Images à revoir, images à oublier

Par  - 2 July 2013 - 11 h 01 min [English]

Depuis le 20 juin, Instagram accueille les vidéos courtes (15″). Comme pour Flickr, qui proposait cette option dès 2008, il est probable que cette évolution ne modifiera pas de façon sensible l’ADN de la plate-forme (qui héberge aujourd’hui quelque 16 milliards d’images). Quelques réactions pressées ont souligné le gain d’Instagram par rapport à Vine en nombre de liens sur Twitter. Il n’en reste pas moins que, malgré la relative simplicité de mise en œuvre de la vidéo aujourd’hui, celle-ci reste nettement en retrait en termes d’usage par rapport aux pratiques photo.

Il n’est pas facile de comparer en chiffres absolus le nombre de photos et de vidéos partagées sur les plates-formes mixtes, car les secondes sont souvent comptabilisées en heures de diffusion. Facebook, qui inclut systématiquement le nombre de photos dans ses présentations chiffrées (350 millions de photos téléchargées par jour, pour un total de 140 milliards de photos stockées début 2013), a cessé de fournir des informations concernant la vidéo. En 2010, à un moment où le réseau social comptait un demi-milliard de membres, les chiffres disponibles indiquaient 2,5 milliards de photos téléchargées par mois, pour seulement 20 millions de vidéos, soit 125 fois moins. La différence du point de vue de la production amateur se creuse si l’on tient compte du fait que la vidéo partagée comprend une proportion plus importante de matériel rediffusé alors que la photo est plus riche en contenus autoproduits.

Puisque la vidéo constitue par définition une captation plus étendue et plus complète, cette disproportion qui semble se maintenir devrait rassurer tous ceux qui craignent le déluge des images. Non, nos contemporains n’enregistrent pas tout et n’importe quoi de manière réflexe, sinon le nombre de vidéos devrait être plus important que celui des photos – or, c’est exactement l’inverse.

A l’évidence, l’opération photographique, encore facilitée par le protocole numérique, fait partie des gestes les plus simples de la vie courante, pour une majorité de la population. Sa mise en ligne sur les réseaux sociaux est désormais accessible moyennant un ou deux clics supplémentaires. Mais ce qui fait de la photo un média si populaire, c’est aussi la diffusion de longue date de codes esthétiques élémentaires et de fonctions sociales bien identifiées, qui en facilitent l’appropriation. Alors que la réalisation d’un portrait ou d’une vue touristique peut s’appuyer sur des normes largement intégrées, celle d’une séquence ne dispose pas d’une palette référentielle équivalente. Gérer le temps, le son ou le mouvement ne sont pas seulement des facteurs de complexité supplémentaire à la prise de vue, ce sont aussi des formes moins installées, aux usages sociaux plus incertains.

Les usages les plus courants de la vidéo dans la sphère privée ne sont pas les usages créatifs, mais les usages communicants. Lancé en 2005, le logiciel de vidéocommunication Skype est le plus connu des outils ayant vulgarisé cette application, au point de devenir un nom commun. Celui-ci n’est jamais comparé aux plates-formes de partage de contenus. Pourtant, les usages communicants de la photographie ont explosé depuis l’introduction de l’iPhone en 2007, et avec l’apparition de supports de chat qui programment l’effacement automatique des images, comme Snapchat, la photographie s’est elle aussi insinuée sur le territoire des images passagères.

Basées sur le stockage et l’accès différé à des contenus compris comme des ressources durables, les plates-formes de partage respectent les habitudes mémorielles des anciennes pratiques privées, qui postulent qu’une image est quelque chose que l’on veut revoir. Mais l’extension de la conversation au visuel nous familiarise chaque jour un peu plus avec de nouveaux modèles de consultation, qui s’appuient sur le partage de l’expérience. Nous apprenons qu’une image n’est pas nécessairement une ressource à stocker, mais qu’elle peut être le vecteur plus fluide d’un message dont la transmission immédiate compte plus que sa possible réutilisation. Le sexting est l’un des exemples les plus évidents d’un usage dont les supports gagnent à n’être que temporaires. Cette forme de rapprochement de la photo avec les usages communicants de la vidéo est moins spectaculaire que les contenus créatifs, mais ce qu’elle engage est véritablement une nouvelle pratique et une nouvelle compréhension des images. Nous aurons désormais des images à revoir aussi bien que des images à oublier, et il n’est pas sûr que la conservation l’emporte sur la conversation.

One Response to “ Images à revoir, images à oublier ”

  1. […] “Images à revoir, images à oublier”, par André Gunthert (L’Atelier des icônes) […]