulgarisation scientifique à pousser si loin le rôle de l’image. Les éditeurs ont voulu proposer une illustration haut de gamme, très largement en couleur, servie par une impression irréprochable, en faisant appel aux meilleurs dessinateurs et photographes.

Exemples diconographie de la collection Time-Life.

Exemples d'iconographie de la collection Time-Life.

L’iconographie est souvent spectaculaire. Elle offre une large variété de styles et témoigne d’une constante préoccupation pédagogique. L’image doit fournir une synthèse claire et lisible d’une information dense. La collection développe un savoir-faire élaboré en matière de schémas narratifs, combinaison de la représentation tabulaire des données scientifiques avec une mise en scène visuelle forte.

La contribution de Rudolph Zallinger fournit un exemple particulièrement abouti de ce genre. Anthropologue spécialiste de préhistoire, professeur à l’université de Chicago, Francis Clark Howell est également un vulgarisateur convaincu. C’est en connaissance de cause qu’il s’adresse à l’un des plus fameux illustrateurs de sciences naturelles, auteur de la fresque « L’Age des reptiles » pour l’université de Yale, exécutée entre 1943 et 1947, panorama chronologique de l’évolution des dinosaures du Devonien au Crétacé, longue de 33,5 sur 4,9 mètres. Zallinger sera contacté par Life en 1952 pour participer à l’illustration du feuilleton « The World We Live In », aux côtés de Chesley Bonestell, Alfred Eisenstaedt ou Fritz Goro.

Rudolph Zallinger, Lâge des reptiles, fresque murale, université de Yale (détail).

Rudolph Zallinger, "L'âge des reptiles", fresque murale, université de Yale (détail).

La composition de The Early Man s’inspire du précédent de Yale. Il s’agit de disposer sur un dépliant de 5 pages – la plus longue illustration de la collection – la série ordonnée des reconstitutions de fossiles de quinze espèces anthropoïdes sur une durée de 25 millions d’années. Les schémas chronologiques en haut de page sont dus à George V. Kelvin.

Rudolf Zallinger, The Road to Homo Sapiens, illustration pour The Early Man, 1965 (dépliant ouvert).

Rudolf Zallinger, "The Road to Homo Sapiens", illustration pour The Early Man, 1965 (dépliant ouvert).

Sous le titre « The Road to Homo Sapiens », la représentation synthétique de Zallinger innove par rapport aux formes existantes de figuration évolutionniste, le plus souvent disposées de façon tabulaire. Sa proposition peut être rapprochée de trois sources iconographiques. La première est une gravure due au grand peintre naturaliste Waterhouse Hawkins, publiée en frontispice de l’ouvrage de Thomas Henry Huxley, Evidence as to Man’s Place in Nature (1863), qui associe à fins de comparaison les squelettes du gibbon, de l’orang-outang, du chimpanzé, du gorille et de l’homme.

Waterhouse Hawkins, Skeletons of the Gibbon, Orang, Chimpanzee, Gorilla, man, frontispice de louvrage de Thomas Henry Huxley (1863).

Waterhouse Hawkins, "Skeletons of the Gibbon, Orang, Chimpanzee, Gorilla, man", frontispice de l'ouvrage de Thomas Henry Huxley (1863).

« L’homme descend du singe ». La fameuse formule de l’évêque d’Oxford symbolise la polémique issue de la publication de L’Origine des espèces (1859), dont la relecture biologique du destin humain fait scandale. Défenseur de Darwin, Thomas Huxley utilise l’œuvre de Hawkins dans le cadre d’un ouvrage qui propose la démonstration zoologique et anatomique de la proximité des différentes espèces hominoïdes. Quoiqu’elle n’ait aucun caractère paléontologique, cette illustration qui rapproche l’homme du singe prend bel et bien place dans l’histoire du débat évolutionniste.

Cet exercice comparatif n’offre encore qu’une simple juxtaposition. Pour trouver une articulation plus étroite, il faut remonter à une source plus ancienne: le thème des différents âges de l’homme, qui nourrit la peinture et la gravure depuis la Renaissance. Le ressort visuel sur lequel s’appuie cette iconographie, le principe de la métamorphose, en fait un motif séduisant pour les artistes, qui trouvent l’occasion d’y montrer leur virtuosité, comme pour le public, qui en apprécie la dimension curieuse et ludique.

Hans Baldung Grien, Les trois âges de la vie, v. 1510 (Vienne, Kunsthistorisches Museum); A. F. Hurez, Degrés des âges, Cambrai, 1817-1832 (Paris, musée des arts et traditions populaires).

Hans Baldung Grien, "Les trois âges de la vie", v. 1510 (Vienne, Kunsthistorisches Museum); A. F. Hurez, "Degrés des âges", Cambrai, 1817-1832 (Paris, musée des arts et traditions populaires).

Une version de ce thème, attestée dès le 16e siècle, sera notamment popularisée par François Georgin en 1826 pour l’imagerie d’Epinal, sous le titre de « Degrés des âges ». Celle-ci latéralise et ordonne le motif en paliers, facilitant le jeu des comparaisons. Gravure à succès durant tout le 19e siècle, celle-ci connaîtra d’innombrables reprises dans toute l’Europe (Day, 1992) .

Différentes versions des Degrés des âges.

Différentes versions des "Degrés des âges".

La transposition de ce thème dans l’univers paléontologique n’est pas que l’emprunt d’une forme. Dans les « Degrés des âges », malgré les altérations qui affectent leurs avatars, ce sont les mêmes personnages que l’on retrouve du premier au dernier échelon. L’application de ce motif au schème évolutionniste constitue une simplification implicite, qui rapporte les transformations des espèces au développement de l’individu, rabat l’ontogenèse sur la phylogenèse. C’est cette opération iconographique qui créé la perception de l’évolution comme un développement unifié et linéaire, aussi homogène que s’il s’agissait de la vie d’un être humain.

Cette impression est encore renforcée par la troisième source de Zallinger: la chronophotographie de la marche d’Etienne-Jules Marey, qui a inspiré une imagerie abondante à partir de 1882 (Braun, 1992). A cette vision cinématographique, l’illustrateur emprunte le dynamisme de la déambulation, qui anime la fresque évolutionniste d’un pas décidé. Le motif de la marche unifie et fluidifie la succession des espèces, désormais métamorphosée en séquence. Plutôt que sous la forme de la juxtaposition tabulaire, le modèle chronophotographique suggère de lire l’image comme la décomposition d’un seul et unique mouvement.

Etienne-Jules Marey, locomotion de lhomme, chronophotographie sur plaque fixe, 1883, coll. Collège de France (détail).

Etienne-Jules Marey, locomotion de l'homme, chronophotographie sur plaque fixe, 1883, coll. Collège de France (détail).

Unification, latéralisation, dynamisation: les choix de l’illustration sont fondés sur l’intention pédagogique, qui veut produire une information synthétique, immédiatement lisible. Cette composition si efficace peut-elle l’être un peu trop? Le texte en regard apporte d’utiles précisions, qui contredisent son apparente homogénéité: « Ces reconstitutions sont donc en partie hypothétiques, mais même si des découvertes ultérieures imposaient des changements, elles auraient atteint leur but en montrant ce que pouvait être l’aspect de ces primates disparus. » Ou encore: « Bien que les « ancêtres de singes anthropomorphes » aient été quadrupèdes, tous sont ici figurés debout, pour faciliter la comparaison » (Howell, 1965, p. 41).

Couverture de louvrage de J. Wells, Icons of Evolution. Science or Myth?

Couverture de l'ouvrage de J. Wells, Icons of Evolution. Science or Myth?

Peu importent ces nuances. L’image de Zallinger est si forte qu’elle balaie toute incertitude. La généalogie idéalement linéaire qu’elle figure s’impose à l’esprit avec l’évidence d’un fait objectif. En fournissant un support visuel au rapprochement de l’homme et du singe, l’illustration de Life ravive le scandale de L’Origine des espèces et s’attire les foudres des créationnistes: « Malgré l’absence de preuves, la vision darwinienne des origines humaines s’est trouvée bientôt enclose dans des dessins montrant l’évolution d’un singe qui, marchant sur ses phalanges, se redresse par paliers pour devenir un être humain debout. Ces dessins ont ensuite été reproduits dans d’innombrables livres, expositions, articles et même dessins animés. Ils forment l’icône ultime de l’évolution, parce qu’ils symbolisent la signification profonde de la théorie de Darwin pour l’existence humaine » (Wells, 2002, p. 211).

Le succès de l’icône, dont une recherche sur internet permet aujourd’hui de prendre la mesure, se vérifie en effet par ses copies et ses parodies. Ces reprises sans nombre témoignent de ce que cette image est d’abord un récit. Comme le montrent les altérations qui, en modifiant le dernier stade ou en inversant la logique de la progression, jouent à changer le sens de la série, elle fonctionne comme une structure narrative autonome, immédiatement compréhensible. Elle incarne exemplairement cette connaissance par l’image favorisée par les ouvrages illustrés.

Graffiti, Vali-ye-Asr Avenue, Téhéran, photo Paul Keller, 2007 (licence CC).

Graffiti, Vali-ye-Asr Avenue, Téhéran, photo Paul Keller, 2007 (licence CC).

Les reprises constituent également la seule trace accessible de la réception de l’illustration. Elle apportent la preuve de sa fécondité imaginaire, en même temps qu’elles en entretiennent les progrès. Elles montrent que l’icône est partie prenante de la culture visuelle, au sens où son exposition universelle garantit à l’auteur de la reprise un haut degré de connivence et d’interprétabilité.

Diverses parodies de The Road to Homo Sapiens.

Diverses parodies de "The Road to Homo Sapiens".

La discussion sur l’efficacité de l’image prend parfois des aspects tortueux. Pourtant, son agency n’a rien de mystérieux. Dans le cas de « The Road to Homo Sapiens », les facteurs de son influence sont: 1) l’importance de la diffusion, qui assure une exposition maximale au contenu; 2) la puissance du contexte de l’instruction populaire, qui légitime la connaissance par l’image; 3) l’empreinte du débat évolutionniste, qui structure notre compréhension du monde; 4) l’élégance de la formule graphique inventée par un illustrateur, qui est l’auteur d’une œuvre.

Mis à part une page sur Wikipédia, et sauf erreur de ma part, cet article est le premier consacré à l’analyse iconographique d’une des plus célèbres images de la seconde moitié du 20e siècle. Une icône si profondément intégrée à notre culture visuelle que sa répétition avait fini par effacer le souvenir de son auteur et de son origine. Il s’agit pourtant d’une œuvre, au sens strict du terme, dont on a pu retrouver les sources, expliquer le contexte et les intentions, suggérer l’influence et la fortune critique. En d’autres termes, on a démontré ici qu’on peut faire sur une image issue de la culture populaire un travail d’interprétation qui ne diffère en rien, dans les outils et les méthodes qu’il mobilise, de celui de l’histoire de l’art. Un pas de plus pour l’histoire visuelle.

Interprétations de The Road to Homo Sapiens. Couverture du disque de Encino pour le film California Man, (Les Mayfield, 1992); publicité pour le JT de M6, septembre 2009; page du groupe Flickr March from Monkey to Man .

Couverture du disque de Encino pour le film California Man, (Les Mayfield, 1992); publicité pour le JT de M6, septembre 2009; page du groupe Flickr "March from Monkey to Man" .

Références: sources

  • Charles Darwin, L’origine des espèces au moyen de la sélection naturelle (1859, éd. D. Becquemont, trad. de l’anglais par E. Barbier), Paris, Flammarion, 1992.
  • Louis Figuier, Les merveilles de la science, ou Description populaire des inventions modernes, éd. Furne et Jouvet, 6 vol., 1867-1869.
  • Thomas Henry Huxley, Evidence as to Man’s Place in Nature, New York, Appleton & Co, 1863.
  • Francis Clark Howell, The Early Man, Time-Life, 1e éd., 1965 (trad. française: L’Homme préhistorique, 1966).

Références: études

  • Horst Bredekamp, Les Coraux de Darwin. Premiers modèles de l’évolution et tradition de l’histoire naturelle (trad. de l’allemand par Ch. Joschke), Dijon, Les Presses du réel, 2008.
  • Marta Braun, « Marey, Modern Art and Modernism », Picturing Time. The Work of Etienne-Jules Marey, 1830-1904, Chicago, University of Chicago Press, 1992, p. 264-318.
  • Barbara Ann Day, « Representing Aging and Death in French Culture », French Historical Studies, Vol. 17, n° 3, printemps, 1992, p. 688-724.
  • Stephen Jay Gould, La Vie est belle. Les surprises de l’évolution (trad. de l’américain par M. Blanc), Paris, Seuil, 1991.
  • Jonathan Wells, Icons of Evolution. Science or Myth? Why Much of What We Teach about Evolution is Wrong, Washington, Regnery Publishing, 2002.

Iconographie: http://www.flickr.com/…

Intervention présentée dans le cadre du séminaire « Mythes, images, monstres« , le 26 novembre 2009, INHA.

28 Reponses à “ Métamorphoses de l'évolution. Le récit d'une image ”

  1. Beau billet, et je suis content d’y retrouver la publicité du JT de M6 qui me paraissait être significative comme dernier avatar de ce « mème ».

    Car il s’agit bien d’un mème, hélas terriblement trompeur. Présenter en frise avec de gauche à droite Néanderthal suggère qu’il est notre ancêtre, idée renforcée par le titre « the road to homo sapiens ». Or il n’est pas notre ancêtre mais un cousin. Nous avons un lien de parenté lointain (à ce jour méconnu) mais ne sommes pas directement liés avec Néanderthal. Ce dernier a d’ailleurs cohabité une courte période avec Sapiens lorsque celui-ci est arrivé en Europe, et l’on se perd en conjectures sur la raison de son extinction (maladie, fécondité plus faible, désavantage technique, voire « assimilation » pour les théories les plus iconoclastes…).

    La force suggestive de l’image, qui a connu un réel succès, se fait au détriment de la compréhension du principe qu’elle est sensée illustrer : l’évolution ne se fait pas d’une espèce à une autre comme des perles sur un collier, mais comme des embranchements où les espèces évoluent dans des sens différents pour s’adapter et finissent par différer.

  2. […] Métamorphoses de l’évolution. Le récit d’une image | L’Atelie… […]

  3. @Enikao : amusant de parler de « mème », mot forgé par le plus célèbre évolutionniste du monde avec Gould, à savoir Richard Dawkins.

  4. Merci cher André, d’avoir pris le temps de partager avec tes lecteurs le fruit de ce travail fécond. J’ai regretté de n’avoir pu venir à cette séance…
    Voici quelques remarques vraiment pas travaillées mais au travail …

    En reprenant le distinguo que fait Schapiro entre la figure de face et la figure de profil correspondant respectivement au « je » frontal et au « il » latéral de l »énonciation verbale, on peut repérer une dimension épique, un récit à la troisième personne de l’homme pour l’homme, dans cette frise, dimension résidant à la fois dans la vision latérale (l’homme se voit de loin sans se faire voir) et dans la pérégrination elle-même, « the road » à travers laquelle l’homme s’initie, s’améliore… Il y a aussi, bien sûr la dimension de la marche, de la traversée, de la sortie d’Egypte, de la libération prométhéenne que représente l’évolution. je suis frappé de la proximité de l’apparition de ces représentations (1965) avec la formule de Neil Armstrong ‘un petit pas pour l’homme un bond de géant pour l’humanité » Le rapport pas de l’individu / pas de l’espèce vient peut-être de là… la lune et ses mirages étant peut-être, pour lui, l’objet de cette quête et sapiens sapiens le terme de la marche (car au fond tout cela est fait pour se montrer comme le top du top… (la dernière version a d’ailleurs l’air de sortir d’une réunion du conseil d’administration d’une banque en ayant oublié de se rhabiller )

    Le pas est la métonymie du seuil, du passage, du changement paradigmatique…
    De face, chez les kouros et les korés de l’antiquité grecque, chez le chambellan des Ménines où il est associé à un escalier et encore retenu, chez les ouvrières ou les congressistes des vues lumière, il correspond peut-être à un nouveau degré de mimétisme, à une montée de la représentation vers la présence… La plupart des films en 3D ne se privent pas de nous faire croire qu’un personnage va venir sur nos genoux, ils jouent sur ce degré de présence au détriment du temps et de l’histoire.

    De profil, dans les bas-reliefs (gradiva), dans les processions picturales, chez Marey et Duchamp (Nu descendant l’escalier), c’est l’histoire, la narration et le temps fluide qui s’écoule comme l’eau et les plis de la robe de la gradiva qu’on ne peut imaginer que comme des états très passagers de l’étoffe qui délimite son corps… elle est vivante dans le temps plus que dans l’espace…

    L’affiche de M6 propose les deux formes d’énonciation, opposant le « il » des journaux classiques au « je » du journal de M6, qui revendique une frontalité, une plus grande présence de la présentatrice (tout son corps apparaît) qui se manifeste dans la marche vers nous. La rencontre et l’observation, le dialogue et la représentation, la présence et la durée… et pourquoi pas la mimesis et la diégèse qui tendent les images et les font tenir debout.

  5. @Olivier: merci pour tes notes. Il y a encore beaucoup de pistes à construire. Le lien de la latéralité et de la narration est une observation très juste. Il faudrait aussi développer le point de la modification séquentielle, qui peut aussi s’exprimer frontalement, comme dans Dove Evolution, que je ne cite pas ci-dessus, mais que j’associerai volontiers à ce récit visuel.

  6. Bonjour,
    J’ai toujours beaucoup aimé vos billets. J’aimerais compléter une référence : cet humain en devenir qui se transforme en marchant… Comment avez-vous pu omettre le générique d' »Il était une fois l’homme » 🙂 ?
    http://www.youtube.com/watch?v=CfCUGkwZm2k

  7. Merci pour ce rappel. On pourrait citer aussi le générique métamorphique de Thalassa (1975). En fait, il faudrait une deuxième partie à cet article pour analyser la fortune du modèle. Matériaux bienvenus.

  8. À propos de ton dernier paragraphe et en ce qui concerne les outils et méthodes mobilisés pour cette étude, je remarque l’importance qu’a pris Internet dans ce type de recherche.
    Curieusement, l’illustration de Waterhouse Hawkins a été mise en scène dans le documentaire qui est passé hier sur la 5 :
    http://www.france5.fr/videos/documentaires/?id=4071
    (à partir de 43:45)
    Cette image qui n’est pas évolutionniste à l’origine comme tu le rappelles est dorénavant immédiatement perçue comme évolutionniste, cf.
    http://www.tineye.com/search/d1ba797dc8b6c86a6f5763a04796216376ad0c93
    Elle est manifestement interprétée selon la proposition de Zallinger.

  9. Merci André pour ce texte passionnant.
    Ce qui me frappe dans cette image, c’est son aspect « graphique » (au sens de représentation statistique). On pourrait remplacer les personnages par des histogrammes ou tracer une courbe au dessus de leur tête, on arriverait immédiatement à la conclusion d’une évolution positive car croissante : on part d’en bas pour arriver au plus haut. C’est d’ailleurs la rupture de cette ligne de croissance qui est utilisé dans la parodie : le retour à la position simiesque lors du passage à l’homme devant la télé, la position courbée devant la machine où il faut insérer des pièces, l’homme devenu obèse. a chaque fois la courbe du graphe redescend pour montrer la régression, le déclin.

  10. Ci dessous quelques pastiches de cette image
    http://madmegblog.blogspot.com/2008/08/evolution.html
    Merci pour cet article passionnant, j’ignorait totalement qui était à l’origine de cette image.

  11. […] C’est probablement le plus ancien mode de transmission matérielle de la culture parmi les hommes.Métamorphoses de l’évolution. Le récit d’une image | L’Atelier des icônestags: […]

  12. Merci pour cet article très intéressant.
    Serait-il possible d’en savoir plus sur la notion d' »agency » que vous utilisez et éventuellement d’avoir des pistes bibliographiques pour approfondir le sujet ?

  13. Merci pour cet intéressant post sur cette représentation de l’évolution qui a une valeur de signe tellement elle a été diffusée.

    @olivier : effectivement, la latéralité est une question essentielle dans la lecture de cette image. En particulier car pour nous occidentaux la gauche de l’image signifie le passé/la maison et la droite l’avenir/l’inconnu mais cela s’inverse dans de nombreuses cultures orientales.

  14. @François-Charles: Dans la lecture de cette image, je ne suis pas convaincu de cette influence occidentale selon laquelle la gauche de l’image signifierait le passé et la droite l’avenir. Concernant un schéma de vulgarisation scientifique, je crois qu’il ne faut pas négliger le fait qu’il est apparu à une époque où les éléments de la géométrie cartésienne élémentaire sont universellement enseignés avec leur représentation des abscisses orientée de la gauche vers la droite. La latéralité orientée dont nous discutons me semble en rapport avec la physicalisation de cet axe selon la « flèche du temps » pointant vers la droite – ceci, même dans les cultures où le sens de l’écriture va de droite à gauche (où d’ailleurs l’écriture des nombres est aussi de la gauche vers la droite).

  15. @meg: merci pour la réf. A ce propos, je n’ai pas réussi à trouver l’auteur ni la date d’une version visiblement importante, beaucoup reproduite en ligne et qui a aussi une déclinaison en T-Shirt, dont la légende originale est « Somewhere, something went terribly wrong ». Voir par exemple:
    http://www.seductionlabs.org/2009/01/04/inclusive-fitness-and-personal-fitness/
    Merci à ceux qui auraient des indications sur ce cas.

    @François-Charles: Patrick et Mickael ont raison de souligner la parenté de cette image avec la courbe – et donc un sens de lecture calé sur la géométrie cartésienne. Cela dit, la séquentialisation marche dans les deux directions, on le voit bien sur les chronophotographies de Marey. C’est donc une structure narrative autonome, dont le sens importe moins que la lisibilité du mouvement, sur lequel nous réglons notre interprétation.

    @Homosemiotikus: Cf. Alfred Gell, L’Art et ses agents. Une théorie anthropologique (1998), Les Presses du Réel, 2009. « L’agency – l’agentivité – est un des concepts clefs dans la mesure où il dégage l’image du champ sémiologique pour l’inscrire dans celui de la culture matérielle. Il s’apparente largement à la théorie de l’acteur-réseau développé notamment par Michel Callon, John Law et Bruno Latour, dont l’un des apports est de s’attaquer au partage entre sujets et objets » (Gil Bartholeyns, Thomas Golsenne, La Performance des images, à paraître).

  16. @ André, François-Charles, Patrick et Mickael,

    Je ne crois pas non plus que la direction de la marche soit liée au sens de la lecture occidentale et à une spatialisation du temps qui lui correspondrait, il y a peut-être là une convention graphique d’origine scientifique qui épouse le dogme évolutionniste de l’érection de l’homme, le redressement de la courbe. Le temps réside peut-être plus dans la marche elle-même, le mouvement (et ici la modification séquentielle) est le representamen du temps quel que soit sa direction, d’ailleurs de face, comme André le souligne au sujet de Dove Evolution, ça marche aussi, le temps se manifeste visuellement par le changement et le mouvement . Cependant la latéralité coupe davantage le sujet qui subit l’écoulement de ce temps (personnage) de son énonciateur qui semble le visualiser à la troisième personne, (donc en son absence) que la vue de face selon laquelle il lui répond comme un reflet dans un miroir ou un interlocuteur (donc en sa présence) et implique ainsi un « tu » et un « je »… Alors que Dove Evolution évoque un discours, l’affirmation d’un état ou le récit d’une expérience personnelle, inclus dans un dialogue, la frise s’énonce visuellement comme un énoncé coupé de son énonciateur, à la troisième personne, dans un autre espace, comme un pur récit…
    Je dirais, à tâtons, que la modification séquentielle qui manifeste une durée par succession de stases constitue à elle seule le récit (relation d’événements), mais que sa position frontale l’intègre dans un discours, en fait une narration intradiégétique, alors que sa position latérale (indépendamment de la direction) la constitue comme narration extradiégétique (récit classique)… Dans Dove Evolution la femme se raconte, dans la frise on raconte l’homme. C’est ainsi le cadrage (face/profil) qui détermine le type d’énonciation visuelle et répartit l’image entre discours (face) et récit (profil)…
    A voir…

  17. @André: « Somewhere, something went terribly wrong » et la version en question repérés dans une lettre sur l’informatique datée du printemps 2000 :
    http://csis.pace.edu/csis/data/comArchive/communique2000a.pdf
    (dernière page du PDF)
    Elle devait circuler déjà fin 1999, voir ce post de « Paladin »
    http://www.boards.ie/vbulletin//showthread.php?p=4383
    mais malheureusement le lien vers l’image ne fonctionne plus.
    Pas trouvé mieux, je passe la main…

  18. Une autre vidéo inspirée de cette illustration:
    Fatboy Slim – right here right now:
    http://www.youtube.com/watch?v=alSY62eKPCo

  19. N’oublions pas non plus Evolution of Technology:
    http://www.youtube.com/watch?v=kzd1OiP27s0

  20. Pour les vidéos, je ne vois pas comment on pourrait orienter le sens de l’évolution autrement qu’en suivant le curseur du timecode en dessous 😉
    Par contre je me suis un peu fourvoyé ci-dessus concernant le peu d’influence du sens de l’écriture, je cite:
    « Pour ce qui est de l’expression métaphorique du temps, les résultats montrent, d’une part, une variabilité du sens de l’orientation de la flèche du temps, au Maroc, chez le jeune adulte, selon le mode d’expression de la temporalité et la langue utilisée dans l’épreuve (ACLN 50). Le sens de la flèche du temps y apparaît dépendant du contexte : modes d’expression (dessin, texte), langues utilisées (arabe, français). D’autre part, en France, les résultats font apparaître un effet de l’âge sur l’orientation de la spatialisation du temps (ACLN 49). Les enfants d’âge scolaire, même s’ils ont le sentiment d’appartenir à la culture française, n’orientent pas spontanément une série d’images et ne racontent pas l’histoire qu’elles évoquent de la gauche vers la droite. Il s’agit d’un apprentissage. Cette orientation correspond à celle de la lecture et de l’écriture du français. »
    http://w3.octogone.univ-tlse2.fr/web/spip.php?article202

  21. quelques billets d’un blog (dont je ne suis pas l’auteur !) sur le même sujet:
    http://ceciestuntest.over-blog.com/categorie-10373473.html

  22. @Patrick : merci pour cette dernière précision. 🙂

    @ André, olivier : je suis bien entendu d’accord avec vous sur le fait que la séquence de décomposition du mouvement peut se lire dans les deux sens. Les travaux de Marey ou ceux de Muybridge en sont de très bons exemples. Toutefois, ce que je voulais dire, c’est que dans ce cas précis : « la marche du progrès », représentation créée par un occidental, il ne me semblait pas anodin que l’homme moderne soit à droite de l’image. Mon oeil d’occidental trouve également qu’en regardant cette séquence dans un miroir, elle « marche » beaucoup moins bien. De même, ne trouvez-vous pas le graffiti de Téhéran encore plus savoureux si vous prenez en compte cette donnée culturelle ?

  23. Les éditeurs comprennent-ils les livres qu’ils publient? Il est arrivé à Richard Dawkins la même mésaventure qu’à Stephen Jay Gould. La récente réédition française en poche de son magistral ouvrage Il était une fois nos ancêtres. Une histoire de l’évolution (The Ancestor’s Tale. A Pilgrimage to the Dawn of Evolution, Houghton Mifflin Co, 2004), qui inverse volontairement l’architecture même du récit pour éviter l’écueil du finalisme évolutionniste, se voit affubler d’une reprise un peu fade, par Johan Brandstetter, de la marche du progrès – qui atteint ici un stade supérieur du hors sujet!

  24. The myth around this image also relies in the paradigm of a « correct theory ». Let’s just imagine this theory is wrong,as Elaine Morgan enlightens us. According to her, the problem is that « academia says no »=> another layer to add to this neverending story of trying to understand life. http://www.ted.com/talks/… (available to watch with subtitles if needed)

  25. Moins sérieusement, voici quelques élucubrations sur l’évolution utilisant ce même schéma pour la nouvelle SONY Bravia… (vu @gaetan)

    http://is.gd/8dNej

  26. […] De la photographie à l’illustration, ou du bruit au signal. Je l’en remercie. Métamorphoses de l’évolution. Le récit d’une image, par André Gunthert […]

  27. […] > Article initialement publié sur Culture Visuelle (lisez les commentaires!) […]

  28. Bonjour,
    Bravo pour cet article très intéressant !
    Le site internet « Hominidés » vient d’en publier un sur ce thème. L’auteur évoque la genèse de l’image (en citant votre article) mais insiste sur les erreurs « scientifiques » de cette image, citations de chercheurs à l’appui :
    http://www.hominides.com/html/theories/evolution-de-l-homme-representation-dessin.php