Orsay choisit un accident photographique

Par  - 18 March 2014 - 10 h 45 min [English]

Portraits de Baudelaire par Carjat, 1861. Portrait de M. Arnauldet, acquisition du musée d’Orsay.

Le musée d’Orsay vient d’acquérir, pour une somme que L’Express évalue à 50.000 Euros, non pas une photo, mais une hypothèse érudite, une belle histoire, un jeu photographique. L’histoire, c’est celle imaginée par Serge Plantureux, l’un des grands collectionneurs spécialiste de photographie ancienne, à propos d’une épreuve albuminée dénichée dans un album anonyme, acquis en 2013.

Dans le dos d’un “Mr Arnauldet” (sic), une silhouette s’incline au bord de la toile servant de fond au portrait. Le personnage est flou, mais son allure et son costume rappellent l’une des plus célèbres icônes de l’histoire littéraire: celle de Baudelaire réalisée par Carjat en 1861. Comme dans le cas d’une autre trouvaille récente, où l’on a voulu reconnaître Rimbaud, Plantureux enquête, multiplie les pistes, compare les blouses et les coiffures, et se convainc que cet exemple précoce de photobombing date du même jour que le fameux portrait du poète.

A l’instar de la photo de Rimbaud, les indices semblent concorder. Un Thomas Arnauldet, né en 1834, a été l’ami de Baudelaire. Rien n’empêche de penser que les deux hommes aient pu se retrouver le même jour dans l’atelier de Carjat. Toutefois, en l’absence de documentation contemporaine, il sera toujours impossible de prouver avec certitude que le personnage flou est bien Baudelaire. Qu’importe. L’histoire est belle. On a envie d’y croire.

Pourquoi ne pas rêver sur une image? Dans ses commentaires, Plantureux évoquait “un air de Baudelaire”, une hypothèse à ranger parmi les jeux dont le marchand est amateur. Mais le passage de la photo devant la commission d’achat du musée d’Orsay donne à la théorie tout le poids de l’institution. On est curieux de voir comment sera légendée cette image lors de sa prochaine exposition: “Baudelaire faisant coucou”, ou bien “un personnage ressemblant à Baudelaire…”?

Dans les deux cas, on ne peut que constater une évolution remarquable des goûts de l’institution publique en matière de photographie historique. Acheter une photo pour son arrière-plan, un défaut illisible, est une nouveauté. La collection du département photo d’Orsay avait été façonnée sous l’inspiration du collectionneur André Jammes, inventeur des “primitifs” auxquels la Bibliothèque nationale consacrait encore il y a peu une exposition. Dans le cas présent, le choix d’un accident photographique me paraît révéler l’influence de l’historien Clément Chéroux, actuel conservateur au Centre Pompidou et auteur d’un traité de Fautographie dont le titre résume le goût facétieux, l’attention au détail insolite et aux chemins de traverse. Il y a bien des manières de rendre une image intéressante. Gage de renouvellement des collections comme de l’intérêt du public, la chéroutisation de l’histoire de la photographie est assurément une bonne nouvelle.

Portrait du prince impérial par Mayer et Pierson, v. 1859. Exemple de photobombing, 2013 (source: Imgur). Ecureuil du lac Minnewanka, 2009 (National Geographic).

6 Responses to “ Orsay choisit un accident photographique ”

  1. […] Dans le dos d’un “Mr Arnauldet” (sic), une silhouette s’incline au bord de la toile servant de fond au portrait. Le personnage est flou, mais son allure et son costume rappellent l’une des plus célèbres icônes de l’histoire littéraire: celle de Baudelaire réalisée par Carjat en 1861.  […]

  2. Autant que le photobombing, ne peut-on pas évoquer ici la tradition d’une photographie spectrale et fantomatique au 19eme ? Toute épreuve de Carjat n’est-elle pas à nos yeux déjà fatalement “hantée” par la présence de Rimbaud ou de Baudelaire ?

  3. Merci pour ce billet. Je n’avais osé le terme de gunthertisation qu’en privé. Nouveaux usages – assurément une bonne nouvelle.

  4. Ce qui est inhabituel, c’est le cadrage de la part d’un portraitiste comme Carjat.
    Pourquoi cette prise de vue de côté, en laissant de l’espace au delà de la toile de fond ?
    Et au moment de la prise de vue, pourquoi Carjat appuie sur le déclencheur alors qu’il voit un personnage.
    Pourquoi faire un tirage papier d’une photo “ratée” ?
    L’appareil est dirigé vers le modèle qui regarde à l’extérieur, pendant que Carjat regarde le personnage cachée derrière la toile qui regarde le photographe.
    Elle raconte plein d’histoires cette photo.

  5. @Bruno Dewaele: Vous êtes trop aimable…

    @Jean-Hugues Berrou, François Chevret: N’oubliez pas que cette épreuve, qui n’est pas signée, n’est un Carjat que dans le cas où l’hypothèse de Plantureux se vérifie… Pourtant, comme le remarque François Chevret, si c’est un Carjat, ce cadrage est très inhabituel… La bonne question que devrait se poser un spécialiste, c’est: connaissons-nous beaucoup de tirages contacts pleine plaque non recadrés de Carjat, photographe professionnel qui ne laissait pas circuler ses originaux, à plus forte raison quand ceux-ci présentent des défauts?

  6. Dans les divers liens de Serge Plantureux, un article sur Un portrait de Charles Baudelaire par Léon Cladel. De découvrir un des 3 autoportraits de Baudelaire, réalisé à la plume et appartenant au Louvre

    http://www.culture.gouv.fr/public/mistral/joconde_fr?ACTION=CHERCHER&FIELD_98=AUTR&VALUE_98=BAUDELAIRE%20Charles&DOM=All&REL_SPECIFIC=3

    http://belcikowski.org/ladormeuseblogue/?p=12687

    Il suffit de retourner l’image en miroir. Même attitude, même regard, même position et inclinaison de la tête.
    Et s’il ne s’agissait pas d’un accident, s’il ne s’agissait pas de photobombing, comme vous dite… s’il s’agissait d’un autoportrait réalisé par Baudelaire ?