Nouvelles images: quand l'empreinte rencontre la modélisation

Par  - 15 February 2012 - 9 h 19 min [English]

Je m’étais promis, lors de ma dernière réparation dentaire, de me munir de mon appareil photo à ma prochaine visite. Le système d’imagerie utilisé par mon dentiste a en effet tout pour intéresser les visualistes. Pour la réalisation d’une couronne, le logiciel propose, à partir d’une empreinte laser en 3D, une modélisation de la prothèse calculée pour offrir la meilleure orientation dans son environnement. Orientable en tous sens à l’écran, la modélisation est modifiable en temps réel par le praticien, qui peaufine la reconstruction avant d’en envoyer les données à un robot qui usine immédiatement la prothèse en sculptant un bloc de céramique (voir diaporama ci-dessus). Je suis ressorti avec ma couronne 35 mn après m’être allongé sur le fauteuil.

Le plus intéressant dans ce système, c’est sa capacité à articuler de la manière la plus étroite l’univers de l’empreinte et celui de la projection, du document et de la synthèse, du réel et du virtuel. Plutôt que les discussions théoriques sur la nature de la photographie, cet exemple témoigne des ressources effectives de l’imagerie. Des projections d’architecture à la réalité augmentée en passant par la retouche cosmétique, l’univers visuel fonde aujourd’hui sa puissance, non sur ses propriétés de reproduction exacte, mais sur l’intégration des données du réel dans l’univers de la modélisation.

Au revoir, Monsieur Peirce

Par  - 12 February 2012 - 11 h 08 min [English]

Jean-Louis Boissier, traces de pas dans la neige, 21/12/2009 (photographie numérique).

Retour des frimas et des gelées, de l’haleine qui blanchit et des traces de pas dans la neige. L’occasion de reprendre un dialogue entamé avec Jean-Louis Boissier sur l’un des mythes les plus tenaces de la photographie.

En 2007, alors que la transition numérique des images bat son plein, je publie un article intitulé “L’empreinte digitale“, pour dresser le constat de la faillite théorique de l’approche indicielle. Contredisant le principe supposé de la «continuité de matière entre les choses et les images», la technologie des photocapteurs aurait du nous faire entrer dans une ère post-photographique, prédisaient les théoriciens de l’image. Selon André Rouillé: «C’est par cette rupture du lien physique et énergétique que la photographie numérique se distingue fondamentalement de la photographie argentique et que s’effondre le régime de vérité que celle-ci soutenait» 1) André Rouillé, La Photographie. Entre document et art contemporain, Paris, Gallimard, 2005, p. 615..

“L’empreinte digitale” (dont le titre suggère, sous la forme d’un calembour, que l’évolution technique de la prise de vue ne change pas fondamentalement la donne) propose plusieurs arguments pour réfuter cette prophétie. L’observation principale est que «l’installation de la pratique numérique a démontré que la vérité de l’image ne tient pas à son ontogénèse».

Ce constat était assorti d’une critique du postulat qui définit l’indicialité photographique (l’indice, étant, selon Peirce, une catégorie de signes ayant avec son référent un rapport de contiguïté directe). Mobilisant une citation du physicien Jean-Marc Lévy-Leblond («Les photons qui entrent dans une plaque de verre ne sont pas ceux qui en sortent»), je déniais tout fondement à la théorie du lien physique entre la chose et son image. Lire la suite

Notes   [ + ]

1. André Rouillé, La Photographie. Entre document et art contemporain, Paris, Gallimard, 2005, p. 615.

Arithmétique médiatique

Par  - 10 February 2012 - 9 h 53 min [English]

L’autre jour, après un cours consacré à la conquête de l’espace, une étudiante me prête un numéro spécial de Pif-Gadget (n° 2000), qui thématise l’iconographie spatiale. Je me promets d’examiner de près ce volume, d’autant plus que je sais avoir conservé un autre numéro spécial du journal.

Rentré chez moi, je retrouve mon exemplaire soigneusement entreposé. Il s’agit du n° 1000, acheté en 1988, par un réflexe de collectionneur, à un moment où j’avais depuis longtemps cessé de lire l’hebdomadaire. La comparaison des deux numéros spéciaux promet d’être intéressante. Pourtant, un doute m’assaille: il me semble me souvenir que la publication de Pif s’est interrompue peu de temps après la parution de mon exemplaire (vérification faite: en 1993 1) Une 2e série de 53 numéros paraîtra brièvement de 2004 à 2008.).

Les indications explicites de datation étant absentes, il me faut un petit moment pour me rendre compte que l’ordre des numéros est apparemment inversé: le numéro 2000 n’est pas postérieur au n° 1000, comme on pourrait s’y attendre, mais antérieur – il a été publié en 1983.

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Notes   [ + ]

1. Une 2e série de 53 numéros paraîtra brièvement de 2004 à 2008.

Blue Marble. La terre vue de l'espace

Par  - 31 January 2012 - 16 h 24 min [English]

(1) Nasa, Blue Marble 2012, diffusion Flickr.

La Nasa a diffusé le 25 janvier dernier la nouvelle version haute définition (8000 x 8000 px) de l’image de la Terre vue de l’espace, dite “Blue Marble“, réalisée en recomposant les bandes enregistrées le 4 janvier 2012 par le satellite d’observation météorologique Suomi NPP (voir ci-contre).

C’est l’occasion de revisiter la galerie des images de la terre vue de l’espace. Une figure qui ne va pas de soi, comme en témoigne l’illustration proposée par le frontispice du second volume de l’ouvrage du philosophe Thomas Burnet (1635-1715), The Sacred Theory of the Earth (1684), qui représente les différents âges théologiques de la Terre: de la planète primitive «sans forme» (sous le pied gauche du Christ, puis dans le sens des aiguilles d’une montre) à la consomption finale après le Jugement dernier (sous le pied droit du Christ), en passant par le Déluge, le monde actuel et l’âge béni du Millenium (voir ci-dessous, fig. 2).

Dans cette vision théologique, personne sauf le Christ et les anges ne sont là pour voir un spectacle qui n’existe que dans l’imaginaire. Dans la plus ancienne représentation du globe terrestre «supposed to be seen from space», telle qu’elle est proposée en 1834 par le géologue Henry De la Beche (1796-1855, qui est également auteur de la première reconstitution du monde antédiluvien), en revanche, on distingue clairement la tentative de figurer une planète comme objet cosmique, et non comme simple projection cartographique, avec la représentation des flux nuageux, organisés en courants circumterrestres (voir ci-dessous, fig. 3). Lire la suite

Sarkozy en pirogue, une image innocente?

Par  - 28 January 2012 - 1 h 23 min [English]

Le service politique du Monde a créé récemment un blog destiné au commentaire des images de la campagne présidentielle: La bataille des images. Le billet du 25 janvier est consacré au choix du quotidien d’illustrer l’article intitulé “Nicolas Sarkozy évoque l’hypothèse de sa défaite” par une photographie de l’équipe gouvernementale en pirogue, prise le 21 janvier lors de son séjour en Guyane (photo: Jody Amiet/Abacapress, voir ci-dessous).

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Colloque "De l’objectivité figurée aux figures du savoir"

Par  - 23 January 2012 - 11 h 46 min [English]

Colloque “De l’objectivité figurée aux figures du savoir“, 30-31 janvier 2012 à l’Institut national d’histoire de l’art et à l’Ecole normale supérieure et à l’ENS (30/01: INHA, Salle Giorgio Vasari; 31/01: ENS, salle Dussane). Colloque organisé par Claude Imbert (ENS) et Anne Lafont (INHA).

Argument: Affranchies du galiléisme mathématique mais travaillées par son idéal, les sciences expérimentales ont sollicité l’observation, le témoignage, le catalogue, la comparaison. Au tournant du xixe siècle, des atlas de tout genre ont visé l’univers des choses, des lieux et des comportements. Sous le terme d’objectif, la photographie associait un dispositif et un programme et confirmait une épistémologie de l’objet. L’objectivité structurale a succédé à l’objectivité mécanique, sans se libérer d’une demande aporétique. Les normes de l’objectivité et ses déboires s’y redessinent dans la mouvance d’un propos éthique.
Lorraine Daston et Peter Galison ont exploré ce domaine et y ont relevé des cas extrêmes dans un livre qui a marqué un seuil (Objectivity – 2007). Aujourd’hui, saluant la traduction française de l’ouvrage, ce colloque s’ouvrira largement sur les motivations et figures de savoir récemment déployées. Un recours généralisé aux figurations les plus diverses, l’intégration du visuel et du graphique dans un contexte cognitif encore opaque, une approche anthropologique, ont contourné l’esthétique tandis que l’écran informatique brouillait l’opposition entre sciences dites naturelles et sciences humaines. S’impose un redéploiement des usages et des attentes.
Ces journées s’attacheront à ce qui donne à la figure et à l’image une portée marginalement réaliste, une puissance indirecte de savoir, un intérêt propre qui modifient incessamment les protocoles intellectuels et leurs marges. Ambiguïtés mal débrouillées, diront certains ? On y répondra en se référant aux virtualités mentales et techniques qui s’y manifestent, par nature inépuisables et mal identifiées. Deux journées seront dédiées à ces configurations de savoir surgissantes, faisant droit à l’histoire, à l’anthropologie et à quelques projets contemporains remarquables. Lire la suite

Colloque "La Guerre froide et le cinéma"

Par  - 23 January 2012 -  [English]

Colloque “La Guerre froide et le cinéma“, les 27 et 28 janvier 2012, Université Paris 8, salle D 143.

Vendredi 27 janvier

Face à la censure (I). Président de séance: Lori Maguire (Paris 8)

  • 8:40 Florent de Prévaut (Paris ), I”Les cinémas polonais et tchécoslovaques face à la Guerre froide, entre propagande et construction (1948-1968)”
  • 9:00 Katarzyna Lipinska, Universite de Bourgogne), “Le cinéma en République Populaire de Pologne face aux autres formes d’art”

Face à la censure (II). Président de séance: Cyril Buffet

  • 9:40 Jun Huijin, (Paris 8), “La Guerre froide et le cinéma d’action sud-coréen des années 1960 et 1970”
  • 10:00 Jacques Portes (Paris 8), “Des films ambigus: Hollywood et la Guerre froide”

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Les classes populaires croient-elles à leurs mythes?

Par  - 15 January 2012 - 11 h 15 min [English]

La nausée. Lire un ramassis de clichés sur Le Nouveau Détective dans Article11, qui taille sans peine un costard au “torchon trash” en livrant quelques recettes fictionnelles – sans se rendre compte le moins du monde que le billet use et abuse lui-même de facilités semblables: entrée en matière anecdotique et clôture obligée sur le soutien au Front national (repiquant la matière d’un billet de Jean-no), le tout emballé dans une série de qualificatifs et de formules lourdement disqualifiantes (“Le Nouveau Détective rôde dans les kiosques…”) qui sentent bon le lâcher de bourgeois en culture populaire.

C’est sûr, Le Nouveau Détective ne sent pas la rose. Mais en tirer ce portrait d’un journal de mémés assoiffées de sang est une façon élégante de passer radicalement à côté du problème. Il s’avère que je feuillette assidûment ce canard depuis quelques mois, attiré là par les dessins du couple d’illustrateurs Bachelot-Caron. Si ce journal résiste depuis si longtemps à l’usure, c’est qu’il dit quelque chose d’essentiel sur le mythe et la fiction, et nous met en connexion directe avec la dimension tripale du récit, celle-là même qui intéressait Aristote.

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Anciens et nouveaux médias face à la perte du AAA

Par  - 13 January 2012 - 19 h 53 min [English]

(Billet mis à jour le 14/01 à 9:05) Les réseaux sociaux sont-ils porteurs d’une nouvelle créativité? Chaque fois que la question est posée, il semble difficile d’y apporter une réponse tranchée, faute de pouvoir s’appuyer sur une œuvre d’une qualité suffisante. Mais chercher le nouveau Flaubert n’est peut-être pas la bonne manière de répondre à la question. L’inventivité des outils en ligne privilégie des critères différents de ceux auxquels est habituée la critique d’art, notamment la réactivité collective instantanée, sur un mode critique ou satirique. La créativité en ligne, qui s’exprime sous la forme du buzz, suit le modèle classique de l’amplification médiatique liée à la création d’un événement. Son analyse doit donc s’élaborer sur un mode comparatif, à partir de l’observation concrète de cas d’événementialisation.

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11 images pour 2011

Par  - 30 December 2011 - 17 h 25 min [English]

Le printemps des camphones. Dans une année riche en événements iconographiques, la révolte tunisienne occupe la première place. Non pas les classiques allégories révolutionnaires affichées à retardement par la presse, mais les usages visuels militants: photos de rassemblements au camphone immédiatement retransmises pour appeler à rejoindre la manifestation, ou appropriation d’images de presse détournées pour rediffusion virale sur les réseaux sociaux (photos: Azyz Amami, Tunis; remix anonyme à partir de Fred Dufour/AFP, Tunis, 18/01/2011).

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