Colloque "L’histoire sociale de l’art"

Par  - 8 December 2009 - 1 h 06 min [English]

Colloque international “L’histoire sociale de l’art, généalogies et enjeux d’une pratique”, 11-12 décembre 2009, INHA, 6 rue des Petits-Champs, 75002 Paris.

Le colloque organisé par l’Institut national d’histoire de l’art dans le cadre du programme triennal “Histoire sociale de l’art, histoire artistique du social”, soutenu par la Fondation de France, a pour but de clarifier le passé et le présent d’une méthode en s’appuyant sur les termes et les étapes d’une interrogation commune: la relation entre l’art et la société. Une série de pratiques disciplinaires en découle: le choix des objets, l’orientation des problématiques, le cadrage des contextes historiques et institutionnels d’énonciation, l’étude des conditions de réception et des modalités d’appropriation. Cette méthode pour aborder les œuvres d’art s’est naturalisée. Elle oriente un large éventail de propositions, au point que certains critiques prétendent qu’elle est devenue hégémonique. Pourtant, en France en particulier, peu d’historiens de l’art éprouvent aujourd’hui le besoin ou l’envie se s’en réclamer et il est patent que ses fondements sont de plus en plus ignorés. Depuis vingt ans, une sorte de dilution, voire de dissimulation méthodologique, est devenue la norme.
L’histoire de l’art doit sans cesse évoluer, forger de nouvelles méthodes et envisager de nouveaux objets. Gageons qu’un regard mieux informé sur les outils et les réflexions légués par des générations successives de penseurs et d’historiens de l’art aidera ceux qui ont l’ambition de la faire progresser.

Vendredi 11 décembre (Auditorium, entrée libre)

  • 9h30 – Accueil. Antoinette Le Normand-Romain, directeur général, INHA, François Hers, conseiller culturel, Fondation de France, Alain Pichon, président du Conseil d’administration, INHA

La première matinée est consacrée aux historiens qui, au cours de la seconde moitié du 19e siècle et au début du 20e siècle, ont mis en avant la dimension sociale de l’art afin de fixer les fonde¬ments d’une méthode à venir. De statut de composante sociale parmi d’autres de la culture d’une époque, l’art est devenu un objet en soi, tandis que la société et la culture sont devenues des clés pour l’interpréter : comment s’est opérée cette transformation fondamentale ?

  • 10h – Introduction, Philippe Bordes, directeur du département des Études et de la Recherche, INHA
  • 10h15 – Quand l’histoire de l’art est-elle sociale? Christopher Wood, Professor of the History of Art, Yale University, New Haven

L’histoire sociale de l’art n’est ni une sociologie de l’art, ni une histoire politique de l’art, ni une histoire des mentalités, ni une histoire des matériaux, du mécénat, des institutions, de la réception ou de la consommation de l’art. L’histoire sociale de l’art est une théorie des origines de l’art. Elle affirme que l’art émerge d’une collectivité, que l’art ajoute quelque chose au monde, que l’art du futur créera une réalité qui a échappé à l’art du passé. Dès lors qu’une histoire sociale de l’art pense l’art comme signe, représentation ou communication, elle s’effondre et revient très vite au paradigme dominant de la discipline depuis 1800, historiciste et relativiste, qui la prive de son profil distinctif.

  • 10h45 – The Sense of Place in the History of Art from Hippolyte Taine to Elie Faure, John Onians, Professor Emeritus of World Art, University of East Anglia, Norwich

Il existe de multiples manières de comprendre les sociétés et les cultures, ainsi que leur rôle dans la formation des traditions artistiques. L’une des plus importantes, du 18e au début du 20e siècle, passée de mode ensuite, fut l’invocation de facteurs naturels, de lieu et de race. Aujourd’hui, avec l’intérêt pour l’écologie et le multiracialisme, ces facteurs reprennent du service et il est opportun de revenir sur leur place dans l’historiographie de l’art. Cela commence avec Montesquieu et Winckelmann, mais deux des écrivains les plus lucides ayant réfléchi sur la relation entre l’art et le lieu, sont Hippolyte Taine (1828-1893) et Élie Faure (1873-1937). Leurs positions révèlent certes des préjugés caducs, mais aussi de remarquables anticipations des découvertes actuelles dans le domaine des neurosciences.

  • 11h15 – Portrait et société : Jacob Burckhardt, Aloys Riegl, Aby Warburg, Philippe Bordes, INHA

Parmi les différents genres, le portrait est celui qui contraindrait le plus fortement à mettre la relation entre l’art et la société au centre de l’interprétation, celui pour lequel un enfermement dans les limites de l’œuvre d’art paraît le moins adapté. Comment trois historiens de l’art et de la culture ayant posé les bases de la discipline – Jacob Burckhardt (1818-1897), Aloïs Riegl (1858-1905) et Aby Warburg (1866-1929) – ont-ils envisagé cette relation? Sur quelles notions de société propres à leur temps ont-ils fondé leurs études du portrait? Dans quelle mesure leurs approches successives étaient-elles en dialogue ou en opposition? Comment appliquer aujourd’hui ces différentes leçons de méthode?

  • 11h45 – Discussion
  • 14h – L’histoire sociale de l’art et la réaction nationaliste en France: le tournant des années 1920, Catherine Fraixe, professeur d’histoire de l’art contemporain, École nationale supérieure d’art, Bourges

Au milieu des années 1920, on assiste à une offensive de l’Action française dans le domaine de l’histoire de l’art moderne. De grandes revues, comme L’Art vivant et L’Amour de l’art, font une large place à des critiques proches du parti de Maurras. Une nouvelle approche de l’art moderne est mise en œuvre, qui conduit en 1929 à vider le Musée national du Luxembourg de ses collections du 19e siècle, jusqu’à l’impressionnisme compris. Les principaux responsables de ce remaniement, Paul Jamot et Robert Rey, entreprennent de renouveler les collections. Il s’agit de démontrer comment Jamot s’employa à donner du réalisme du 19e siècle une interprétation qui priva ce courant artistique de toute signification politique. Il permit ainsi de l’intégrer dans une histoire de l’art conçue comme un instrument de la réaction nationaliste.

  • 14h30  – The social history of art of Max Raphael, Norbert Schneider, Professor, Institut für Kunstgeschichte, Universität Fridericiana, Karlsruhe

Cette intervention traite de la pensée de Max Raphael (1889-1952), de ses affinités au sein de la communauté intellectuelle de son temps, ainsi que de sa manière de concevoir une histoire de l’art marxiste. Il convient de signaler les différents paradigmes, philosophiques et idéologiques, de la première moitié du 20e siècle, ceux qu’il a intégrés et ceux qu’il a contestés, au cours d’une vie l’ayant conduit de Berlin et Munich à Zurich, Paris et New York.

  • 15h – New York in the 1930s : Realism, Modernism and the Politics of the Left, Jody Patterson, Terra Foundation Post-Doctoral Teaching Fellow in American Art, Paris

Les stratégies et revendications concurrentes dans les années 1930 à New York en faveur d’un art socialement engagé seront rappelées. L’analyse tient compte des priorités sociales et politiques d’une décennie marquée par les réalisations artistiques du New Deal et par le large soutien accordé à un art nationaliste et à la portée du grand public. Il s’agit de comprendre le potentiel artistique et théorique d’un vocabulaire visuel, moderniste ou abstrait, voire les deux à la fois, dans sa relation avec un mode d’expression réaliste. Les débats parmi les artistes et les critiques de gauche, notamment Stuart Davis et Meyer Schapiro, seront examinés, ainsi que la manière dont les historiens de l’art les ont assimilés dans leur travaux.

  • 15h30 – Discussion
  • 16h15 – Arnold Hauser : Between Romantic Anti-Capitalism and Marxism, Andrew Hemingway, Professor in History of Art, University College London

L’appartenance d’Arnold Hauser (1892-1978) au Sunday Circle, formé à Budapest autour de Georg Lukács dans les années 1915-1918, est bien connue. Sa relation la plus étroite ne fut pas avec Lukács mais avec Karl Mannheim, jusqu’à la mort de celui-ci en 1947, contrairement à ce qui a pu être supposé. L’intervention se propose de montrer comment, à l’instar de ce dernier, Hauser s’est beaucoup inspiré de penseurs allemands tels que Dilthey et Troeltsch, tous deux proches intellectuellement de son mentor en histoire de l’art, Max Dvorák. La pensée sociale de ce groupe est analysée au travers du prisme du « romantisme anticapitaliste », selon l’expression de Michael Löwy. Si Lukács a fini par rejeter cette vision, Hauser s’en accommoda. C’est précisément le dialogue entre cette position ouverte et les catégories marxistes qui distingue sa méthode.

  • 16h45 – Problems of the New Left : Manfredo Tafuri, politics and the social history of architecture, Gail Day, Senior Lecturer, School of Fine Art, History of Art and Cultural Studies, University of Leeds

Le travail de Manfredo Tafuri (1935-1994), prolongé par ses nombreuses collaborations avec l’École de Venise, a joué un rôle déterminant dans le développement théorique et historiographique de l’architecture. Son influence sur la pratique architecturale la plus avancée a été importante et continue de l’être. Aucune analyse sur Marx ou sur l’architecture, ou encore sur la politique de l’histoire de l’architecture, ne peut se dispenser de prendre en compte les interventions de Tafuri. Ses écrits sont essentiels pour évaluer l’avant-garde historique, dont l’enjeu occupe une place centrale dans les débats de la Nouvelle Gauche. Cette intervention décrit comment les réflexions de Tafuri dans les années 1960 et 1970 caractérisent une période de transition, entre deux phases distinctes de l’histoire sociale de l’art.

  • 17h15 – Discussion

Samedi 12 décembre (salle Vasari, entrée libre)

La révision des pratiques commence au cours des années 1980, suite à la conjugaison de développements nationaux et de bricolages idéologiques. Cette révision disciplinaire se fait sous la pression des phénomènes contraires de diffusion et d’institutionnalisation et, par ailleurs, de dérégulation et de diversification.

Durant vingt ans, de la fin de la Seconde Guerre mondiale au terme agité des années 1960, le concept de la fin de l’art devint un champ intellectuel bien spécifique, développé dans les théories critiques de la culture et au sein même des pratiques artistiques. Cette position, largement liée à l’essor d’une gauche hétérodoxe, particulièrement active en France, s’appuie sur la redécouverte des écrits de Proudhon et du jeune Marx, ainsi que sur l’appropriation de l’héritage des avant-gardes historiques du début du 20e siècle. En outre, elle inspire les textes les plus innovants de l’histoire sociale de l’art de l’époque. Pour la première fois, ces travaux intègrent le démantèlement de tout ce qui jusqu’alors instituait l’art.

  • 10h45 – The Absent Centre: Theories of the State and the Social History of Abstract Expressionism from the 1970s to the mid-1990s, Warren Carter, Adjunct Assistant Professor in Humanities and Art History, Richmond University, London

Tandis que les récits révisionnistes de l’art américain de l’après-guerre ont souligné le rôle des agences étatiques, telle que la CIA, dans la promotion de l’expressionnisme abstrait par rapport à l’art figuratif, les approches se réclamant de l’histoire sociale de l’art se sont ensuite éloignées de cette vision, jugée trop schématique, sinon fausse. Par un retour sur les débats clés des théories marxistes des années 1970 sur à la nature de l’État bourgeois, il s’agit de démontrer que l’histoire sociale de l’expressionnisme abstrait aujourd’hui, tout en paraissant prendre une distance avec ces enjeux, élabore des analyses de l’État tout aussi viciées. Et qu’une histoire sociale de l’art américain de l’après-guerre, viable du point de vue de la méthode, passe par cette problématique.

  • 11h15 – L’histoire sociale de l’art à l’épreuve de l’art: l’artiste comme historien du social depuis 1989, Vivian Rehberg, Chair of Critical Studies and Lecturer in Art History, Parsons Paris School of Art and Design

Le chercheur qui s’appuie sur l’héritage de l’histoire sociale de l’art pour comprendre les enjeux historiques de l’art contemporain depuis 1989 rencontre deux obstacles : le déclin d’une conception de l’histoire animée par une dynamique de l’avenir, et la transformation des qualités et des expériences constitutives de l’œuvre d’art. Malgré tout, l’histoire compte toujours : au cours des vingt dernières années, des artistes contemporains ont manifesté un intérêt marquant pour le passé, les pratiques d’autrefois, les archives et la documentation, ainsi que pour les méthodes et modalités de l’histoire, dont celles de l’histoire sociale. Il s’agit d’analyser le degré de pertinence de l’histoire sociale de l’art aujourd’hui: que peut-elle nous apprendre de notre contemporanéité? Comment peut-elle tirer parti de ces artistes qui sont aussi des historiens du social?

  • 11h45-12h45 – Discussion
  • 14h30-17h30 – Discussion. Modérateur : Philippe Bordes, INHA

L’après-midi, avec les participants et aussi des invités historiens de l’art et chercheurs travaillant aux frontières de l’histoire de l’art, permettra de revenir sur des thèmes et des personnalités évoqués lors du colloque et d’en convoquer d’autres ayant été passés sous silence. L’ambition est de dresser un bilan de l’histoire sociale de l’art, de la situer par rapport aux autres méthodes et pratiques, et de cerner son potentiel critique actuel. Avec Caroline Arscott, Courtauld Institute of Art, Londres; T.J. Clark, University of California Berkeley; Karl Clausberg, Professor, Fakultät Bildungs-, Kultur-und Sozialwissenschaften, Universität Lüneburg; Nathalie Heinich, directeur de recherche au CNRS, École des hautes études en sciences sociales, Paris; Bruno Latour, professeur et directeur adjoint, Fondation nationale des sciences politiques, président du comité Culture, Fondation de France.

Comments are closed.