La révolution de la photographie vient de la conversation

Par  - 14 July 2012 - 15 h 31 min [English]

Nous vivons un moment étrange. Dans les années 1980, la photo semblait devoir durer éternellement sous l’aspect qu’on lui connaissait. Un film d’anticipation comme Blade Runner projetait dans le futur la permanence d’un état du médium qui paraissait immuable 1) Cf. “Les androïdes rêvent-ils de photo de famille“, L’Atelier des icônes, 4 janvier 2010..

Puis, au début des années 1990, la numérisation de la photographie fut décrite simultanément comme une révolution et comme une catastrophe. Prolongeant l’approche techniciste classique, des prophètes autoproclamés voyaient dans le passage au pixel la ruine de l’indicialité et annonçaient imprudemment la fin de notre confiance en la “vérité des images” 2) Cf. “L’empreinte digitale. Théorie et pratique de la photographie à l’ère numérique“, in Giovanni Careri, Bernhard Rüdiger (dir), Face au réel. Éthique de la forme dans l’art contemporain, Paris, Archibooks, 2008, p. 85-95..

Pourtant, pendant une vingtaine d’années, la transition numérique n’a affecté qu’à la marge les pratiques visuelles. Malgré un saut technologique considérable, on a pu constater une remarquable continuité des formes et des usages. Comme une automobile qui aurait troqué un moteur thermique pour un moteur électrique, la photographie a préservé l’essentiel de ses fonctions. Les journaux ont continué à publier des reportages et les parents à prendre en photo leur petit dernier. Il n’y a pas eu de catastrophe du visible, tout au plus quelques exclusions de concours professionnels 3)Cf. “Le détail fait-il la photographie?“, L’Atelier des icônes, 7 mars 2010.. Lire la suite

Notes   [ + ]

1. Cf. “Les androïdes rêvent-ils de photo de famille“, L’Atelier des icônes, 4 janvier 2010.
2. Cf. “L’empreinte digitale. Théorie et pratique de la photographie à l’ère numérique“, in Giovanni Careri, Bernhard Rüdiger (dir), Face au réel. Éthique de la forme dans l’art contemporain, Paris, Archibooks, 2008, p. 85-95.
3. Cf. “Le détail fait-il la photographie?“, L’Atelier des icônes, 7 mars 2010.

No more French Theory?

Par  - 7 July 2012 - 9 h 51 min [English]

Label qui conserve aujourd’hui son prestige, la French Theory peut être considérée comme la part émergée de l’innovation intellectuelle en sciences humaines et sociales. Maintenir la qualité de la production théorique française risque d’être nettement plus difficile à l’avenir, pour au moins trois raisons.

1) Trop de savoirs

Il est question à l’EHESS d’étendre la durée officielle du doctorat de 4 à 5 ans. En réalité, c’est le master qu’il conviendrait d’allonger. La durée déraisonnable des thèses (6 ans en moyenne à l’EHESS) s’explique entre autre choses par le rattrapage que doivent effectuer les étudiants en termes d’assimilation de connaissances. Contrairement aux sciences dures, où une part importante du savoir se périme, la pratique de la recherche en SHS exige de tenir compte d’une somme toujours plus considérable de travaux tous aussi indispensables les uns que les autres. D’après ce que je peux constater dans mon domaine, il faudrait un master de 4 ans pour pouvoir assimiler l’essentiel des matériaux nécessaires à la bonne conduite d’une recherche approfondie. On retrouve ces deux années manquantes en début de thèse – mais les contrats doctoraux, eux, n’ont pas été allongés, et sont toujours de 3 ans. Sauf rarissime exception, il est aujourd’hui impossible de produire une excellente thèse dans un délai aussi court. Lire la suite

Iconographie mystère

Par  - 5 July 2012 - 23 h 15 min [English]

Petite expérience. La Une du Monde du jour (daté du 06/07), “Un quart des universités en faillite virtuelle“, attire mon attention. Mais l’article n’est pas disponible en ligne et le journal n’est pas paru en raison d’une grève. J’achète l’exemplaire sous forme de pdf en ligne pour 0,79 euro. Du coup, me vient l’idée de profiter de cette présentation pour compter les images, que j’extrait grâce à Acrobat.

Le cas n’est pas typique. En raison de la grève, le journal ne comporte aucune publicité, mis à part les autopubs pour les productions maison (au nombre de 5). Sur un total de 34 illustrations (pour 22 pages éditées), on dénombre 1 dessin de presse, 4 cartes ou infographies et 24 photographies.
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Séminaire "Photographie et réseaux sociaux"

Par  - 5 July 2012 -  [English]

Séminaire des Rencontres d’Arles, 9, 10 et 11 juillet 2012, Théâtre municipal d’Arles, Bd Georges Clémenceau (entrée libre sur réservation, télécharger le programme complet).

Ce que la photographie “en ligne” nous apprend des modifications en cours ou des permanences dans les pratiques des jeunes… Devenue la première des pratiques amateurs, la photographie s’est emparée des nouveaux espaces de circulation offerts par les réseaux sociaux. Auto-publication, mise en scène, appropriation d’images de provenances inconnues, détournements, les images intimes qui ponctuaient la vie sociale et s’échangeaient dans un cercle restreint, familial ou amical, s’inventent de nouveaux langages partagés avec un public de “millions d’amis”… Réactivité et amplification immédiates, ces nouveaux réseaux sociaux et ces albums web.2 offrent aux utilisateurs, notamment les jeunes, une chambre d’écho universelle où l’autodérision, le second degré et la parodie sont très souvent de mise mais où l’inspiration la plus novatrice n’est pas non plus absente. L’effet de nombre, l’ambition de dire “j’y suis” sont des paramètres importants pour les jeunes utilisateurs, les éducateurs se doivent de les prendre en compte afin de proposer d’autres lectures, d’autres projets. Comment les éducateurs peuvent-ils aborder ces outils manipulés avec tant de dextérité par les jeunes dont ils ont la charge? Quelles pistes les artistes nous proposent-ils? De nouvelles esthétiques sont-elles en train de naître? Dans l’optique de mieux saisir en quoi ces nouvelles pratiques peuvent influer sur les univers fictionnels, imaginaires et symboliques des jeunes, nous tenterons de mieux comprendre ces nouvelles conversations photographiques avec des artistes, des chercheurs et des éducateurs. Lire la suite

Interventions 2011-2012

Par  - 26 June 2012 - 16 h 30 min [English]

De quoi l'archive photographique est-elle la mémoire?

Par  - 24 June 2012 - 11 h 50 min [English]

Le photographe Thierry Dehesdin a expliqué sur Culture Visuelle pourquoi l’archivage des images dans le contexte industriel est le plus souvent inexistant ou inopérant. La photographie n’est qu’une mémoire potentielle, dont les qualités d’enregistrement demandent pour être mises à profit des conditions rarement réunies: un espace de stockage dédié, la mobilisation d’une compétence spécialisée et surtout un objectif de conservation à long terme.

L’opposition des contraintes industrielles et de l’utopie mémorielle existe au sein même de l’archive photographique. Si nous appelons couramment “archives” les fonds des entreprises de presse, il importe de percevoir que c’est une autre logique que celle d’un archivage à des fins de préservation culturelle qui définit leur existence. Une photothèque d’agence ou de journal est structurée par sa fonction première qui est son exploitation commerciale 1) Cf. Audrey Leblanc, “Des archives pour Sygma (2) : conserver et classer le noir et blanc argentique“, Le Clin de l’oeil, 22 novembre 2009..

Ces fonds conservent des traces précieuses, qui superposent à l’empreinte photographique proprement dite celle de l’industrie des images. Lors d’un examen de l’archive de la fondation Gilles Caron, je découvrais ce tirage énigmatique sans nom d’auteur, constellé de marques de couleur (voir ci-dessous).

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Notes   [ + ]

1. Cf. Audrey Leblanc, “Des archives pour Sygma (2) : conserver et classer le noir et blanc argentique“, Le Clin de l’oeil, 22 novembre 2009.

La démocratie n'a pas d'intérêt

Par  - 17 June 2012 - 10 h 02 min [English]

J’ai participé cette année à la commission électorale des maîtres de conférences de l’EHESS. L’occasion de se pencher sur la théorie et la pratique des mécanismes de décision démocratiques.

A la différence des concours universitaires, qui désignent des profils et des jurys de spécialistes, les postes ouverts à l’EHESS (4 postes de maîtres de conférences cette année) n’ont pas de fléchage particulier et sont attribués par le vote de l’ensemble de la communauté enseignante (soit environ 200 votants). Une commission d’une vingtaine de personnes qui réunit le Bureau, les membres élus du conseil scientifique et des membres tirés au sort est chargée d’examiner les dossiers et de classer les candidats. Ce classement est ensuite présenté à l’Assemblée des enseignants, assorti de recommandations du Bureau. Le processus électoral panache donc démocratie directe, représentative et tirage au sort.

Le défaut fondamental de la démocratie représentative est apparu rapidement après la désignation de la commission. Membre tiré au sort, donc doté d’une part du pouvoir de classer les candidats, j’ai évidemment été exposé à des pressions et des injonctions en faveur de tel ou tel candidat. Pour être amicales et feutrées, ces pressions n’en sont pas moins représentatives du système de lobbying qui affecte les systèmes démocratiques des pays développés.

Doter d’un pouvoir un petit groupe de personnes les désigne et les expose nécessairement à l’influence. La démocratie représentative, qui fabrique les lobbies, n’a que la vertu à opposer à la force des intérêts privés. Lire la suite

Boulet et la culture distinguée

Par  - 15 June 2012 - 10 h 13 min [English]

La note du 29 mai de Bouletcorp évoque l’intégrisme du connoisseur (et la pizza). Plusieurs traits intéressants de l’opération culturelle y sont décrits (lire de préférence la bande avant son commentaire).

Le premier est le caractère générique de la distinction culturelle. Loin d’être liée à l’art ou à une pratique particulière, la distinction (ici observée à partir des domaines musical et culinaire) peut s’exercer a priori sur un spectre d’activités étendu. La caricature de l’amateur de metal est savoureuse – mais il est encore plus drôle d’imaginer la réaction d’un Jean Clair à l’idée de voir ainsi illustrée la figure du connoisseur. Chez Boulet, pas la moindre trace de la culture “musée d’Orsay”,  le personnage le plus proche de la culture officielle est un amateur de jazz (glurps, s’étrangle Adorno) à chapeau mitterrandien – autant dire un dinosaure ou un martien.

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"Diffuser les données de la recherche en sciences humaines et sociales-3"

Par  - 14 June 2012 - 12 h 06 min [English]

Journée d’études: “Diffuser les données de la recherche en sciences humaines et sociales. Questions de droit et dʼéthique – 3. Produire, utiliser et éditer des documents multimédias

Mardi 19 juin 2012, 9h30-17h00, Maison des Sciences de lʼHomme de Dijon, salle des séminaires 6, esplanade Erasme, 21000 Dijon.

Depuis 2011, un projet de publication collective dʼun “Guide des bonnes pratiques pour la diffusion des données de la recherche en SHS” est coordonné par le Centre de ressources électroniques sur les villes (Crévilles) de la MSH Val de Loire, le Pôle image-son, pratiques du numérique de la MMSH dʼAix-en-Provence, la Bibliothèque Éric-de-Dampierre du Laboratoire dʼethnologie et de sociologie comparative de la Maison René-Ginouvès (MAE) de Nanterre, le Pôle ressources documentaires numériques de la MESHS de Lille et le Service documentation et archives scientifiques de la MSH de Dijon.

Cette nouvelle journée d’étude organisée à la Maison des Sciences de l’Homme de Dijon se tient dans le cadre d’un cycle de rencontres qui a pour objectif de rédiger ce guide en s’appuyant sur les interventions de ces journées et sur des expériences pratiques. La première séance de l’atelier d’écriture collective sera précédée par une matinée consacrée aux questions de citation des documents multimédias au moment de la diffusion électronique des données en sciences humaines et sociales. Lire la suite

Depardon, les coulisses d'un commentaire

Par  - 6 June 2012 - 9 h 06 min [English]

Alors, amateur ou pas, le portrait de Hollande par Depardon? Deux jours après la divulgation de l’image, la discussion se poursuit et se complexifie. Parmi les éléments de ce débat, mon commentaire sur LeMonde.fr a joué un rôle non négligeable. Diffusé juste avant la présentation officielle de la photo à l’Elysée, cet avis intitulé “Un clin d’oeil à la photo amateur” a été largement repris en raison de la position de carrefour d’audience du site et de sa publication très en amont de la conversation.

Il vaut la peine de se pencher sur les dessous de cet entretien. Confié à Pauline Pellissier, journaliste pigiste, le nouveau portrait officiel n’avait pas été considéré comme une matière suffisamment sérieuse pour faire intervenir un poids lourd. Mais c’est en rédactrice web expérimentée que la journaliste programme de publier son article à l’heure même de la présentation officielle, prévue pour 16h, et m’appelle dans la matinée pour garantir l’entretien. La première idée est de publier un commentaire avant même de disposer de l’image, sur les hypothèses disponibles a priori. Un premier entretien téléphonique est effectué vers midi sur ces bases. Lire la suite