La preuve par Nabilla

Par  - 12 April 2013 - 16 h 06 min [English]

On peut être sûr d’une chose: lorsqu’un phénomène de la nouvelle culture arrive jusqu’à Canal Plus, c’est qu’il est mort. En recevant Nabilla Benattia, héroïne des Anges de la télé-réalité, Denisot croyait accrocher les wagons du Grand Journal au train du buzz le plus incompréhensible de ces derniers mois. Les experts du Plus se sont longuement penchés sur la question: comment est-il possible qu’une phrase aussi idiote que “Nan mais allo quoi!”, prononcée par une bimbo à gros seins (et donc à petit cerveau), reçoive un accueil aussi dithyrambique? Toujours raccord avec Canal sur le podium de la clairvoyance, les spécialistes de Libé briquaient leur analyse: cette “sinistre farce” n’était rien d’autre que le point Guy Debord d’une société du spectacle en voie de dégénérescence avancée – rendez-nous Jeanne Moreau et Juliette Gréco!

Comme tous ceux qui se réfèrent à Debord pour justifier un vieux fond de moralisme nappé de Distinction, ces experts passent évidemment largement à côté du mécanisme qui anime le phénomène. Rien de plus drôle que ces marquis de la culture qui s’offusquent de voir Fanchon arpenter les parquets cirés. “Allo, quoi!”, ce n’est pas du quart d’heure de gloire façon Warhol, c’est une manifestation pur sucre de la culture de l’appropriation, qui a atteint son apogée avec les outils de partage du web, et qui se caractérise par la reprise, la satire ou le détournement de matériaux improbables, que seule leur répétition fait accéder au rang d’objets “cultes”. Le phénomène “Nabilla”, ce n’est pas la phrase prononcée par mademoiselle Benattia, c’est sa construction par la réception, sa désignation comme objet de conversation, qui la transforme en objet viral, en contenu dont on doit avoir vu la source pour pouvoir à son tour le citer, le commenter, s’en moquer ou le remixer.

Pourquoi inviter Nabilla au Grand Journal? Ce sont tous les internautes, tous les mômes qui ont souri et ont fait tourner l’extrait sur Facebook que Michel Denisot aurait dû entasser sur le plateau – car c’est bien eux, et non l’apprentie mannequin, qui ont fabriqué un jeu participatif instantané, un mème aussi typique que Gangnam Style, basé lui aussi sur le ridicule apparent d’un contenu, qui est la clé de son appropriation.

Un mème appuyé sur Claude Lévi-Strauss ou sur Chris Marker conviendrait probablement mieux au goût délicat du Dr Garriberts. Qu’il(s) se rassure(nt): à la différence des internautes, qui ne se sont saisis du “Allo quoi!” que pour mieux le railler, Michel Denisot, lui, prenait tout à fait au sérieux la nouvelle vedette, en lui accordant le traitement de star auto-réalisateur qui est la marque de fabrique de l’émission.

Nabilla promènera son sourire sur d’autres plateaux, sans aucun rapport avec le jeu appropriatif – de même qu’interviewer Psy ne révèle absolument rien sur l’engouement Gangnam Style. La télé fait de la télé, et n’a toujours rien compris au web, dont les principes viraux fonctionnent à l’inverse du quart d’heure de notoriété ou de la starisation, par la mise en commun d’objets définis par leur appropriabilité et la création d’une valeur proportionnelle, non à l’intérêt d’un contenu, mais à son degré de partage.

17 Responses to “ La preuve par Nabilla ”

  1. La meilleure preuve qu’il ne faut pas confondre la mécanique de réappropriation avec la bimbo qui en est ici le point de départ, c’est qu’elle vient de déposer sa phrase auprès de l’Institut national de la propriété intellectuelle. Elle n’a elle-même rien compris à cette dynamique, et se croit l’auteur ou la propriétaire de quelque chose qui n’a finalement rien à voir avec sa personne…
    Louise
    PS : j’ai bien aimé la pique en direction des références obligées à Debord 😉

  2. @Louise Merzeau: Je pense qu’il s’agit de phases différentes. Comme jeu participatif, le phénomène “Nabilla” est terminé, ou en passe de l’être. La temporalité du jeu est un élément important de sa gestion: faire un Harlem Shake la 1e semaine, c’est génial, la 2e, c’est beaucoup moins bien, la 3e, c’est déjà ringard. Comme en témoigne son passage au Grand Journal, Nabilla, elle, est déjà dans la phase de récupération industrielle de la notoriété acquise par le jeu, c’est tout à fait logique, et ça prouve que cette femme est loin d’être bête… 😉

    Oui, concernant Debord, c’est un peu fatigant de voir le vieil iconoclasme se cacher derrière cet arbitre des élégances, dont la présence jusque sur la couverture du premier numéro de Causeur, entre Finkielkraut et Marcel Gauchet, devrait faire réfléchir les adeptes d’une “radicalité” finalement très compatible…

  3. Je suis assez d’accord avec l’article sauf sur un point: “une bimbo à gros seins (et donc à petit cerveau)”. Je connais des femmes que l’on prend pour des bimbos qui ont de gros seins et qui savent très bien se servir de leur cerveau. 😉

  4. @bibousiq: Tout à fait d’accord. Dans la phrase que vous citez, il s’agit non pas de mon avis personnel, mais de la synthèse de propos tenus par “les “experts du Plus” et autres critiques, qui ont abondamment commenté le physique de la jeune femme…

  5. @André Gunthert: Dans ce cas, je ne peux qu’acquiescer 😉

  6. Bof. Ca fait un peu, l’air de rien, “ma radicalité est plus grosse que la tienne”. Le lien avec Debord est là.

    Qu’il existe des phénomènes viraux sans intérêt est dans l’ordre des choses. Dire que la viralité est l’intérêt du viral me paraît une explication du fait que l’opium fait dormir en termes de vertus dormitives.

    “Molière Madame!” > cf. Réponse de Gérard Philippe “Quoi de neuf?”. Bref, rien.

    (sinon sur Debord: http://www.exergue.com/h/2008-06/tt/reference-debord.html)

  7. De même que la starisation est un processus auto-réalisateur, il y a en effet pas mal d’auto-allumage dans les phénomènes viraux. Contrairement à vous, c’est un point qui me paraît crucial – d’abord parce qu’il permet d’éviter de chercher des causes où elles ne sont pas (la preuve par Nabilla, c’est qu’on a vu un nombre impressionnant d’articles sur ce cas, dont pas un seul ne nous explique …qu’on se fiche bien de Nabilla). Ensuite parce que c’est justement l’aspect qui met sur la piste de l’interprétation correcte de la viralité, comme fonctionnement “à blanc” du mécanisme de création de communauté, qui n’est rien d’autre que ce que nous appelons “culture”. Rien de neuf? Alors indiquez-moi les (nombreux) articles qui décrivent le cas sous cet angle…

    “Ma radicalité est plus grosse que la tienne” est un jeu auquel Debord a joué tout seul – jusqu’au bout… Personne, et certainement pas moi, ne souhaite participer à un aussi triste concours…

  8. On pourrait aussi parler d’« appropriation » avec Guy Debord ! Mais visiblement, certains sont moins doués au « jeu appropriatif » 🙂

  9. Bonjour,
    je me pose des questions au sujet des critères “d’appropriabilité” dont tu parles, à savoir en l’occurrence le “ridicule apparent” du contenu approprié. Mais est-ce un critère suffisant ou nécessaire ? J’ai en tête d’autres exemples de phénomènes viraux sur internet qui partent d’un contenu non ridicule. Ainsi pendant les débats sur le traité constitutionnel européen en 2004-2005, le blog d’Etienne Chouart qui avait eu un succès retentissant chez les partisans du non, alors que c’était un parfait inconnu quelques mois avant. Dans ce cas je suppose que le critère est “l’intérêt apparent” du contenu. Lui aussi a connu un succès viral, et des formes nombreuses d’appropriation (même si ça ne passait pas par des détournements parodiques mais plutôt par des citations pro ou anti). J’en viendrais, par l’écart entre ces deux exemples, à mettre en doute l’idée même d’un critère interne d’appropriabilité d’un contenu (tout peut être appropriable).

  10. @thomas: A l’aune du web, Chouard 2005 (qui n’était pas un blog, mais un site 1.0, dont j’avais personnellement pris connaissance via un article de Schneidermann dans Libé papier… ;), c’est une préhistoire un peu lointaine, et des pratiques bien différentes… Pour des contenus plus proches de nous, il suffit d’en observer la marche au jour le jour pour s’apercevoir que certains sont à l’évidence plus appropriables que d’autres, et qu’il y a de bonnes raisons à ça, voir par ex.: “Appropriabilité du stéréotype“. Pour un cas de non-appropriabilité, voir: “La vidéo qui ne buzzait pas“.

  11. C’est quand même aussi l’esprit de la TV réalité qui transpire sur le Web “appropriatif” : un humour de cour de récré prompt à ricaner de la bêtise castée.

  12. Il est plus difficile de rire d’une citation de Michel Foucault que d’une réplique du Père Noël est une ordure, donc oui, le jeu appropriatif est plus proche de la cour de récré que du Collège de France. Il est donc tout aussi vain d’en attendre une créativité d’exception que de s’indigner de son mauvais goût…

  13. Je me rappelle une citation attribuée à Michel Foucault sur le fist-f…ing dans Libé qui était plutôt drôle 😉 mais oui dont acte

  14. Peut-être que le concept de mème, “inventé “par le généticien R. Dawkins et qui n’est toujours pas dans le dictionnaire, peut paraitre tout autant galvaudé dans le cas précis. Pour accéder au statut de mème, il faudrait une certaine persistance de l’objet culturel, une appropriation profonde dans notre patrimoine culturel commun, tant et si bien qu’on ne le soupçonnerait plus. Pour internet et ce type de phénomènes, trouvons un mot qui serait l’équivalent culturel de “virus” pour exprimer ce qu’en la matière le mème est au gène… En l’occurrence on parle de virus également. Les rumeurs ne sont, par exemple, pas des mèmes non-plus… Debord, devant le phénomène, ça se défend un peu…

    Extrait du cercle de mémétique francophile, article Pascal Jouxtel.

    “Les articles abondent pour dire la réalité culturelle des petits contenus humoristiques qui se reproduisent sur le web : photos de chats, trucages, vidéos imitant d’autres vidéos, hybridations et transposition de blagues, etc. Hélas, les médias n’ont pas trouvé mieux, par facilité, que de les appeler des « mèmes », utilisant de façon erronée le « nom savant » des codes culturels reproductibles.C’est un simple raccourci. Un court-circuit au sens quasi physique du terme. Voyez plutôt : d’un côté, nous avons un phénomène culturel jamais vu qui se produit sur la Toile, un phénomène doué d’une grande vitalité doublée d’un haut potentiel médiatique, coloré, drôle et manifestement vivant… mais il n’a pas de nom ! Comment en parler ? De l’autre côté, nous avons un concept orphelin, un mot jamais entendu, doué d’une attractivité et d’une persistance qui font de lui un survivant absolu… mais il n’a pas trouvé de terrain d’observation manifeste pour pondre dans les cervelles du grand public ! Comment valider son existence ? Entre les deux, que vouliez-vous qu’il advînt ? Crac ! La soudure était inévitable.”

    Article complet : http://lecercle.lesechos.fr/entreprises-marches/high-tech-medias/internet/221154744/memes-internet-cherchez-plus-loin-surface

  15. La proposition lexicale de Dawkins, abréviation de mimème – qui date de 1976, soit bien avant le web – visait à étendre le schéma de l’évolutionnisme darwinien aux processus culturels. La comparaison des processus culturels avec les processus biologiques n’est pas absurde, mais a tout de même ses limites. Réduire l’unité culturelle à une fonction de réplication autonome n’est pas une idée très sérieuse (je ne sais pas très bien ce que serait un “code culturel non reproductible” – sauf qu’il ne serait précisément pas culturel). La fortune critique de ce néologisme est donc restée discrète – jusqu’à ce que les usages viraux du web en relancent la mode. Pour info aux méméticiens, ce qui définit la langue, ce ne sont pas les dictionnaires, mais l’usage. Il n’y a rien là qui déplairait à Dawkins: le sens des mots évolue, et “mème” désigne aujourd’hui le processus que je caractérise pour ma part comme jeu appropriatif ou participatif, plutôt que l’unité culturelle de base (que, dans le champ des études culturelles, on dénomme de préférence “culturème”).

    Je ne sais pas ce qui vous conduit à penser qu’un culturème devrait avoir nécessairement une “profondeur” ou une “persistance” particulière, sinon une vision stéréotypée de la culture comme espace des valeurs honorables d’une société. Le Harlem Shake a bien eu une existence culturelle, attestée par sa réplication, mais sa durée de vie a été encore bien plus courte que le “Allo quoi!” Il y a visiblement dans la discussion ci-dessus pas mal d’intervenants qui ont du mal à concevoir que les processus culturels peuvent aussi concerner des objets vulgaires ou éphémères. Mais la culture, ce n’est pas seulement l’adagietto de la Cinquième de Mahler, c’est aussi Marilyn, Gangnam Style et Coca-Cola.

  16. Nabilla est assurément une it-girl, elle ira loin…
    Toutes les marques s’arrachent déjà Nabilla, Virgin mobile, site de rencontre SortirAvecUneBombe.com etc…
    Elle va remplacer Loana en gros.

  17. […] Gunthert A. 2013. La preuve par Nabilla, L’Atelier des icônes, 12 avril 2013.[en ligne] http://culturevisuelle.org/icones/2706 […]