Un parfum colonial

Par  - 30 April 2012 - 11 h 11 min [English]

L’éloge de la frontière prononcé par Nicolas Sarkozy le 29 avril à Toulouse vient d’apporter son point d’orgue à la lente dérive de la droite hors des valeurs de la République, que tout son mandat a patiemment préparé. Quel que soit le résultat de l’élection du 6 mai prochain, il faut mesurer ce que cette nouvelle donne modifie du paysage politique français, appelé à courte échéance à une recomposition majeure, sous l’impulsion de la dynamique anti-immigrationniste inventée par le Front national, qualifiée par Sarkozy comme le seul horizon structurant de l’offre politique à droite.

Tract Front national de 1979.

Dès 1984, Laurent Fabius, alors premier ministre de François Mitterrand, estime que «le Front national pose de bonnes questions, mais apporte de mauvaises réponses». Constamment reprises, banalisées et diffusées par les responsables des partis républicains depuis plus d’une génération, les thèses lepénistes désignant l’immigration comme principale cause du chômage, de l’insécurité ou de la perte d’identité sont désormais ancrées de manière profonde dans l’imaginaire français.

Malgré un processus de diabolisation à caractère moral destiné à maintenir le parti d’extrême droite en dehors du jeu des alliances traditionnelles, le volet pseudo-économique de l’analyse consistant à mettre en relation le nombre des immigrés et celui des chômeurs (voir ci-contre) est devenu une idée reçue du diagnostic politique, récemment repris à son compte par le candidat socialiste («Dans une période de crise, que nous connaissons, la limitation de l’immigration économique est nécessaire, indispensable»).

Toutes les recherches en sciences sociales montrent que les a-priori qui fondent ces analyses sont erronés. Loin d’être un pays de forte immigration, la France se situe en avant-dernière position des pays de l’OCDE, derrière l’Allemagne et devant le Japon, pays le plus fermé. L’immigration économique ne se superpose pas au chômage, mais vient au contraire répondre aux besoins de main d’œuvre de secteurs en difficulté de recrutement. Au final, les immigrés sont «une excellente affaire pour l’Etat français: ils rapportent une douzaine de milliards d’euros par an et paient nos retraites». Selon le Comité d’orientation des retraites, «l’entrée de 50.000 nouveaux immigrés par an permettrait de réduire de 0,5 point de PIB le déficit des retraites» (Courrier international). Lire la suite

"Quand la photographie illustre l’actualité. Narratologie de l’information"

Par  - 29 April 2012 - 20 h 09 min [English]

Vidéo de mon intervention du 7 mars 2012 à l’université Paris 8, dans le cadre des Mercredis de Créteil: “Quand la photographie illustre l’actualité. Narratologie de l’information” (48″, réalisation: Didier Delattre, Richard Vening, CRDP, académie de Créteil).

Résumé: Célébrées par des prix, exposées au musée, qualifiées d'”icônes”, les meilleures images du photojournalisme sont souvent considérées comme l’alliance miraculeuse du hasard de l’instant décisif, de la perfection esthétique et de la pertinence journalistique. “No caption needed“: pas besoin de légende, concluent les spécialistes 1) Cf. R. Hariman, J.L. Lucaites, No Caption Needed. Iconic Photographs, Public Culture and Liberal Democracy, University of Chicago Press, 2007.. Un examen plus attentif des usages de la photographie dans le contexte presse, et plus particulièrement ceux promus par le format magazine, contredit la doxa affichée par les professionnels et montre un brouillage de la frontière entre information et communication. L’illustration apparaît comme un mode majeur de la relation à l’image dans les pratiques informationnelles, ainsi qu’une contribution essentielle à la mise en récit journalistique. Indication d’échelle, outil de qualification de l’actualité, l’image assure diverses fonctions éditoriales et est utilisée pour véhiculer des messages implicites. Si ce constat impose de réviser les modalités de l’analyse visuelle des supports médiatiques, il a également des implications sur la théorie des études visuelles.

Notes   [ + ]

1. Cf. R. Hariman, J.L. Lucaites, No Caption Needed. Iconic Photographs, Public Culture and Liberal Democracy, University of Chicago Press, 2007.

L'événement éclairé par l'image (iconographie du premier tour)

Par  - 25 April 2012 - 6 h 30 min [English]

Le premier tour de l’élection présidentielle française, le 22 avril 2012, a livré des résultats dont l’interprétation apparait difficile, et dépend essentiellement des anticipations ou des éléments de contexte. Alors que les sondages donnent François Hollande nettement vainqueur au second tour, avec environ une dizaine de points d’avance, la proximité des deux principaux candidats ou l’arithmétique des reports de voix restitue une incertitude paradoxale à un scrutin qui paraissait joué d’avance. Si le rejet du président sortant est exceptionnellement fort, la faible adhésion que suscite la candidature socialiste place les deux protagonistes dans un mouchoir. Inattendu, le haut niveau des voix frontistes (égal à celui obtenu en 2002 par Jean-Marie Le Pen) accentue encore le brouillage de la lecture du scrutin.

A l’exception notable du Figaro, seul à suggérer une victoire de la droite, et du Monde, qui met en exergue le score de Marine Le Pen, les options de qualification journalistique de l’événement ont oscillé lundi entre l’apparente neutralité de la sélection des deux protagonistes du second tour et l’anticipation de la victoire de Hollande (voir ci-dessous, cliquer pour agrandir).

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Nouveaux riches

Par  - 21 April 2012 - 9 h 00 min [English]

A quelques jours du premier tour de l’élection présidentielle, Le Point n’y tient plus et marque son territoire comme un chien qui pisse, de manière réflexe. Franz-Olivier Giesbert, Claude Imbert, Sylvie Pierre-Brossolette: le ban et l’arrière-ban du journal ont été mobilisés pour crier haro sur l’ennemi héréditaire: Mélenchon-Robespierre. «Le climat qui règne en France, en cette fin de campagne, rappelle celui qui plombait notre pays alors que, de l’autre côté du Rhin, le IIIe Reich planifiait sa guerre», écrit, tout en nuances, le fin analyste qui tient lieu de directeur au magazine.

La cause est entendue: derrière la bannière du Front de gauche, la plupart des candidats sont venus emboucher les trompettes de la haine des riches, désignés comme «boucs émissaires» des malheurs des Français. Pour démontrer l’erreur qui anime ce raisonnement, Sylvie Pierre-Brossolette cite Nicolas Sarkozy: «Le mot “riche” me fait penser au Moyen-Age, quand on parlait de sorcier. C’est à dire la personne qu’on détestait et qu’on ne pouvait exactement définir.» Et l’éditorialiste de conclure: «Au fond de lui-même, François Hollande sait bien, lui aussi, qu’une société ne peut se passer des plus fortunés.» Lire la suite

Colloque "American Art and the Mass Media", 2-3/05/2012

Par  - 17 April 2012 - 12 h 14 min [English]

2-3 May 2012, Institut national d’histoire de l’art (INHA), 2 rue Vivienne, 75002 Paris (open to all, free admission).

Organized by Dr Jason E. Hill (INHA) and Dr Elisa Schaar (The Courtauld Institute of Art)

This two-day international symposium considers the dynamic interplay of the fine arts and the technologies and structures of the mass media across the long narrative of American art history. Taking as an occasion the ‘Warhol: Headlines’ travelling exhibition that premiered at the National Gallery of Art in Washington in the autumn of 2011 and that systematically explored Andy Warhol’s artistic preoccupation with the visual culture of journalism, our program aims to grant visibility to the exciting correspondences or tensions that emerge when such disciplinary boundaries as have fractured the study of the fine arts and more instrumental communicative media are, even if only temporarily, set aside. The spectrum of research encompasses moments of intersection between fine arts discourse and the various technological and historically specific modalities of mass media culture from the sixteenth-century printing press and the nineteenth-century panorama to the experimental cinema of the sixties and our present social media sphere. Lire la suite

Sujets de validation des séminaires 2012

Par  - 15 April 2012 - 18 h 46 min [English]

A. Séminaire “Mythes, images, monstres (5/6 p., à remettre le 24/05/2012)

1. Discutez cette citation de Susan Sontag: «Imaginons les idolâtres de Shakespeare placés devant le choix de disposer d’un portrait signé d’un Holbein le Jeune qui aurait vécu plus longtemps, ou de découvrir une photo du maître prise par un ancêtre de l’appareil photographique; ne préféreraient-ils pas, pour la plupart, la deuxième hypothèse? Et pas seulement parce que la photo révélerait sans doute à quoi l’écrivain ressemblait vraiment; car même si elle était jaunie, à peine visible, avec des zones d’ombre, elle l’emporterait à nos yeux sur n’importe quel chef-d’œuvre de la peinture. Avoir une photographie de Shakespeare, ce serait comme posséder – pour les Chrétiens – un clou de la vraie Croix.» (La Photographie, 1979, p. 170).

2. Enquête sur la microcritique en ligne (Allociné, Vodkaster, programmes TV, etc.): analyse de l’offre, discussion critique. Lire la suite

L'autorité du photographique. Naissance de la Société française de photographie

Par  - 13 April 2012 - 13 h 34 min [English]

A l’occasion de l’inauguration du nouveau site web de la SFP, je republie ci-dessous l’article initialement paru dans le catalogue L’Utopie photographique (Le Point du jour, 2004).

Le 26 octobre 1905, la Société française de photographie fête pour la première fois l’anniversaire de sa fondation. Parmi les invités du banquet, Alphonse Davanne (1824-1912), ancien président de l’association, alors âgé de 81 ans, se plie au rite du discours commémoratif et rappelle les circonstances qui ont présidé à sa création. Selon le doyen, membre fondateur de la Société et membre de son conseil d’administration dès 1857, celle-ci a été conçue par deux hommes: le chimiste Victor Regnault (1810-1878) et Honoré d’Albert, duc de Luynes (1802-1867), avec pour objectif essentiel de rapprocher la photographie des industries d’impression graphique.

Personne ne songe à contredire ce témoin respecté, dont l’émotion et le grand âge excusent les approximations – comme celle de n’avoir pas relevé que le jubilé de l’association se déroule avec un certain retard: onze mois après l’anniversaire de la date de création officielle, le 15 novembre 1854. Mais la mémoire de Davanne est intacte, qui lui fait préciser que «la Société fut alors fondée réellement, car elle n’existait encore qu’à l’état embryonnaire 1) Discours d’Alphonse Davanne, “Célébration du cinquantenaire de la Société française de photographie”, Bulletin de la Société française de photographie, 2e série, vol. 21, n° 21, 1905, p. 474.». Il sait parfaitement pourquoi il a omis de citer le nom de son véritable initiateur. Lire la suite

Notes   [ + ]

1. Discours d’Alphonse Davanne, “Célébration du cinquantenaire de la Société française de photographie”, Bulletin de la Société française de photographie, 2e série, vol. 21, n° 21, 1905, p. 474.

Instagram, photo d'hier ou de demain?

Par  - 11 April 2012 - 20 h 07 min [English]

Le rachat pour 1 milliard de dollars d’Instagram par Facebook réveille toutes les acrimonies. Celles des photographes, qui n’aiment pas l’idée qu’un filtre peut rendre automatiquement une photo intéressante. Ou celle des amateurs sur Flickr, qui n’aiment pas l’idée qu’un réseau plus réactif ait bâti son écologie sur le smartphone – virage largement raté par l’ancêtre des plates-formes 2.0.

On a dû m’interviewer une bonne dizaine de fois depuis l’année dernière sur le thème de l’essor du vintage. J’ai tenté d’expliquer que les apps de l’iPhone, et particulièrement Instagram ou Hipstamatic, représentaient non pas un retour de la nostalgie, mais bien le dernier état d’une technologie, reposant sur l’image communicante et la conversation, qui désignent clairement la reconfiguration du photographique en cours.

Le côté vintage est l’aspect le plus superficiel de ces pratiques. Oui, les usagers des apps, qui ne sont en général ni photographes ni geeks, veulent rendre leurs images plus “intéressantes”. Au nom de quoi leur refuser ces trucages, à un moment où nombre de professionnels usent plus ou moins discrètement de diverses techniques qui visent strictement le même objectif?

L’opinion résumée par Nick Stern, selon laquelle les photos d’Instagram trompent le spectateur, prend le problème à l’envers. Disons-le clairement: l’état actuel du réalisme photographique n’est pas un absolu indépassable livré clé en mains par l’indicialité, mais simplement une convention culturelle temporaire. Entre les années 1930 et l’après-guerre, au moment où le tirage noir et blanc représente la norme du réalisme photographique, la lente installation de la photographie couleur bouscule les habitudes et suscite le rejet. Là aussi, ce sont les amateurs – et quelques professionnels éclairés – qui sont les premiers à tester la nouvelle technique. Là aussi, la nouvelle image est d’abord perçue comme artificielle et kitsch. La soi-disant objectivité photographique n’est que l’accoutumance à un style de rendu. Lire la suite

Size matters

Par  - 5 April 2012 - 7 h 09 min [English]

Discussion l’autre jour en séminaire sur la question du “pouvoir des images” 1) cf. David Freedberg, Le Pouvoir des images (trad. de l’américain par Alix Girod), Paris, Gérard Monfort, 1998.. Faute d’avoir une page de journal sous la main, je noircis un petit carré sur une feuille et demande: si ce carré était une image, celle-ci aurait-elle un pouvoir sur nous? La question est mal posée, le dispositif à peine compréhensible. Une étudiante répond: — Oui. Voilà qui m’apprendra à bricoler des démonstrations au pied levé.

En figurant une image ostensiblement “petite”, je voulais éveiller le soupçon du rôle de la variation d’échelle – une fonction sémiotique typique du système médiatique. Je reprends ici la démonstration avec un meilleur exemple, qui permet d’isoler précisément cette variation.

Soit le célèbre “Baiser” de Robert Doisneau, décliné sous deux occurrences éditoriales: la première, sa publication originale le 12 juin 1950 dans Life, au sein d’un reportage sur les couples parisiens qui s’embrassent dans la rue (ci-dessus, à gauche); la seconde en 1986, sous la forme d’un poster réédité par les éditions du Désastre (ci-dessus, à droite, cliquer pour agrandir).

S’agit-il de la même image? Plusieurs différences importantes affectent ces deux occurrences, qui représentent deux choix éditoriaux distincts, le premier par Ray Mackland, picture editor de Life, le second par Victor Francès, directeur des éditions du Désastre. En 1950, la photo de Doisneau est un document contemporain mobilisé dans le cadre d’une publication d’information. En 1986, elle est devenue l’icône nostalgique d’un Paris disparu, utilisée à des fins décoratives. Lire la suite

Notes   [ + ]

1. cf. David Freedberg, Le Pouvoir des images (trad. de l’américain par Alix Girod), Paris, Gérard Monfort, 1998.

Les sondages, l’opinion publique et la conversation

Par  - 31 March 2012 - 12 h 31 min [English]

En période électorale, s’il est de bon ton de prétendre que l’on ne se fie pas aux sondages, nul ne remet sérieusement en cause leurs indications. Sarkozy ou Mélenchon, qui prétendaient ne pas s’en préoccuper, bombent le torse depuis que leurs résultats s’améliorent. Et quand on dit que Hollande “reste zen”, tout le monde comprend que c’est par rapport aux courbes qui piquent du nez.

Le Nouvel Observateur a mis en ligne un intéressant comparateur de sondages, qui permet de regrouper l’ensemble des statistiques produites par les différents instituts pour un seul candidat (voir ci-dessus). Cet outil montre que les enquêtes d’opinion, si elles sont affectées d’une marge de fluctuations importante, présentent néanmoins une cohérence globale. Sur la période janvier-mars, la collation des courbes dessine une dynamique à la hausse chez Sarkozy ou Mélenchon, stagnante ou à la baisse chez Hollande ou Marine Le Pen. Malgré les variations entre instituts, les méthodologies restent le plus souvent homogènes (les instituts qui voient un candidat plus haut ou plus bas qu’un autre conservent cet écart dans la durée). Bref, les sondages mesurent bien quelque chose. Lire la suite