On a rétréci le web

Par  - 26 September 2013 - 7 h 53 min [English]

Constat d’usager en cette rentrée 2013: le web commence à rétrécir. Après les années bénies du tout gratuit, plusieurs vaisseaux amiraux de la presse française agitent le drapeau du repli vers l’abonnement. Sur les sites web de Libération ou du Monde, les entrées se multiplient qui n’ouvrent plus qu’à des extraits invitant à l’achat. Le sommaire devient une sorte de publicité déguisée pour un journal inaccessible.

Le contrecoup sur l’écologie du partage est immédiat. La recommandation d’un article incomplet ne paraît pas de bonne pratique. Il faut identifier les abonnés au Monde ou à Libé pour éviter de cliquer sur des liens payants non signalés. Les récriminations de lecteurs frustrés se multiplient dans les conversations. Lire la suite

Ne parlons plus des amateurs

Par  - 25 September 2013 - 7 h 28 min [English]

J’ai participé récemment à deux manifestations consacrées à la figure de l’amateur, dans les domaines du graphisme et de la photographie 1) Rencontres de Lure, “Avis aux amateurs!“, août 2013; journée d’études “Figures de l’amateur“, musée des Abattoirs, Toulouse, septembre 2013.. Réveillé par les pratiques numériques, ce personnage alimente une interrogation paradoxale, où il est simultanément identifié comme la source d’un renouveau esthétique et culturel, et suspecté de mettre en danger les autorités, les hiérarchies ou les pratiques professionnelles.

Exposition "From Here On", Arles, juillet 2011 (mauvais réglage de l'appareil, photo AG).

Le premier réflexe de ceux qui essaient de comprendre la place qu’occupe aujourd’hui cette figure est d’ouvrir le dictionnaire. Ils y trouvent deux définitions contradictoires, l’une issue de l’étymologie, qui décrit l’amateur comme “celui qui aime”, l’autre comme antonyme de professionnel, aux connotations négatives de dilettantisme et d’incompétence. Lire la suite

Notes   [ + ]

1. Rencontres de Lure, “Avis aux amateurs!“, août 2013; journée d’études “Figures de l’amateur“, musée des Abattoirs, Toulouse, septembre 2013.

Le voleur et le bijoutier, fable d'une République qui perd pied

Par  - 18 September 2013 - 9 h 01 min [English]

"Ayez pitié d'un pauvre Apache sans travail", Lyon Républicain, 1903.

Il y a ceux qui ne se sont pas posé de question. Un million, un million et demi, c’est énorme, donc ça compte. Et puis il y a ceux qui se demandaient: quelle valeur accorder – et donc quelle signification donner – à cette manifestation virale, la première du genre en France?

Créée le 11 septembre 2013, la page Facebook “Soutien au bijoutier de Nice” atteignait 1 million de likes dès le 14 septembre. «Les exemples de pages ayant franchi la barre symbolique du million de likes en quelques heures ou quelques jours se comptent sur les doigts d’une seule main», indique Olivier Ertzscheid, citant des cas de concours bon enfant.

Cette évaluation n’est pas un point secondaire. L’éloge de l’autodéfense, l’appel au meurtre ou la condamnation du laxisme de la justice sont malheureusement des opinions d’une grande banalité, qui s’expriment volontiers au zinc après un fait divers. Seule l’ampleur de la réaction collective confère à ce réflexe une signification particulière.

Mais que vaut un like? Le lundi suivant, une manifestation physique à l’initiative de l’Office du commerce et de l’artisanat de Nice ne devait réunir qu’un petit millier de personnes, autour de motifs comparables. Non, un million de likes ne “vaut” pas un million de manifestants, ni un million de voix. Signe d’adhésion économique, visible seulement par les contacts, le like a sa propre logique: «une logique d’empathie distante ou de fausse proximité (qui) abolit toute réflexivité, toute distance», explique Olivier.

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Léa Seydoux, fabrique d'une icône

Par  - 15 September 2013 - 16 h 45 min [English]

En 1972, pour le 3e édition de son petit livre Les Stars, Edgar Morin diagnostiquait la mort du star system, dans une vision où son dynamisme était supposé provenir essentiellement du cinéma. “Certes, écrivait-il, l’on imitera encore les stars, mais les modèles ne seront plus forgés par le star system” (Les Stars, éd. Points-Seuil, p. 162).

Question: dès lors qu’une starisation bien imitée produit des effets qui finissent par se confondre avec le modèle original, peut-on vraiment différencier une starisation d’une imitation de starisation?

L’approche de Morin le poussait à focaliser sur les dynamiques internes de la production cinématographique. Mais la starisation est un phénomène médiatique qui ne prend en réalité sa pleine dimension que dans la mesure où elle s’autonomise et déborde ses origines filmiques.

Marie-Claire, 07/2013. Télérama, 08/2013. Lui, 09/2013.

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La photographie, laboratoire du visible

Par  - 12 September 2013 - 10 h 35 min [English]

Suite à une demande de lecteur, je mets en ligne deux articles anciens à peu près introuvables, qui n’ont pas perdu tout intérêt: “La photographie, laboratoire du visible” (1999) et “Une langue commune: photographie au Bauhaus” (2000), parus l’un et l’autre sous forme de préfaces de catalogues.

La photographie, laboratoire du visible

Au cours des années 1920, avec un certain retard par rapport aux débuts de l’entreprise de rénovation des arts plastiques menée par les avant-gardes picturales, quelques esprits avisés s’aperçurent que la photographie pouvait aussi servir d’outil pour la déconstruction de la mimésis. En déployant le catalogue des mises à l’épreuve du visible par la photographie (photogrammes, surimpressions, déformations, photomontages, vues basculées, etc.), László Moholy-Nagy appelait à une grande lessive de nos habitudes visuelles, et défendait une production artistique basée sur l’exploration systématique des moyens mis en œuvre par le dispositif d’enregistrement.

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Hollande en smiley: la caricature photographique existe (nous dit l'AFP)

Par  - 4 September 2013 - 18 h 17 min [English]

La poisse. Après avoir rencontré quelques difficultés imprévues dans son projet de représailles sur la Syrie, François Hollande avait à son agenda une séquence apparemment sans risque: l’illustration de la rentrée scolaire, le mardi 3 septembre, dans une école du Nord de la France.

Patatras! Le président n’y est pour rien. C’est le photographe Denis Charlet et les iconographes de l’AFP qui laissent passer dans la sélection un portrait où le sourire figé du modèle prend l’allure d’une grimace. L’air ridicule de Hollande en smiley vivant est vite repéré par quelques twittos et sites inamicaux, qui s’emploient à une rediffusion moqueuse, forçant l’agence à retirer en fin de journée l’image, assortie d’un “mandatory kill” invitant ses clients à faire de même (voir ci-dessous).

Photo Denis Charlet/AFP. Avis de "mandatory kill" sur le site de l'AFP, 03/09/2013.

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La consommation immersive, ou la fiction augmentée

Par  - 11 August 2013 - 7 h 59 min [English]

Je n’avais pas encore eu l’occasion de regarder la série “Les Sopranos” (David Chase, HBO, 1999-2007). Le décès de l’acteur James Gandolfini m’a incité à mettre cette œuvre au programme du début de l’été, et sa qualité a rapidement entraîné une consommation boulimique en famille. A raison de deux épisodes par soirée, quatre saisons (sur six), soit une cinquantaine d’épisodes, ont été visionnées durant le mois de juillet.

Typique des nouvelles consommations asynchrones de contenus culturels, cette absorption à haute dose a des effets spécifiques. Au bout de plusieurs jours, les personnages de la fiction prennent une densité particulière, et s’insinuent dans le quotidien en devenant des quasi-personnes. En quelques semaines, la connaissance appronfondie de ces figures fait qu’on y pense ou qu’on en discute comme s’il s’agissait d’amis proches ou de membres de la famille.

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La faute aux amateurs

Par  - 19 July 2013 - 8 h 42 min [English]

Le traitement iconographique du déraillement de Bretigny-sur-Orge a fourni une bonne occasion de réveiller la théorie de la concurrence des amateurs, très répandue dans le monde de la photographie pour expliquer les difficultés de la profession.

Cette thèse ne repose sur aucune étude ni aucune donnée chiffrée. Elaborée sur le mode de la rumeur, elle ne s’est pas moins imposée comme une évidence, et fait désormais partie des idées reçues couramment acceptées, dans le cadre plus général de l’interprétation de la révolution numérique comme cause primordiale d’une crise de l’économie des activités créatrices.

L’idée semble aller de soi. La capacité à produire des images d’enregistrement fait aujourd’hui partie des compétences élémentaires, largement répandue dans toutes les classes de la société. La dématérialisation électronique et les outils de publication en ligne permettent une diffusion sans précédent du matériel visuel. Comment ces évolutions pourraient-elles ne pas avoir de conséquences négatives sur l’activité professionnelle?

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Petits déplacements du spectacle

Par  - 13 July 2013 - 8 h 31 min [English]

Si j’essaie de reconstituer le fil, il y a eu d’abord le billet de Jean-No. Début avril 2013, je note la diffusion prochaine de la série Real Humans sur Arte, dont j’ai été informé par des affiches et une mention à la radio. Un feuilleton de SF est devenu un phénomène assez rare pour attirer l’attention, et le debriefing du Dernier blog me confirme dans l’idée qu’il s’agit d’une œuvre à voir. Je la range mentalement sur la liste de mes must-see.

Malheureusement, la série est diffusée le jeudi, jour de séminaire, qui finit un peu trop tard pour que je sois assuré de ne pas manquer le début. Lors de la diffusion du premier groupe d’épisodes, je rate la moitié, et suis déjà sûr de manquer le deuxième rendez-vous, à cause d’un colloque à Pavie.

Qu’à cela ne tienne. Jean-No indiquait dans son billet que le DVD sortait de façon simultanée. Et Pavie est une destination qui, par avion ou par train, impose des changements qui allongent le voyage. Je choisis le train, bonne occasion de visionner tranquillement les 3 épisodes manqués.

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Le droit d'auteur en photographie, une protection en trompe l'oeil?

Par  - 4 July 2013 - 9 h 46 min [English]

La défense du droit d’auteur est le fer de lance de la politique de la principale association professionnelle du paysage photographique, l’UPP. Deux affaires récentes révèlent pourtant la fragilité et les contradictions de l’application de ce monopole d’exploitation à l’industrie des images.

Michel Puech a résumé l’affaire qui oppose le photographe Stéphane Lemouton à Ségolène Royal. Après un accord verbal pour l’exploitation gracieuse de quelques photographies de la responsable socialiste dans un cadre associatif, Lemouton constate que ses images ont fait l’objet d’exploitations dérivées. Une tentative de négociation avec l’association échoue, et le photojournaliste porte plainte pour contrefaçon.

“Vous comprenez, c’est quand même ma bobine qui est sur ces autocollants!”, s’exclame Ségolène Royal à l’audience, témoignant par là que, dans le cas de la photographie, la distinction entre le sujet et l’œuvre ne va pas de soi. Le journaliste Guillaume Champeau, directeur de Numérama, commente cette affaire en se demandant: «Est-il normal qu’un photographe exploite commercialement l’image d’un homme ou d’une femme politique, mais pas normal que cette personnalité politique exploite librement ces photographies dans quelques gadgets et sur les réseaux sociaux?»

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