Le portrait numérique

Par  - 1 February 2010 - 18 h 45 min [English]

Au milieu du XIXe siècle, le poète Charles Baudelaire dénonçait en public le narcissisme photographique de ses contemporains – et demandait en privé à sa mère d’aller se faire tirer le portrait 1)«La société immonde se rua, comme un seul Narcisse, pour contempler sa triviale image sur le métal. Une folie, un fanatisme extraordinaire s’empara de tous ces nouveaux adorateurs du soleil. D’étranges abominations se produisirent. En associant et en groupant des drôles et des drôlesses, attifés comme les bouchers et les blanchisseuses dans le carnaval, en priant ces héros de bien vouloir continuer, pour le temps nécessaire à l’opération, leur grimace de circonstance, on se flatta de rendre les scènes, tragiques ou gracieuses, de l’histoire ancienne. Quelque écrivain démocrate a dû voir là le moyen, à bon marché, de répandre dans le peuple le goût de l’histoire et de la peinture, commettant ainsi un double sacrilège et insultant ainsi la divine peinture et l’art sublime du comédien», Charles Baudelaire, “Le public moderne et la photographie“, Salon de 1859, édition critique par Paul-Louis Roubert, Etudes photographiques, n° 6, mai 1999.. La France du XXIe siècle vit une contradiction semblable. Le discours officiel véhiculé par les représentants du régime conservateur ou par les chaînes de télévision publiques recommande d’éviter les réseaux sociaux, et qualifie volontiers le web de repaire pour «les psychopathes, les violeurs, les racistes et les voleurs 3)André Gunthert, “Pourquoi la télé diabolise Facebook“, Actualités de la recherche en histoire visuelle, 15 décembre 2008.». Pendant ce temps, les Français téléchargent chaque mois 130 millions de photos sur Facebook, l’équivalent de dix fois le nombre d’images du département de la photographie de la BNF 2)Source: Damien Vincent, directeur commercial France de Facebook, table ronde Kodak, “L’émergence des familles numériques…”, 29 janvier 2010, Eurosites Liège, Paris..

Chacun a lu ou entendu l’histoire du pauvre bougre qui a perdu son travail parce qu’une photo révélait une activité festive, ou dont la candidature n’a pas été retenue en raison de contenus en ligne fâcheux 4)Cf. Owen Thomas, “Bank intern busted by Facebook“, Valleywag, 12 novembre 2007.. On ignore le nombre d’emplois trouvés grâce aux réseaux sociaux. La leçon qu’on retient est le risque que fait peser le dévoilement de notre image privée sur notre vie sociale.

L’iconoclasme revisité de ces anecdotes dissimule mal le poncif moralisant – le même qui accueillait déjà le daguerréotype dans les années 1850. C’est aujourd’hui aux adolescents qu’est reproché un exhibitionnisme irresponsable. C’était alors aux classes laborieuses que s’adressait le blâme d’un narcissisme déplacé. Il faudra attendre 1936 pour que Gisèle Freund explique l’essor de la photographie par cette évolution fondamentale: la démocratisation du portrait 5)Cf. Gisèle Freund, La Photographie en France au XIXe siècle, Paris, Maison des amis des livres Adrienne Monnier, 1936..

L’une des plus célèbres caricatures à propos d’internet est un dessin de Peter Steiner paru en 1993 figurant un chien assis devant un ordinateur, avec cette légende: «On the Internet, nobody knows you’re a dog.» Pourtant, contrairement au cliché de la dissimulation de l’identité, c’est bien à la désavatarisation du web que nous avons assisté. Bien avant la généralisation de l’usage des noms propres réels, encouragée par Facebook, c’est le plus souvent avec leur véritable portrait que les usagers se sont aventurés sur les plate-formes en ligne.

Qui ne souhaite aujourd’hui disposer de son portrait numérique? Un portrait pluriel et dynamique, renouvelé à volonté comme les profils de Facebook, composé de l’ensemble de nos manifestations visuelles. Un portrait interactif, qui admet les contributions externes et enregistre les conversations provoquées par l’image. Mais un portrait dont la fonction de caractérisation individuelle et d’affichage social reste celle-là même qui est à l’origine du genre.

Tout au long du XXe siècle, le paysage des usages de l’image aura été d’une remarquable stabilité. Caractérisé par l’invisibilité de la production privée et la mainmise des industries culturelles sur la diffusion publique, il se manifeste comme une “société du spectacle” dont les apparences séduisantes s’actualisent de façon nécessairement prescriptive et normative. La révolution qu’entraîne la numérisation des contenus visuels à partir du début du XXIe siècle renverse cet équilibre. La facilité sans précédent de production et de diffusion de l’image permet la réappropriation d’une vaste gamme d’usages jusque-là étroitement contrôlés. Elle fait également des contenus visuels un outil privilégié de la découverte et de la mise en pratique de la digital literacy.

Dans une période d’acculturation aux usages numériques, l’image aura été le laboratoire par excellence de l’apprentissage, le cheval de Troie facilitant l’accès à un terrain laborieux. Une fois octroyée la potentialité du partage, quel contenu mettre en ligne qui soit à la fois simple à produire et doté d’un intérêt suffisant pour préserver la légitimité du geste? Nombreux auront été ceux dont les premiers pas sur les chemins du web 2.0 se sont effectués grâce aux images.

Désormais indissociable de la présence numérique, son volet visuel en fournit une expression volontiers plastique. Qu’il soit peint ou photographié, le portrait du XIXe siècle était souvent unique. Au cours du XXe siècle, l’expansion des techniques d’enregistrement permet de multiplier l’image de soi. L’examen historique montre cependant que, même dans ce cas, c’est la régularité de l’expression qui fige une figure reconnaissable et préserve la faculté d’identification. Ce n’est qu’avec l’essor des supports numériques que la prolifération des images accompagne une diversité nouvelle de la présentation de soi.

Cette diversité est d’abord une réponse au problème anthropologique de la caractérisation de soi. Si l’exercice de la réduction de l’individu à un petit nombre de traits fixes a pu fournir longtemps une réponse sociale acceptable, la précarité nouvelle des statuts et des identités pousse désormais à une adaptation permanente.

Plusieurs études récentes ont montré à quel point la gestion en ligne de nos traces visuelles faisait l’objet de stratégies élaborées, conduisant à la construction d’une identité feuilletée et à la ventilation de plus en plus fine des messages à des cercles differenciés 6)Cf. Dominique Cardon, Sociogeek. Identité numérique et réseaux sociaux, Paris, Pearson, 2010.. Manifeste dans les discours officiels, la grande peur de la disparition de la césure privé-public n’est qu’un symptôme de la reconfiguration en cours de cette antithèse, dont le déplacement accompagne les possibilités des outils.

Mais cette diversité est aussi le signe d’une perte de contrôle sur nos traces numériques, qui accompagne le “devenir-média 7)Cf. Olivier Blondeau, Laurence Allard, Devenir Media. L’actvisme sur internet entre défection et expérimentation, Paris, éditions d’Amsterdam, 2007.” qui attend tout usager du réseau, bénéficiaire d’une capacité d’émission dont le seul précédent auront été les brèves fenêtres d’ouverture de la radiodiffusion.

Malgré tous les efforts d’apprentissage, une partie au moins de cette perte de contrôle est irrémédiable, car elle découle de la nature même du partage. En février 2009, une tentative fort mal accueillie de modification des conditions générales d’utilisation de Facebook tentait de résoudre les paradoxes occasionnés par l’absence d’un droit du destinataire. Si quelqu’un laisse un commentaire sur une de mes photos, à qui appartient-il? Selon la loi, il est la propriété de son émetteur, qui peut décider de le retirer ou, fermant son compte, de la faire disparaître. Mais de mon côté, on comprend que je peux avoir envie de conserver cette trace qui fait partie de l’histoire de l’image, et sur laquelle j’estime avoir un droit de regard en tant que destinataire. Pourtant, il n’existe aucune forme juridique permettant de garantir qu’un commentaire pourra être conservé aussi longtemps que le contenu auquel il est lié.

La pratique de l’interaction implique la perte du contrôle strict des contenus. Contrairement au portrait régulier, le portrait numérique comporte une part d’incertitude. Cette situation est comparable à celle de toutes les personnalités soumises à la pression des médias. On a vite fait de découvir que cette ouverture produit une représentation plus complexe et en partie plus fidèle que l’ancien portrait en majesté.

A l’arrivée de la photographie, certaines notabilités refusèrent de se plier au diktat de la nouvelle norme visuelle. Sévère à l’encontre du narcissisme photographique, Baudelaire n’est pourtant pas de ceux-là. Il est sans doute l’un des écrivains de la période à nous avoir laissé le plus d’images de lui – images qui ont contribué à faire de lui une icône de la modernité. A son tour, le portrait numérique s’impose comme la nouvelle norme de la représentation sociale. Rien ne dit qu’il faut le redouter.

Préprint, article pour le n° spécial “Présence numérique” (dir. Louise Merzeau, Michel Arnaud), Documentaliste-Sciences de l’information, vol. 47, n° 1/2010. Illustration: Facebook, profile pictures, 24/09/08, courtesy Sophie Ceugniet.

Notes   [ + ]

1. «La société immonde se rua, comme un seul Narcisse, pour contempler sa triviale image sur le métal. Une folie, un fanatisme extraordinaire s’empara de tous ces nouveaux adorateurs du soleil. D’étranges abominations se produisirent. En associant et en groupant des drôles et des drôlesses, attifés comme les bouchers et les blanchisseuses dans le carnaval, en priant ces héros de bien vouloir continuer, pour le temps nécessaire à l’opération, leur grimace de circonstance, on se flatta de rendre les scènes, tragiques ou gracieuses, de l’histoire ancienne. Quelque écrivain démocrate a dû voir là le moyen, à bon marché, de répandre dans le peuple le goût de l’histoire et de la peinture, commettant ainsi un double sacrilège et insultant ainsi la divine peinture et l’art sublime du comédien», Charles Baudelaire, “Le public moderne et la photographie“, Salon de 1859, édition critique par Paul-Louis Roubert, Etudes photographiques, n° 6, mai 1999.
2. Source: Damien Vincent, directeur commercial France de Facebook, table ronde Kodak, “L’émergence des familles numériques…”, 29 janvier 2010, Eurosites Liège, Paris.
3. André Gunthert, “Pourquoi la télé diabolise Facebook“, Actualités de la recherche en histoire visuelle, 15 décembre 2008.
4. Cf. Owen Thomas, “Bank intern busted by Facebook“, Valleywag, 12 novembre 2007.
5. Cf. Gisèle Freund, La Photographie en France au XIXe siècle, Paris, Maison des amis des livres Adrienne Monnier, 1936.
6. Cf. Dominique Cardon, Sociogeek. Identité numérique et réseaux sociaux, Paris, Pearson, 2010.
7. Cf. Olivier Blondeau, Laurence Allard, Devenir Media. L’actvisme sur internet entre défection et expérimentation, Paris, éditions d’Amsterdam, 2007.

4 Responses to “ Le portrait numérique ”

  1. Déjà observé sur les messageries minitel (mais là, l’argent entrait aussi en compte: trop cher de mentir !) : c’est peut-être justement parce qu’on a la possibilité de raconter n’importe quoi qu’on choisit de ne pas le faire… On ment certainement beaucoup plus IRL !

  2. apres lecture du texte d’André Gunthert,on peut aussi se poser la question suivante”et si cette reflexion etait une disputation matinale
    offerte par AG?”.
    enfin, cette revolution numerique met en exergue cet aphorisme de Cocteau qui dit à peu pres ceci “nous vivons dans le chaos, feignons d’en etre les organisateurs”
    in fine, MERCI pour ce texte.
    dr/albi

  3. Oui, le rapprochement est très juste — mais je me demande quand même, en américaniste familier de la passion multimédia du portrait dans tous les pays anglophones, si ce n’est pas une problématique surtout française. En France, depuis Delacroix en gros, le portrait n’a plus de dignité culturelle. A l’époque où écrivait Baudelaire, tous les peintres américains (et la plupart des peintres anglais) de quelque envergure faisaient bon gré mal gré du portrait, et son alter ego US Oliver Wendell Holmes dissertait avec une rare acuité sur les mérites (et les illusions) du portrait photo, tandis que le développement de la carte de visite aux US permettait déjà de faire varier la mise en scène de l’identité de façon assez vertigineuse. Ceci dit sans chercher à rabattre bêtement le présent sur le passé.