L'image support de conversation (1)

Par  - 2 July 2013 - 11 h 06 min [English]

Après un dimanche ensoleillé passé à la campagne en agréable compagnie, j’arbore le lundi matin un superbe coup de soleil sur le visage. Cette infortune orne bientôt ma timeline sur Facebook, sous la forme d’un autoportrait rapidement réalisé à l’iPhone, accompagné de la légende: “Donc le jeu aujourd’hui va plutôt consister à rester à l’ombre… ;)”. En l’espace de quelques heures, une douzaine de likes et autant de commentaires, eux-mêmes diversement appréciés, soit une quarantaine d’interactions de 20 intervenants, viennent répondre à cette image.



L’auto-dérision est un sport apprécié sur les réseaux sociaux. Le sujet aisément reconnaissable de cette photo invite au commentaire gentiment sarcastique, qui fait partie des genres les plus répandus sur la plate-forme. Composant une conversation de longueur moyenne, les réactions de mes friends sont pour la plupart conformes à cette expressivité du second degré, qui s’élabore comme un jeu collectif. Son principe consiste à se démarquer de l’interprétation évidente du sujet de l’image, pour produire une décontextualisation dont le caractère comique est accentué par l’effet de répétition.

A part Gaby David, dont le conseil amical concerne effectivement les effets de ma surexposition solaire, tous les autres commentaires renvoient à des lectures décontextualisées du symptôme, jouant en majorité sur la couleur rouge: “un filtre instagram underwater” (Claude Estebe), “une nuance de rouge que je ne connais pas!” (Laurence Gossart), “On doit facilement trouver l’équivalent Pantone” (Atelier Ooblik), “rouge front de gauche?” (Brigitte Raison). Quatre autres commentaires recourent à d’autres registres:  “Une syntaxe texte-image très élaborée (Olivier Beuvelet), “Ça chauffe à l’extérieur, comme à l’intérieur” (Michel Puech), “A l’ombre comme le bananier” (Fatima Aziz), “Mais oui, c’est ta modestie qui ressort” (Ksenija Skacan).

L’image sert de point de départ à un jeu collectif d’extrapolation à dimension satirique. Chaque commentateur produit un effort pour diversifier les décontextualisations, manifestant par là simultanément son amitié et son talent d’intervenant, dans une stylistique qui n’est pas sans rappeler la conversation de salon du XVIIIe siècle. Les appréciations de commentaires (2 commentaires à 3 likes, 3 commentaires à 2 likes, 4 commentaires à 1 like) viennent distinguer la qualité ou la pertinence d’une réplique, parachevant la construction chorale de l’échange.

3 Responses to “ L'image support de conversation (1) ”

  1. Merci pour cet excellent exercice sur les comportements déclenchés par les usages visuels!

  2. L’homme est un animal social éminemment doué pour la conversation. Il utilisera comme prétexte des images, des rumeurs, des textes, des évènements, n’importe quoi. L’auto-dérision de l’image sur les réseaux sociaux permet peut-être des commentaires légèrement satiriques, mais également mesure la “coolitude” du lanceur de conversation. Et sur ce dernier point André Gunthert étant éminemment doué pour la coolitude, qui résisterait à profiter un peu de son soleil ?

  3. @ Fatima: Merci!

    @ Ksenija: Je ne dis pas qu’il y a là quoique ce soit d’extraordinaire. Au contraire, il s’agit d’enregistrer les formes devenues ordinaires des conversations à support visuel. A ce stade, c’est d’un intérêt réduit, mais le (1) suivant le titre du billet indique qu’il s’agit d’une série. On distinguera mieux les articulations quand on disposera, selon ma méthode favorite, d’une collection de cas (j’espère que d’autres pourront se joindre à l’exercice du relevé).

    Trois éléments manquent au relevé ci-dessus: la temporalité de la conversation, qui n’est pas facile à caractériser. Pourtant, s’agissant d’une construction évolutive, la conversation ne dépend pas seulement de son “lanceur”: chaque étape, et tout particulièrement les premières, est susceptible de modifier son cours. Mais c’est un point invérifiable, et qui risque donc fort de rester un postulat théorique.

    Par ailleurs, je n’ai pas détaillé l’analyse des intervenants, un autre point particulièrement délicat. Mais à vrai dire, je n’ai encore aucune idée de la façon de les ranger.

    Enfin, je n’ai pas tenu compte de mes propres interactions. J’ajoute donc que j’interviens dans la conversation par 2 commentaires et 7 likes de commentaires. (En vision rapprochée, même les likes, réputée interaction faible, répondent à des intentions distinctes. Comme les commentaires, ils ne s’adressent pas seulement à l’émetteur, mais à l’ensemble des participants à la conversation. Dans le cas ci-dessus, un de mes “like” est destiné à souligner mon sens de l’humour, en marquant mon appréciation d’un commentaire satirique. Un autre répond logiquement à une marque de sollicitude. Un troisième est destiné à saluer un lien faible, etc…)