Le sexe de l'Origine avait-il un visage?

Par  - 7 February 2013 - 10 h 55 min [English]

Magnifique scoop publié aujourd’hui dans l’hebdomadaire à sensations Paris-Match: le célebrissime tableau de Courbet, “L’Origine du Monde”, serait en réalité une œuvre incomplète. Après une longue enquête, un amateur d’art, acquéreur en 2010 d’un portrait anonyme, s’est persuadé qu’il détenait la partie manquante d’un tableau représentant la maîtresse du peintre, Joanna Hiffernan, dans une variante de la pose de “La femme au perroquet” (1866, Metropolitan Museum of Art). Dans un style digne d’un roman policier, Match aligne une impressionnante liste de preuves: marque du marchand, signature cachée dans l’oreille, trace hypothétique sur une couverture du Hanneton, concordance des pigments ou des trames examinées aux rayons X, et par-dessus tout, la confirmation par Jean-Jacques Fernier, ancien conservateur du musée Courbet d’Ornans et auteur du catalogue raisonné du peintre. Lire la suite

Gilles Caron, antidote à l'héroïsme photojournalistique

Par  - 5 February 2013 - 15 h 06 min [English]

Qu’est-ce qu’un photojournaliste? La réponse qu’aucun professionnel n’a envie d’entendre, c’est: un producteur d’images. C’est probablement la raison pour laquelle Luc Debraine, journaliste à L’Hebdo et fin connaisseur du genre, termine son compte rendu de l’exposition de Lausanne en jugeant que le photojournalisme est «une évidence occultée par cette exposition».

Montage de l'exposition Gilles Caron, musée de l'Elysée, Lausanne.

Je pense exactement le contraire. Je pense que la rétrospective Gilles Caron (1939-1970) pilotée par Michel Poivert au musée de l’Elysée montre scrupuleusement ce qu’est le photojournalisme. Certes, on n’y reconnaît pas les effets rhétoriques habituels chers à Magnum, l’esbroufe de l’héroïsme ni du best-of grand format. Ce que l’historien d’art a choisi de montrer est une image à la fois plus modeste, plus besogneuse et plus interrogative. Et pour la première fois, plutôt qu’une société censée se reconnaître dans le miroir de ses icônes magnifiées par la cimaise, on voit un photographe au travail. Un tout jeune homme qui apprend encore son métier, hésite et revient sur ses pas. Pour la première fois, on aperçoit Gilles Caron, le photographe, et non la statue patinée par la légende, camouflée par le sourire de Cohn-Bendit et la fuite du manifestant de mai 68.

Un photographe obstiné, qui mord comme un roquet dans le mollet de l’événement, et qui tient bon, sans jamais lâcher, suivant l’action, ponctuant de déclics son entêtement qui est comme une rage. Mais un photographe impuissant aussi, jouet de forces qui le dépassent et qu’il ne maîtrise pas, promeneur un peu lunaire des plus tristes spectacles du monde, pas encore blasé, parfois décontenancé, interdit par la vision d’une misère qu’il a pour mission de capturer.

Algérie, Biafra, Vietnam, Irlande, manifestations, troubles divers… L’exposition n’a pas retenu, autrement que par un clin d’oeil, l’activité plus ordinaire de la photo de célébrités, d’acteurs ou d’hommes politiques. Le choix est d’aller au plus près de la mythologie, pour mieux lui ôter son vernis martial. Les soldats de Caron sont fatigués et sales, et les photoreporters jouent et rigolent pour faire descendre la tension. Il y a quelques belles images, de celles qui ornent les couvertures, mais il y a aussi celles d’avant et celles d’après – plutôt l’exercice du regard que l’idéalisation de l’événement, plutôt l’écriture de l’image que la peinture d’histoire.

On ne ressort pas de cette expo brave et gai, mais plutôt triste et abattu. Les images des désordres du monde d’il y a quarante ans semblent dater d’hier. La photographie n’y a rien changé – au contraire: elle y a accoutumé notre regard. Et le photoreporter n’est pas ce nouveau chevalier des temps modernes, mais un vagabond désorienté à la recherche de ses propres repères. Que cette démonstration puisse déplaire, on le conçoit. Mais il n’est pas moins certain qu’elle fait passer un air neuf dans les décors d’un théâtre épuisé, et leste d’une humanité bienvenue la légende du photojournalisme.

  • Exposition “Gilles Caron, le conflit intérieur”, musée de l’Elysée, 18, avenue de l’Elysée, Lausanne (catalogue), jusqu’au 12 mai 2013.

Google profite de la méthode Hollande

Par  - 2 February 2013 - 8 h 30 min [English]

Il n’ y aura pas de Lex Google. Telle est la principale conclusion à tirer de l’accord à l’amiable signé entré le moteur de recherche et l’Etat français, qui permet à chacune des parties de s’en tirer à bon compte. Pour la modeste somme de 60 millions d’euros (alors que les aides à la presse dépassent largement le milliard d’euros), Google achète la paix avec les éditeurs et le gouvernement du pays des fromages, et évite le danger d’expérimentations fiscales susceptibles de faire boule de neige.

Le gouvernement, dont les munitions légales étaient de petit calibre, peut bomber le torse et se targuer d’avoir fait plier le géant de Moutain View, tout en affichant son soutien aux industries de l’info. La montagne accouchant d’une souris semble bien la signature de la méthode Hollande.

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Les icônes du photojournalisme, ou la narration visuelle inavouable

Par  - 25 January 2013 - 13 h 24 min [English]

«Images sacrées d’une société laïque 1) Robert Hariman, John Louis Lucaites, No Caption Needed. Iconic Photographs, Public culture and Liberal Democracy, Chicago, University of Chicago Press, 2007, p. 2.», les icônes du photojournalisme sont, selon les chercheurs en communication Robert Hariman et John Louis Lucaites, des emblèmes qui s’imposent d’eux-mêmes à l’esprit du temps. Couronnement d’une tradition qui ne retient de la photographie de presse que ses succès les plus glorieux, l’ouvrage No Caption Needed (“Pas besoin de légende”) confirme la représentation selon laquelle l’image médiatique serait une nouvelle peinture d’histoire – mais une peinture spontanée, paradoxale, miraculeuse, dont on se borne à constater les effets.

Comment la photographie, qui relève théoriquement de l’enregistrement documentaire, peut-elle produire ces allégories dignes des arts graphiques? La rareté même de ces réussites semble confirmer le caractère exceptionnel de la rencontre «de la signification d’un fait, et (…) d’une organisation rigoureuse des formes 2) Henri Cartier-Bresson, “L’instant décisif” (1952), Les Cahiers de la photographie, n° 18, 1985, p. 20.», selon la formule fameuse de Henri Cartier-Bresson, désignée par l’historien de la photographie Vincent Lavoie comme «définition principielle de l’image de presse 3) Vincent Lavoie, Photojournalismes. Revoir les canons de l’image de presse, Paris, Hazan, 2010, p. 182.».

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Notes   [ + ]

1. Robert Hariman, John Louis Lucaites, No Caption Needed. Iconic Photographs, Public culture and Liberal Democracy, Chicago, University of Chicago Press, 2007, p. 2.
2. Henri Cartier-Bresson, “L’instant décisif” (1952), Les Cahiers de la photographie, n° 18, 1985, p. 20.
3. Vincent Lavoie, Photojournalismes. Revoir les canons de l’image de presse, Paris, Hazan, 2010, p. 182.

Il neige sur Facebook

Par  - 19 January 2013 - 11 h 47 min [English]

Instagram, par Gaby David, 19/01/2013.

Après une nuit de précipitations sur une région parisienne refroidie, ma timeline se réveille encombrée de flocons. Un réflexe qui accompagne désormais tout phénomène sortant de l’ordinaire (et pas seulement les catastrophes médiatiques, même si cette catégorie d’événement est la seule à générer une attention réflexive sur la production visuelle privée).

Il a neigé. Quoi de plus banal! Pourtant, la timeline le dit, par l’étendue même de son empreinte iconographique, c’est ce préjugé qui tombe à plat. Une première neige abondante, dans les régions où les hivers sont de moins en moins froids, apparaît bel et bien comme un événement conversationnel à part entière. On pourra noter que cette neigeuse floraison concerne beaucoup moins Twitter, plus orienté sur le commentaire médiatique. Nouvel album photo que l’on feuillette avec sa communauté, Facebook est le lieu qui accueille par excellence l’expression des émotions privées, fussent-elle partagées.

Il a neigé. Et la transposition en images de ce phénomène météorologique carillonne un message simple: c’est beau! A l’opposé de la traduction médiatique, qui fait résonner alertes oranges, dangers et risques, mobilisations et ripostes, l’émotion élémentaire qui anime les photographies contredit la thèse bourdieusienne de l’absence de sensibilité esthétique des masses, dont le “goût barbare” ne connaîtrait que la justification fonctionnelle. Oui, le manteau neigeux abstrait les formes, assourdit les sons, déguise le paysage. Et les images déclinent l’éventail de ces métamorphoses, dont le retour périodique n’ôte pas la surprise, la petite magie qui réveille le regard.

Une première neige est aussi un événement particulièrement appropriable. Quand la loi quadrille l’espace public de censures et de menaces, le retour des flocons reste l’un des derniers phénomènes libre de tout copyright. Evénement collectif pour un groupe géographique, il conserve son charme même pour les correspondants éloignés, qui comprennent son attrait et y réagissent amicalement. La neige, dans sa perception régionale de phénomène rare et valorisé, fait partie des faits sociaux que Gabriel Tarde définit par le “sentiment de l’actualité” issu de leur caractère partagé.

Il a neigé. Et en enregistrant les traces de ce phénomène, en les envoyant gonfler la conversation commune, nous produisons, comme un chant choral, l’image collective d’un contentement qui ne doit rien à l’injonction médiatique, le reflet d’un plaisir privé métamorphosé en fait social.

(Ne pas) voir Hiroshima

Par  - 9 January 2013 - 17 h 12 min [English]

Dévoilée hier par le musée de la paix d’Hiroshima, une photographie du champignon de la première bombe atomique est diffusée aujourd’hui par la presse (voir ci-dessus, fig. n° 1). Déjà publiée en 1988 dans l’ouvrage Hiroshima-ken Sensai-shi (Les dommages de guerre dans la préfecture d’Hiroshima) à partir d’une reproduction, il n’en existait pas de tirage original identifié. Celui-ci a été retrouvé dans une école de Naka Ward, et sa légende au dos indique qu’il a été réalisé à proximité de Kaitaichi, à dix kilomètres d’Hiroshima, deux minutes après l’explosion.

L’image la plus connue jusqu’à présent était d’origine américaine. Il s’agit de l’une des quelque cinquante prises de vues effectuées à partir de l’Enola Gay (ci-dessus, fig. n° 2). C’est probablement de cette série photographique (ou des séquences filmées) que s’est inspiré Keiji Nakazawa, auteur du célèbre manga autobiographique Gen d’Hiroshima (1973, vol. 1, trad. fr. Vertige Graphic), pour représenter l’événement (fig. n° 3).

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Appropriabilité du stéréotype

Par  - 6 January 2013 - 9 h 48 min [English]

Sans qu’il soit possible d’en fournir une évaluation exacte, La Chute d’Oliver Hirschbiegel et Gangnam Style de Psy comptent parmi les œuvres les plus appropriées, détournées, remixées de la période récente. Les deux vidéos ont un point commun: la conjonction d’une langue incompréhensible pour une majorité d’internautes – allemand ou coréen – avec une situation qui parait aisément interprétable – coup de colère du dictateur ou chorégraphie parodique.

C’est cette alliance qui fournit les conditions sémiotiques de l’appropriation. La liberté d’interprétation conférée par l’imprécision du message permet, sur un canevas préétabli, de multiplier les variations particulières inspirées par les circonstances les plus diverses.

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Croire au Père Noël

Par  - 24 December 2012 - 21 h 09 min [English]

Point de Vue, couverture du 3 janvier 1952.

En décembre 1951, un groupe d’activistes catholiques brûle solennellement une effigie du Père Noël devant la cathédrale de Dijon, pour protester contre la paganisation de la fête religieuse. La polémique enfle dans la presse: le magazine Point de Vue y consacre sa couverture du 3 janvier 1952 (voir ci-contre). Ce geste iconoclaste intéresse l’anthropologue Claude Levi-Strauss, qui consacre un article détaillé à l’analyse des significations du mythe dans Les Temps modernes 1)Claude Levi-Strauss, “Le père Noël supplicié“, Les Temps modernes, n° 77, 1952, p. 1572-1590..

Peu de chercheurs ont pris aussi au sérieux ce fait culturel. Soulignant le caractère récent de son développement en France, Levi-Strauss attribue cet essor à la combinaison de l’influence américaine et de l’amélioration des conditions économiques. Comparant diverses traditions liées aux réjouissances de fin d’année, il décrit la coutume récente comme «une fête moderne et cela malgré la multitude de ses caractères archaïsants», qui brasse et recompose de manière syncrétique des éléments issus de divers répertoires.

Levi-Strauss définit le Père Noël comme «la divinité d’une classe d’âge de notre société (classe d’âge que la croyance au Père Noël suffit d’ailleurs à caractériser), et la seule différence entre le Père Noël et une divinité véritable est que les adultes ne croient pas en lui, bien qu’ils encouragent leurs enfants à y croire et qu’ils entretiennent cette croyance par un grand nombre de mystifications. […] Le Père Noël est donc, d’abord, l’expression d’un statut différentiel entre les petits enfants d’une part, les adolescents et les adultes de l’autre. À cet égard, il se rattache à un vaste ensemble de croyances et de pratiques que les ethnologues ont étudiées dans la plupart des sociétés, à savoir les rites de passage et d’initiation.»

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Notes   [ + ]

1. Claude Levi-Strauss, “Le père Noël supplicié“, Les Temps modernes, n° 77, 1952, p. 1572-1590.

10 images pour 2012

Par  - 23 December 2012 - 15 h 47 min [English]

La sélection 2012 de 10 formes visuelles relevées sur ce blog:

Le ridicule, clé de la culture karaoké

Quel est le point commun entre le Rocky Horror Picture Show, Star Wars et “Gangnam Style”? Ces œuvres comptent parmi les formes les plus appropriées, imitées, détournées, fandomisées de la culture récente. Elles comportent aussi à haute dose l’ingrédient du ridicule, qui apparaît comme un facteur décisif de l’appropriabilité. La culture verticale, référentielle, identitaire, est une affaire sérieuse. Pas question de rigoler avec la culture savante…

La photo de la victoire est sur Twitter

Grégory Divoux se faisait fort de prévoir à l’avance les choix illustratifs découlant de l’élection du nouveau président américain. C’était sans compter avec les réseaux sociaux, qui ont délivré tôt ce matin une autre image symbole: un baiser de Barack et Michelle Obama, se découpant seuls sur fond de ciel nuageux. Son accession au rang de symbole découle logiquement de son choix par les services du candidat pour illustrer le “tweet de la victoire”, qui est une première, et de sa reprise par les internautes, qui bat tous les records… Lire la suite

Panique sur Instagram

Par  - 19 December 2012 - 9 h 50 min [English]

Instagram va-t-il commercialiser les photos de ses membres sans leur accord? Hier, si l’on en croyait la rumeur sur les réseaux sociaux et son écho sur les sites de presse, c’était sûr et certain: Instagram vend vos photos au kilo. Les plus perspicaces évoquaient le “suicide d’Instagram“, les plus malins diffusaient sans attendre des conseils pour fermer son compte et récupérer ses photos. Et jusque sur le blog du très malpoli Frozen Piglet, chacun de répéter le mantra: “si c’est gratuit, c’est que c’est toi le produit”.

Un psychodrame désormais classique, suscité comme d’habitude par une modification des CGU (conditions générales d’utilisation), auxquelles personne ne fait d’habitude attention. Sauf Wired et quelques blogueurs technophiles spécialisés dans le lancement d’alerte qui fait boum et garantit une viralité maximale.

Comme lors des paniques précédentes, seuls les spécialistes habitués à la manipulation des outils juridiques comprennent de quoi il s’agit. Comme nous l’explique Lionel Maurel, la modification récente des statuts d’Instagram a pour but de les harmoniser avec l’environnement dont dépend désormais l’application: le réseau social Facebook. Rappelons aux plus inquiets qu’un contrat ne peut annuler la loi, et que toutes les CGU du monde ne peuvent nous retirer la propriété intellectuelle de nos productions publiques. Ce qui est en question relève comme l’explique Maurel du registre de la licence, notion familière du paysage de l’information virtualisée, mais un peu abstraite pour ceux qui limitent leur raisonnement à l’économie de la baguette.

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