Il n'y a pas d'image innocente

Par  - 11 January 2011 - 15 h 14 min [English]

Occasion d’échanger, avec ses bons vœux, des images en tout genres, le jour de l’an livre parfois une perle parmi les banalités d’usage. Jean-Michel Frodon, ancien directeur des Cahiers du Cinéma qui sévit désormais sur Slate.fr (où son dernier billet rend hommage au talent méconnu du “grand artiste” François-Marie Banier…), a également publié sur le site ArtScienceFactory, dont il est rédacteur en chef, une page qui mérite le détour.

Epinglant le diaporama “Bleue beauté” qui s’échange sur la toile en manière de carte de vœux, il en reproduit quelques images (voir ci-dessous) avec ce commentaire inspiré: «Ces images ne sont ni artistiques, au sens où elles relèveraient d’une recherche formelle, ni scientifiques, au sens où elles chercheraient à faire progresser la connaissance. (…) Mais ce qui frappe, particulièrement du point de vue d’ArtScienceFactory, est combien ces images accompagnées, comme il semble inévitable, d’une musique à l’eau de rose, ces images en-deça de la science et de l’art, sont belles et émouvantes. Le commentaire bien-pensant qui les accompagne n’y est pour rien. Cette beauté et cette émotion naissent à la fois des qualités visuelles des objets montrés (les jeux de formes, de couleurs, de lumières), du travail d’imagerie sur ordinateur qui renforce et souligne ces qualités en les simplifiant, de l’évocation implicite des «grandes idées» (la terre des hommes, la tendresse entre espèces réputées hostiles…).»

Je ne vois que trois hypothèses pour expliquer cette émotion. 1. Jean-Michel a arrosé son réveillon au chouchen (qui trompe avec son goût mielleux, mais qui tape aussi fort que l’exta). 2. Jean-Michel a un goût de chiottes (possibilité qu’ont soupçonné les lecteurs attentifs des Cahiers du cinéma, mais dont cet aveu apporterait la preuve définitive). 3. Jean-Michel a tout oublié du New Age, vieille subculture revigorée par les Beatles et l’imagerie satellitaire (et inspiration probable, jusque dans sa déco, du site ArtScienceFactory).

Reprenons les éléments du puzzle “ni artistique ni scientifique” que Frodon perçoit comme des Urbild, images archétypales émanant du terreau primitif d’une culture populaire directement branchée sur la beauté vraie des vraies choses. La version à laquelle il renvoie de “Bleue beauté” est un mashup anonyme réalisé à partir du diaporama “Blue Beauty”, dont l’original, daté de 2007, associe vues satellitaires, copies d’écran de Google Earth et photos de la Nasa de l’arrimage de la navette Endeavour à l’ISS, sur fond de musique planante (“Continue to be” par David Arkenstone).

Zappant ce dernier volet, la version aperçue par Jean-Michel Frodon remplace les vues astronautiques par quelques autres images bleues (voir ci-dessus), à commencer par la célèbre vue de l’iceberg vendue dans toutes les boutiques de posters en ligne sous le titre “Hidden Depths”. Celle-ci est présentée dans le diaporama comme une véritable photographie transmise «par l’administrateur d’une plate-forme pétrolifère de Global Marine Drilling. (…) Dans ce cas présent (sic), la mer était tranquille, l’eau cristalline et le soleil éclairait presque directement l’iceberg, de sorte qu’un plongeur a pu réussir cette photo admirable. (…) Des choses comme celle-ci nous font comprendre pourquoi une photo vaut plus que mille mots… non seulement parce qu’il est imposant mais aussi principalement parce qu’il est beau!»

Devenue un mème bien connu sur internet, cette image publiée un peu partout et qui a fourni matière à de nombreuses couvertures de livres ou de magazines est en réalité un montage dû au photographe professionnel Ralph Clevenger, créé en 1999 à partir de deux photos d’iceberg (une pour le haut, une pour le bas, réalisées respectivement en Antarctique et en Alaska), plus une pour le ciel et une pour le fond marin (réalisé en Californie) à des fins d’illustration pour figurer l’idée que ce qu’on voit n’est pas forcément ce à quoi on est confronté.

La soi-disant photo d’un lever de soleil au pôle Nord «avec la lune à son point le plus près» (sic) est une œuvre digitale de l’artiste Inga Nielsen intitulée “Hideaway”, réalisée en 2006 grâce au générateur de paysage Terragen. Comme pour la précédente, il faut faire preuve d’une sérieuse absence de culture visuelle pour confondre une telle composition avec une véritable photographie.

Enfin, la dernière séquence du diaporama montre des images d’une rencontre d’un ours blanc avec des chiens huskies, prétendument exécutée par un photographe amateur. Publiées en 2004 par le National Geographic, ces images ont en réalité été réalisées dans la baie d’Hudson par le célèbre photographe animalier Norbert Rosing, puis piratées par des sites ou des forums d’inspiration chrétienne pour attester de la bonté de la Création et de l’harmonie de la Nature.

Plutôt que des images primitives, les photos qui ont fait tant d’effet à Jean-Michel Frodon sont donc surtout des images non sourcées et faussement réattribuées, sous couvert d’une intention honorable de révéler la “beauté” du monde – un thème typiquement New Age, dont l’empreinte pourtant visible est passée complètement inaperçue du critique.

L’«émotion» ressentie par Frodon n’est pas née, comme il le croit, «des qualités visuelles des objets montrés», mais bien du commentaire qui en guide la lecture, et de l’évocation des «grandes idées», qui n’est pas du tout «implicite», mais au contraire soulignée de la manière la plus claire.

La beauté n’a rien d’innocent. C’est une construction culturelle comme une autre, que la sensibilité New Age manipule depuis belle lurette en puisant dans l’imagerie scientifique et la photo animalière. Depuis la vue de la Terre réalisée par l’équipage d’Apollo en 1968 jusqu’au lénifiant Home de Yann-Arthus Bertrand, on sait que l’image géographique de la planète a alimenté une vision apaisante, effaçant les conflits humains au profit d’un spectacle abstrait. Il suffirait de choisir d’autres images pour produire un tableau plus fidèle des misères du monde ou des agressions de l’écosystème.

La plupart des images utilisées dans le diaporama ont fait sensation au moment de leur publication. L’outil fondamental de leur transformation en propagande New Age est leur anonymisation, qui facilite leur perception comme une imagerie populaire, sans auteur ni intention distincte. Emballer le tout au son d’une flûte de pan suffit à berner les gogos. Pourtant, Frodon devrait savoir que les images qui circulent en ligne ont, tout autant que celles projetées sur grand écran, un auteur et dépendent d’une intentionnalité et d’un contexte de production auquel il sait être attentif lorsqu’on le lui pointe du doigt. Même un premier janvier, il n’y a pas d’images innocentes…

6 Responses to “ Il n'y a pas d'image innocente ”

  1. […] This post was mentioned on Twitter by René Audet, Celestissima, Maria Lucia Martin and others. Maria Lucia Martin said: RT @ppeccatte: Il n’y a pas d’image innocente, par André Gunthert http://culturevisuelle.org/icones/1316 […]

  2. Bonjour
    Malgré le ton délibérément, et me semble-t-il inutilement hostile de votre post, ce que vous dites concernant le montage “Bleue Beauté” est important. Cela ne me semble pas du tout contredire ce que j’en écris moi-même, et qui n’est nullement complaisant envers ces images. Sans connaitre les sources précises, qu’il est bien utile que vous publiiez, il m’était apparu tout aussi évident que ces images étaient fabriquées. Il n’empêche que ces images qui se donnent une référence “scientifique” suscitent une émotion esthétique chez beaucoup de gens. Pas chez moi mais cette réaction “esthétique”, en l’occurence, m’intéresse plus que la manifestation de mon propre goût. Il me semble qu’il y a au contraire tout avantage à réfléchir au processus des clichés, en particulier lorsqu’ils s’appliquent à des éléments visuels venus du domaine des sciences de la nature, et peuvent servir l’idéologie New Age. Lorsque je vois la manière dont de nombreux scientifiques utilisent de telles modèles visuels (accompagnés de muzaks atroces), notamment parce qu’ils sont obligés de publiciser leur domaine de recherche pour trouver des financements, je crois qu’il importe de se soucier d’un tel sujet. Bien cordialement. JM Frodon

  3. PS: j’ai mis en ligne sur artsciencefactory.fr la partie la plus factuelle de votre texte.

  4. @ JM Frodon: Commentaire sport, car j’admets bien volontiers que votre billet m’a servi de défouloir de début d’année. Il n’en reste pas moins qu’il est difficile de faire coïncider nos deux points de vue.

    Selon moi, il n’existe pas de lecture d’image indépendamment d’un cadre énonciatif et donc d’une perception culturelle. Le diaporama BB en fournit un excellent exemple: assemblages de vraies images scientifiques (vues satellitaires publiées en leur temps par la NASA comme des tours de force), d’images à visée illustrative et/ou publicitaire, ou de scènes animalières disneyiennes typiques du National Geographic, le diaporama procède par décontextualisation de ces sources diverses, rassemblées de force sous l’angle New Age de la “beauté” affichée en titre. Décontextualisation et recontextualisation forment le mécanisme classique des usages des images dans l’espace public, qui est ici particulièrement apparent par la grossièreté du procédé.

    Je note au passage que chacun de ces mésusages visuels a lui aussi une histoire, et a nourri un dossier suffisamment dense pour avoir fait l’objet de décryptages en ligne, sous la forme de dénonciations de “hoaxes” que je me suis borné à reprendre (voir mes liens ci-dessus). Ma critique de votre billet porte sur votre assimilation de la forme du diaporama à une culture populaire anonyme et spontanée («les bases profondes de notre rapport au monde comme spectacle émouvant. Ces bases, que nous appelons aussi des “clichés”, n’ont ni les noblesses audacieuse de l’art ni celles de la science, mais elles en sont le socle essentiel et nécessaire»).

    Il n’y a aucun “rapport au monde émouvant” des images scientifiques/naturalistes en dehors de la sensibilité New Age, qui a considérablement contribué à l’installation des thèmes écologiques pour le grand public. Il est facile de voir que l’imagerie scientifique et la vision grand public de la science au XIXe siècle sont sans rapport avec celles de la seconde moitié du XXe siècle, après le traumatisme fondamental de la bombe atomique.

    Il n’y a de même aucune “base” ni aucun “socle” dans ces images qui sont bel et bien soit des images scientifiques soit des images d’art et d’illustration, et dont seule l’association décontextualisante-recontextualisante produit la perception que vous êtes assez naïf pour croire innocente ou naturelle.

    Il y a en revanche beaucoup de paresse intellectuelle à considérer comme un objet sans qualité le diaporama “Bleue beauté”, parce qu’il circule sur internet de manière anonyme, au lieu de le soumettre à l’interrogation critique que vous savez déployer sur des productions cultivées.

    Puisqu’on est au début de l’année, recevez tous mes voeux de bonne continuation et le souhait de savoir étendre aux objets apparemment quelconques le regard critique qui est le vôtre.

  5. Gunthert:2 Frodon:0 ; Et je ne retiens même pas le délit de sale nom de notre Diafoirus, qui se gausse de l’émotion du bas-peuple (pléonasme?) friand d’abrutissement en tout genre; Dieu sait qu’on la flatte pourtant, à l’occasion, c’est à dire souvent,cette propension à la rêverie émerveillée, quand la préservation de certains dogmes ou intérêts en dépend…Si tous les gars du monde…
    En cette période de dictature de la transparence, de tabous insupportables protégeant le sanctuaire de l’empathie où fermentent les allogènes dans une odeur fétide, le regard du dessus sur le dessous d’un hiérarque sans complaisance est toutefois salutaire: Si curieusement semblable avec la photo satellitaire, qui assomme le spectateur et le fait rentrer dans son siège au plus profond de son ressenti archaïque, la vision qu’il voudrait nous imposer enseigne combien l’homme est fait pour avoir les pieds sur terre plutôt que pour vagabonder dans la vacuité infinie de l’espace.

  6. Cher André Gunthert
    Je n’ai jamais dit, et je n’ai jamais cru que cette adhésion à des formes basiques, des clichés, était innée ou naturelle, et encore moins innocente. Je dis qu’ils constituent un substrat mental très largement partagé, qui résulte bien évidemment d’une histoire, une histoire longue et complexe. En repérer les procédures et les effets fait partie de votre travail comme chercheur sur les images, tout comme il fait partie du mien, comme critique de cinéma, même si vous et moi n’accomplissons pas ce travail avec les mêmes outils ni dans le même contexte.
    Mais en publiant le post « Ni art, ni science » (pas vraiment un titre complaisant), il s’agissait pour moi en l’occurrence de bien autre chose, qui a selon moi sa place sur http://artsciencefactory.fr/ . Il s’agissait de mettre en évidence à partir d’un exemple débarqué dans ma boite mail out of the blue, c’est le cas de le dire, un processus mental vis à vis des images qui me semble très important, et particulièrement dans le cas des « images à sujet scientifique ».
    Ces clichés, ces archétypes ont une histoire bien plus ancienne que l’idéologie New Age, celle-ci les a utilisés et popularisés, avec y compris les effets que vous dites en ce qui concerne les thèmes écologiques. Les cartes postales, les calendriers des postes, des millions de photos amateur de paysages, de nature, de couchers de soleil y ont participé. Les documentaires de Disney « True Life Adventure », et bien des films hollywoodiens chantant les grands espaces, y ont contribué.
    Ces références, à la fois formelles et thématiques, jouent un rôle stratégique dans les images qui nous environnent. Le monde scientifique n’y échappe pas. Le récent film pour le CNRS de JJ Beineix, dont nous avons parlé ici http://artsciencefactory.fr/2010/11/02/de-la-science-et-de-la-communication/ en offre de significatifs exemples. Et il m’a semblé, en cette circonstance, qu’il n’y avait pas avantage à adopter un ton de dénonciation ouverte face à ces images, qu’il était plus intéressant d’en prendre acte comme d’un dispositif existant et efficace. Lorsqu’il s’agit d’une fabrication dont l’auteur (personne ou institution) est identifié, il y a un sens particulier à essayer de mettre en évidences de quelle stratégie cette fabrication relève – disons qu’il y a alors la possibilité d’une certaine symétrie de la position critique vis-à-vis d’un « auteur ». Voyant au contraire ce fichier circuler sur Internet sans origine connue (de moi en tous cas), j’ai préféré ne pas adopter cette posture, mais plutôt prendre acte du processus de séduction qui me paraissait fonctionner, et en proposer une esquisse de description. En tout état de cause, je crois que personne n’échappe aux clichés, que nous avons d’ailleurs besoin, même s’il est possible d’en faire des usages plus ou moins critiques, plus ou moins sophistiqués.
    Je vous remercie de vos vœux et vous adresse les miens. Y compris celui d’avoir un jour l’opportunité d’en débattre de vive voix.
    Bien cordialement
    (PS: l’ensemble de ces échanges figure également sur http://artsciencefactory.fr )