{"id":1914,"date":"2011-08-15T12:34:42","date_gmt":"2011-08-15T10:34:42","guid":{"rendered":"http:\/\/culturevisuelle.org\/icones\/?p=1914"},"modified":"2011-08-15T12:34:42","modified_gmt":"2011-08-15T10:34:42","slug":"licence-de-jouir-ou-la-culture-du-blockbuster","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/histoirevisuelle.fr\/cv\/icones\/1914\/","title":{"rendered":"Licence de jouir, ou la culture du blockbuster"},"content":{"rendered":"<p>Prendre une fess\u00e9e \u00e0 cause d&rsquo;un blockbuster est chez moi une habitude qui menace de s&rsquo;installer. Mes lecteurs les plus assidus se souviennent peut-\u00eatre de <a href=\"http:\/\/www.arhv.lhivic.org\/index.php\/2008\/05\/25\/719-dans-la-peau-d-un-blog-embedded\" target=\"_blank\">l&rsquo;arr\u00eat du Flipbook<\/a>, br\u00e8ve tentative de <em>blogging embedded<\/em> sur le site de 20minutes.fr, abandonn\u00e9e apr\u00e8s l&rsquo;attaque en piqu\u00e9 d&rsquo;une escadrille de fans d&rsquo;<em>Iron Man<\/em>. Trois ans plus tard, rebelote! Au c\u0153ur de l&rsquo;\u00e9t\u00e9, Rue89 me propose de tester un partenariat avec Culture Viselle, et choisit pour l&rsquo;inaugurer de <a href=\"http:\/\/www.rue89.com\/2011\/07\/28\/nafissatou-diallo-et-ses-metamorphoses-de-mai-a-juillet-215996\" target=\"_blank\">reprendre mon billet<\/a> consacr\u00e9 aux <a href=\"http:\/\/culturevisuelle.org\/icones\/1888\" target=\"_blank\">m\u00e9tamorphoses visuelles de Nafissatou Diallo<\/a>. Le passage de <a href=\"http:\/\/culturevisuelle.org\/icones\/\" target=\"_blank\">L&rsquo;Atelier des ic\u00f4nes<\/a> au <em>pure player<\/em> ne se fait pas sans mal: il faut notamment modifier l&rsquo;iconographie initiale, qui ne respecte pas le droit \u00e0 l&rsquo;image (une premi\u00e8re proposition de Rue89 mettait un bandeau noir \u00e0 tous les portraits de la jeune femme ant\u00e9rieurs au 25 juillet, ce qui modifiait sensiblement la lecture de l&rsquo;article\u2026).<\/p>\n<p>L&rsquo;exp\u00e9rience est n\u00e9anmoins jug\u00e9e positive, et se poursuit par la reprise de <a href=\"http:\/\/culturevisuelle.org\/icones\/1886\" target=\"_blank\">mon billet sur <em>Transformers 3<\/em><\/a>. Manque de chance, je suis alors en vacances, sans autre connexion que celle de mon mobile, et pas vraiment disponible pour suivre l&rsquo;\u00e9dition. Ce n&rsquo;est qu&rsquo;avec un jour de retard que je m&rsquo;aper\u00e7ois <a href=\"http:\/\/www.rue89.com\/2011\/08\/02\/transformers-3-ladieu-a-la-fiction-216453\" target=\"_blank\">des d\u00e9g\u00e2ts caus\u00e9s par un changement de titre<\/a> (\u00ab\u00a0<em>Transformers 3, une insulte \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e m\u00eame de sc\u00e9nario<\/em>\u00ab\u00a0, au lien de: \u00ab\u00a0<em>Transformers, l\u2019adieu \u00e0 la fiction<\/em>\u00ab\u00a0), qui a encourag\u00e9 la plupart des lecteurs \u00e0 interpr\u00e9ter mon billet comme une attaque de cin\u00e9phile \u00e0 col roul\u00e9 contre le blockbuster, noyant les commentaires sous l&rsquo;ironie et les noms d&rsquo;oiseau. Comme le r\u00e9sume Oroborus: \u00abUn pseudo intellectuel qui taille une grosse production hollywoodienne, quoi de plus ennuyeux et inutile?\u00bb<\/p>\n<p><!--more-->Devant l&rsquo;ampleur du malentendu, j&rsquo;essaie d&rsquo;abord de faire retirer le billet. Mais je ne suis plus ma\u00eetre de mon texte: celui-ci est partie prenante de la Une de Rue89, r\u00e9f\u00e9renc\u00e9 et comment\u00e9. Il est trop tard pour changer le titre, d\u00e9j\u00e0 repris et discut\u00e9. Je d\u00e9cide finalement de laisser les choses en l&rsquo;\u00e9tat: l&rsquo;article \u00e9dit\u00e9 et ses commentaires rageurs forment un excellent \u00e9chantillon pour documenter la discussion sur le genre du blockbuster, sympt\u00f4me crucial de l&rsquo;\u00e9volution des industries culturelles (voir notamment ma note: \u00ab\u00a0<a href=\"http:\/\/www.arhv.lhivic.org\/index.php\/2008\/09\/03\/798-blockbusters-pourquoi-tant-de-haine\" target=\"_blank\">Blockbusters: pourquoi tant de haine?<\/a>\u00ab\u00a0).<\/p>\n<p>Sur les 130 commentaires, je n&rsquo;en ai relev\u00e9 que trois exprimant une forme d&rsquo;accord avec l&rsquo;id\u00e9e principale du billet (p. ex. Comptoir 2.0: \u00abil n&rsquo;en reste pas moins qu&rsquo;avec le temps, Hollywood semble privil\u00e9gier l&rsquo;effet visuel, les effets sp\u00e9ciaux toujours plus, au d\u00e9triment du sc\u00e9nario\u00bb). Quelques-uns apportent des \u00e9lements de discussion int\u00e9ressants sur le fond (en particulier sur la question, pas du tout anodine, de la consommation de pop-corn pendant la s\u00e9ance). Glissant sur la pente savonn\u00e9e par le titre provocateur, la majorit\u00e9 r\u00e9agit de mani\u00e8re plus ou moins r\u00e9flexe et renvoie article ou auteur dans les cordes, en s&rsquo;appuyant sur trois formes d&rsquo;ill\u00e9gitimit\u00e9: ill\u00e9gitimit\u00e9 de l&rsquo;article, ill\u00e9gitimit\u00e9 du film, ill\u00e9gitimit\u00e9 de la critique.<\/p>\n<p><strong>Ill\u00e9gitimit\u00e9 de l&rsquo;article<\/strong><\/p>\n<p>La <a href=\"http:\/\/www.internetactu.net\/2010\/02\/03\/andre-gunthert-internet-est-une-revolution-de-la-consultation-plus-que-de-la-production\/\" target=\"_blank\">r\u00e9volution de la consultation<\/a> provoqu\u00e9e par la disponibilit\u00e9 des sources en ligne a entra\u00een\u00e9 des \u00e9volutions profondes des habitudes du lectorat, parmi lesquelles la remise en question de la l\u00e9gitimit\u00e9 ou de la pertinence d&rsquo;un article est l&rsquo;une des formes les plus \u00e9l\u00e9mentaires et les plus courantes de la critique du travail des m\u00e9dias. Alors que la consultation habituelle d&rsquo;un nombre limit\u00e9 de sources tendait \u00e0 \u00ab\u00a0naturaliser\u00a0\u00bb la grille des informations s\u00e9lectionn\u00e9es, le relativisme favoris\u00e9 par le web encourage le lecteur \u00e0 interroger l&rsquo;agenda m\u00e9diatique, ce qui est <em>a priori<\/em> une bonne chose.<\/p>\n<p>Mais la reprise d&rsquo;un billet de blog pose des probl\u00e8mes sp\u00e9cifiques. Mon billet sur <em>Transformers<\/em> n&rsquo;est pas une critique de film. Comme souvent sur <a href=\"http:\/\/culturevisuelle.org\/icones\/\" target=\"_blank\">L&rsquo;Atelier des ic\u00f4nes<\/a>, il s&rsquo;agit d&rsquo;une simple observation qui participe de ma prise de note des sympt\u00f4mes de la culture visuelle contemporaine, comme une \u00e9tape d&rsquo;une r\u00e9flexion globale dont le blog dessine petit \u00e0 petit les contours. Sa reprise efface \u00e9videmment ce contexte et transforme <em>volens nolens<\/em> la notation du blogueur en forme journalistique. Comme l&rsquo;\u00e9crit gregman31, croyant s&rsquo;adresser \u00e0 un membre de la r\u00e9daction de Rue89: \u00abCette pseudo-critique est purement inutile car en rien elle ne d\u00e9crit le film et le travail derri\u00e8re. (\u2026) Monsieur, critiquer \u00e7a ne veut pas dire donner son avis, \u00e7a veut dire analyser. Votre avis n&rsquo;int\u00e9resse que vous.\u00bb<\/p>\n<p>Je suis bien d&rsquo;accord, et c&rsquo;est tout le probl\u00e8me. La bienveillance que s&rsquo;attire <em>a priori<\/em> le blogueur qui soumet \u00e0 la discussion un avis subjectif s&rsquo;explique par la proposition d&rsquo;un \u00e9change entre pairs, constitutif de l&rsquo;espace du blogging. En revanche, l&rsquo;expression hypercritique que l&rsquo;on aper\u00e7oit dans les commentaires des sites de presse en ligne traduit une lecture cal\u00e9e sur les r\u00e8gles classiques d&rsquo;objectivit\u00e9 et de pertinence exig\u00e9es du journalisme professionnel et le maintien d&rsquo;un antagonisme entre producteur et consommateur de l&rsquo;information.<\/p>\n<p>Un des reproches souvent rencontr\u00e9 sur les sites de presse est celui du remplissage ou de la diversion par rapport \u00e0 une actualit\u00e9 plus l\u00e9gitime. A quoi bon gaspiller la pr\u00e9cieuse exposition m\u00e9diatique en consacrant un article \u00e0 un film peu int\u00e9ressant, plus d&rsquo;un mois apr\u00e8s sa sortie? Pour plusieurs commentateurs, ressortir le blockbuster en plein mois d&rsquo;ao\u00fbt ne peut s&rsquo;expliquer que par le besoin de tirer \u00e0 la ligne. Plus sceptique encore, Ac\u00e9phale me soup\u00e7onne d&rsquo;avoir \u00abessay\u00e9 d&#8217;emballer quelque jolie damoiselle et que la seule raison de cet article est de se venger de la frustration de n&rsquo;avoir pas pu conclure avec elle\u00bb \u2013 une hypoth\u00e8se qui me rajeunit, mais qui confirme surtout que sortir du cadre des attentes m\u00e9diatiques est un exercice qui ne va pas de soi sur un <em>pure player<\/em>.<\/p>\n<p><strong>Ill\u00e9gitimit\u00e9 du film<\/strong><\/p>\n<p>L&rsquo;utilit\u00e9 de ma note se trouvait pourtant expliqu\u00e9e par le titre original du billet: \u00ab\u00a0l&rsquo;adieu \u00e0 la fiction\u00a0\u00bb, soit un questionnement sur l&rsquo;\u00e9volution du r\u00f4le du r\u00e9cit en r\u00e9gime d&rsquo;industrie culturelle (qui faisait par ailleurs \u00e9cho \u00e0 <a href=\"http:\/\/culturevisuelle.org\/igenerations\/archives\/1187\" target=\"_blank\">un autre billet r\u00e9cemment publi\u00e9 sur Culture Visuelle<\/a>, par Alexis Hyaumet). Par rapport au fait difficilement contestable que la part majeure de la production litt\u00e9raire puis cin\u00e9matographique s&rsquo;est appuy\u00e9e sur le go\u00fbt du public pour la narration, la franchise <em>Transformers<\/em> donne l&rsquo;occasion de s&rsquo;interroger sur la place grandissante, voire exclusive, des effets sp\u00e9ciaux dans la pros\u00e9cog\u00e9nie des films commerciaux, ou blockbusters.<\/p>\n<p>Le caract\u00e8re elliptique de cette d\u00e9termination demandait d\u00e9j\u00e0 une certaine agilit\u00e9 intellectuelle dans son contexte d&rsquo;origine. Le changement de titre sur Rue89 au profit d&rsquo;un \u00e9nonc\u00e9 plus provocant effa\u00e7ait non seulement une indication de lecture pr\u00e9cieuse, mais exacerbait l&rsquo;antith\u00e8se entre r\u00e9cit et spectacle, culture lettr\u00e9e et culture industrielle, en me d\u00e9signant comme un critique un peu b\u00eata de la nullit\u00e9 du sc\u00e9nario de <em>Transformers<\/em>. Comme le note Babarc\u00e9leste: \u00abQuelqu&rsquo;un qui va voir <em>Transformers 3<\/em> pour le scenario a un QI de moule, d\u00e9sol\u00e9e de le dire (surtout que le 1 et 2 ont quand m\u00eame bien servi d&rsquo;avertissement)\u00bb.<\/p>\n<p>L\u00e0 encore, je ne peux qu&rsquo;acquiescer, et renvoyer ce compliment bien senti \u00e0 l&rsquo;\u00e9ditrice qui a voulu pimenter mon titre, en isolant mal \u00e0 propos une citation du texte (qui se voulait une r\u00e9ponse \u00e0 la critique du film par CSP, pour souligner au contraire que T3 avait fait un effort de <em>storytelling<\/em>\u2026). On notera au passage la confirmation d&rsquo;<a href=\"http:\/\/culturevisuelle.org\/totem\/1166\" target=\"_blank\">une autre discussion d\u00e9j\u00e0 abord\u00e9e sur Culture Visuelle<\/a>, \u00e0 savoir le r\u00f4le d\u00e9terminant de l&rsquo;intitul\u00e9 dans l&rsquo;interpr\u00e9tation du contenu d&rsquo;un article. Ce qui attire par ricochet l&rsquo;attention sur le r\u00f4le de l&rsquo;<em>\u00e9diting<\/em> des titres, traitement \u00e9ditorial classique, mais dont on constate qu&rsquo;il peut avoir des effets consid\u00e9rables sur la lecture.<\/p>\n<p>Cette pente a nourri l&rsquo;objection de bon nombre de commentateurs sur la l\u00e9gitimit\u00e9 de consacrer une r\u00e9flexion critique au film <em>Transformers 3<\/em>, sur le mode r\u00e9sum\u00e9 par Jack Sullivan: \u00ab Ce qui s&rsquo;appelle \u00ab\u00a0tirer sur une ambulance\u00a0\u00bb\u00bb. Pour assisdansmoncanap\u00e9: \u00abAvant on critiquait des chefs d&rsquo;\u0153uvre. Maintenant, on analyse des bouses\u2026\u00bb Et Lejeje94 de compl\u00e9ter: \u00abJe ne sais pas celui qui est pire: Celui qui vend une boite de conserve vide avec \u00e9crit \u00ab\u00a0Rien\u00a0\u00bb sur l&rsquo;\u00e9tiquette ou celui qui critique le premier car il n&rsquo;y a rien dans la boite de conserve. Ce type de film propose les m\u00eames sensations qu&rsquo;un grand huit dans une f\u00eate foraine. Il me semble que personne n&rsquo;a jamais reproch\u00e9 \u00e0 une attraction de ce type de ne pas avoir de sc\u00e9nario.\u00bb<\/p>\n<p>A noter que j&rsquo;avais moi-m\u00eame eu quelque scrupule \u00e0 proposer \u00e0 mes lecteurs un sujet aussi ill\u00e9gitime que T3, en ouvrant mon billet sur une interrogation qui, pour \u00eatre rh\u00e9torique, n&rsquo;en traduisait pas moins une forme d&#8217;embarras. De la part d&rsquo;un chercheur qui se consacre \u00e0 l&rsquo;\u00e9tude de la culture populaire, cette empreinte de la hi\u00e9rarchie des valeurs \u00e9tablies r\u00e9v\u00e8le la difficult\u00e9 de passer outre les pr\u00e9jug\u00e9s et d&rsquo;accorder \u00e0 la production commerciale l&rsquo;attention qu&rsquo;elle m\u00e9rite. Pour la pr\u00e9occupation scientifique, il ne devrait pas y avoir de sujets ill\u00e9gitimes, seulement des approches non-pertinentes. Mais une telle formule reste un v\u0153u pieux dans le contexte des \u00e9tudes culturelles fran\u00e7aises, qui restent domin\u00e9es par la hi\u00e9rarchie des arts.<\/p>\n<p><strong>Ill\u00e9gitimit\u00e9 de la critique<\/strong><\/p>\n<p>La part la plus int\u00e9ressante des commentaires vient de ceux qui, ayant \u00ab\u00a0consomm\u00e9\u00a0\u00bb le film, en d\u00e9fendent le caract\u00e8re de divertissement, qui d\u00e9l\u00e9gitime <em>a priori<\/em> toute forme de commentaire critique. Comme le dit Malkav: \u00abOn peut aller voir <em>Transformers 3<\/em> pour se <em>d\u00e9tendre<\/em>. Une heure et demi de film bourrinojouissif, sans subtilit\u00e9, sans message-super-profond-a-discuter-pour-briller-en-soir\u00e9e. Une grosse pipe de meth bourr\u00e9e par Michael \u00ab\u00a0gros sabots\u00a0\u00bb Bay, l&rsquo;homme pour qui le moindre pistolet a patates fait un bruit d&rsquo;obusier de marine (\u2026). Quand on va voir un film <em>made in<\/em> Michael Bay, on laisse son cerveau au clou en entrant, c&rsquo;est tout. Z\u00e9ro message subversivo-jsais-pas-quoi, z\u00e9ro sc\u00e9nario, juste un gamin de 6 ans a qui on a fourgu\u00e9 des millions pour filmer ses d\u00e9lires playmobils.\u00bb \u00abArretez d&rsquo;essayer d&rsquo;intellectualiser les choses&#8230; rench\u00e9rit Dave_dub: il ne s&rsquo;agit en aucun cas de \u00ab\u00a0r\u00e9flechir\u00a0\u00bb, ou de se \u00ab\u00a0creuser les m\u00e9ninges\u00a0\u00bb, il s&rsquo;agit d&rsquo;\u00e9motions!\u00bb<\/p>\n<p>Cette critique de la critique, o\u00f9 l&rsquo;on retrouve souvent l&rsquo;expression \u00abse vider le cerveau\u00bb, mais aussi la plupart des clich\u00e9s anti-intellectualistes, est dure \u00e0 avaler pour le chercheur en sciences sociales, qui voit son m\u00e9tier et sa fonction purement et simplement disqualifi\u00e9s, au nom d&rsquo;un entre-soi de la jouissance. Il y a pourtant du grain \u00e0 moudre dans cette antith\u00e8se de la r\u00e9flexion et du divertissement, qui prend la forme tout \u00e0 fait explicite d&rsquo;une <em>opposition de classe<\/em>. Ainsi que l&rsquo;exprime psych0Dad: \u00abBon ca va, on a compris, le mauvais gout des pauvres revulse Andr\u00e9 Gunthert. Maintenant D\u00e9d\u00e9 tu es gentil, tu ramasses les <em>Telerama<\/em> que tu viens de plagier et tu laisses les amateurs de caca industriel comme moi se regaler tranquilles.\u00bb<\/p>\n<p>Il y a trois ans, au moment du Flipbook, je n&rsquo;avais ressenti qu&rsquo;agressivit\u00e9 et intol\u00e9rance dans cette \u00e9viction qui m&rsquo;\u00e9tait signifi\u00e9e. Ce n&rsquo;est qu&rsquo;aujourd&rsquo;hui que je comprends que ce qui s&rsquo;exprime \u00e0 travers cette exclusion est une revendication culturelle proprement dite, l&rsquo;exigence de la propri\u00e9t\u00e9 exclusive d&rsquo;une aire symbolique, d&rsquo;une identit\u00e9 collective qui se construit de mani\u00e8re tout \u00e0 fait d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e par opposition au syst\u00e8me classique de valorisation par la r\u00e9f\u00e9rence et l&rsquo;\u00e9rudition.<\/p>\n<p>Comme l&rsquo;agent 007 dispose d&rsquo;une \u00ab\u00a0licence de tuer\u00a0\u00bb, la culture du blockbuster revendique une \u00ab\u00a0licence de jouir\u00a0\u00bb, ce qui ne va pas de soi dans notre syst\u00e8me culturel, qui valorise la signification comme la marque qui permet de distinguer ce qui appartient \u00e0 la \u00ab\u00a0culture\u00a0\u00bb et ce qui rel\u00e8ve du divertissement. Le plaisir, dans la culture chr\u00e9tienne, doit \u00eatre justifi\u00e9 par une fonction ou rachet\u00e9 par l&rsquo;exercice intellectuel. La culture \u00ab\u00a0cultiv\u00e9e\u00a0\u00bb est ce qui rach\u00e8te le divertissement par la signification.<\/p>\n<p>Le poids que nous accordons au r\u00e9cit, \u00e0 la fiction \u2013 et \u00e0 son ex\u00e9g\u00e8se \u2013 est bien la marque d&rsquo;une culture de classe, qui a fourni jusqu&rsquo;\u00e0 aujourd&rsquo;hui les mod\u00e8les de l&rsquo;appr\u00e9ciation des contenus reconnus comme \u00ab\u00a0culturels\u00a0\u00bb. Et la revendication de la pure jouissance du blockbuster est le signe d&rsquo;une \u00e9volution profonde des crit\u00e8res de constitution du ph\u00e9nom\u00e8ne culturel. Non que le blockbuster donne lieu \u00e0 une jouissance in\u00e9dite: il s&rsquo;inscrit bel et bien dans la tradition imm\u00e9moriale du spectacle, des jeux du cirque ou des attractions foraines. Mais ce qui est remarquable est que ce plaisir <em>a priori<\/em> d\u00e9valu\u00e9, parce qu&rsquo;il ne signifie rien, puisse faire aujourd&rsquo;hui l&rsquo;objet d&rsquo;une appropriation explicite, r\u00e9p\u00e9t\u00e9e, revendiqu\u00e9e.<\/p>\n<p>En raison de l&rsquo;absence d&rsquo;une \u00e9laboration critique de ses contenus, la t\u00e9l\u00e9vision n&rsquo;a jamais r\u00e9ussi a faire valoir le plaisir qu&rsquo;elle octroie comme un contenu culturel \u2013 <a href=\"http:\/\/culturevisuelle.org\/totem\/990\" target=\"_blank\">il n&rsquo;y a pas de <em>t\u00e9l\u00e9philie<\/em><\/a>, seulement une <em>t\u00e9l\u00e9phagie<\/em>. En calquant la valorisation de ses contenus sur le canevas de la critique litt\u00e9raire, le cin\u00e9ma a r\u00e9ussi a installer pr\u00e9coc\u00e9ment leur r\u00e9ception sur le terrain culturel. S&rsquo;inscrivant dans cet h\u00e9ritage, le blockbuster (et le jeu vid\u00e9o) continue a b\u00e9n\u00e9ficier des m\u00e9canismes de valorisation qui autorisent ce que nul n&rsquo;ose r\u00e9clamer \u00e0 propos des programmes t\u00e9l\u00e9: revendiquer une jouissance sans signification.<\/p>\n<p>Pour m&rsquo;avoir aid\u00e9 \u00e0 d\u00e9m\u00ealer les fils de cette pelote compliqu\u00e9e, je dois des remerciements aux commentateurs de Rue89. Tout en me confirmant que le sympt\u00f4me T3 \u00e9tait le bon, il ont aussi contribu\u00e9 sans le savoir \u00e0 la d\u00e9monstration que le blogging reste un exercice sp\u00e9cifique.<\/p>\n<p>(<em>La discussion sur les blockbusters se poursuivra demain sur \u201d<a href=\"http:\/\/culturevisuelle.org\/totem\/1388\" target=\"_blank\">Les Matins d\u2019\u00e9t\u00e9<\/a>\u201d de France-Culture, 8h30-9h.<\/em>)<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Bibliographie<\/strong>: Tom Shone, <em>Blockbuster. How the Jaws and Jedi Generation turned Hollywood into a Boom-Town<\/em>, 2004, Sydney, Simon &amp; Schuster.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Prendre une fess\u00e9e \u00e0 cause d&rsquo;un blockbuster est chez moi une habitude qui menace de s&rsquo;installer. Mes lecteurs les plus assidus se [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[26,27,28],"tags":[41,52,73],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/p80eNK-uS","jetpack-related-posts":[{"id":1886,"url":"http:\/\/histoirevisuelle.fr\/cv\/icones\/1886\/","url_meta":{"origin":1914,"position":0},"title":"Transformers, l&#039;adieu \u00e0 la fiction","date":"22 juillet 2011","format":false,"excerpt":"Transformers 3? Vraiment? M\u00eame sur Culture Visuelle, o\u00f9 r\u00f4dent quelques allum\u00e9s de la culture industrielle, pas s\u00fbr qu'on trouve plus de deux ou trois amateurs d\u00e9sireux de taper la causette sur la plus grosse daube hollywoodienne du moment. Et pourtant, Transformers 3 offre l'occasion de poser la question du r\u00e9cit\u2026","rel":"","context":"Dans &quot;Lhivic&quot;","img":{"alt_text":"","src":"https:\/\/i0.wp.com\/img.youtube.com\/vi\/\/0.jpg?resize=350%2C200","width":350,"height":200},"classes":[]},{"id":1471,"url":"http:\/\/histoirevisuelle.fr\/cv\/icones\/1471\/","url_meta":{"origin":1914,"position":1},"title":"D\u00e9j\u00e0 vu: l&#039;image de la catastrophe","date":"14 mars 2011","format":false,"excerpt":"On se souvient des rapprochements entre les images du 11 septembre et celles des films \u00e0 grand spectacle qui semblaient en fournir la pr\u00e9figuration. Quelques jours \u00e0 peine apr\u00e8s le s\u00e9isme qui a frapp\u00e9 l'archipel nippon, on peut lire des \u00e9vocations de l'imagerie populaire japonaise soulignant la troublante prescience de\u2026","rel":"","context":"Dans &quot;Lhivic&quot;","img":{"alt_text":"","src":"https:\/\/i0.wp.com\/histoirevisuelle.fr\/cv\/icones\/wp-content\/uploads\/2011\/03\/hokusai.jpg?resize=350%2C200","width":350,"height":200},"classes":[]},{"id":2002,"url":"http:\/\/histoirevisuelle.fr\/cv\/icones\/2002\/","url_meta":{"origin":1914,"position":2},"title":"La vie culturelle du Secret de la Licorne (notes)","date":"9 septembre 2011","format":false,"excerpt":"Projet d'adaptation cin\u00e9matographique d'une des plus c\u00e9l\u00e8bres bandes dessin\u00e9es europ\u00e9ennes, The Secret of the Unicorn, qui sortira en salles le 26 octobre, me donne l'occasion d'esquisser le relev\u00e9 de l'\u0153uvre seconde d'un film. Comme toute grande production hollywoodienne, l'\u0153uvre proprement dite est en effet accompagn\u00e9e par une s\u00e9rie de manifestations\u2026","rel":"","context":"Dans &quot;En images&quot;","img":{"alt_text":"","src":"https:\/\/i0.wp.com\/histoirevisuelle.fr\/cv\/icones\/wp-content\/uploads\/2011\/09\/tintinmcdo.jpg?resize=350%2C200","width":350,"height":200},"classes":[]},{"id":2427,"url":"http:\/\/histoirevisuelle.fr\/cv\/icones\/2427\/","url_meta":{"origin":1914,"position":3},"title":"Boulet et la culture distingu\u00e9e","date":"15 juin 2012","format":false,"excerpt":"La note du 29 mai de Bouletcorp \u00e9voque l'int\u00e9grisme du connoisseur (et la pizza). Plusieurs traits int\u00e9ressants de l'op\u00e9ration culturelle y sont d\u00e9crits (lire de pr\u00e9f\u00e9rence la bande avant son commentaire). Le premier est le caract\u00e8re g\u00e9n\u00e9rique de la distinction culturelle. Loin d'\u00eatre li\u00e9e \u00e0 l'art ou \u00e0 une pratique\u2026","rel":"","context":"Dans &quot;Lhivic&quot;","img":{"alt_text":"","src":"https:\/\/i0.wp.com\/histoirevisuelle.fr\/cv\/icones\/wp-content\/uploads\/2012\/06\/pizzametal03.jpg?resize=350%2C200","width":350,"height":200},"classes":[]},{"id":3040,"url":"http:\/\/histoirevisuelle.fr\/cv\/icones\/3040\/","url_meta":{"origin":1914,"position":4},"title":"Culture Visuelle d\u00e9m\u00e9nage sur Hypoth\u00e8ses","date":"22 octobre 2014","format":false,"excerpt":"Apr\u00e8s cinq ans de fonctionnement autonome et\u00a0pr\u00e8s de 6000 billets publi\u00e9s,\u00a0le projet Culture Visuelle rejoint la plate-forme de carnets de recherche Hypoth\u00e8ses. Cette migration a pour objectif de garantir un environnement p\u00e9renne, d\u2019am\u00e9liorer le service des usagers et de renouveler les sources de la s\u00e9lection. Depuis l\u2019arr\u00eat de la plate-forme\u2026\u2026","rel":"","context":"Dans &quot;Notes&quot;","img":{"alt_text":"","src":"https:\/\/i0.wp.com\/histoirevisuelle.fr\/cv\/icones\/wp-content\/uploads\/2014\/10\/2009-09-Mitchell-695x463.jpg?resize=350%2C200","width":350,"height":200},"classes":[]},{"id":2247,"url":"http:\/\/histoirevisuelle.fr\/cv\/icones\/2247\/","url_meta":{"origin":1914,"position":5},"title":"Notes, la bande dessin\u00e9e rencontre le web","date":"8 d\u00e9cembre 2011","format":false,"excerpt":"Rendez-vous jeudi 08\/12 sur France-Culture, \u201cLa Grande Table\u201d 12h00-12h30: \u201cNotes, la bande dessin\u00e9e rencontre le web\u201d (\u00e0 l\u2019occasion de la sortie du volume 6 de Notes), avec Andr\u00e9 Gunthert, Antonio Casilli, Pascal Ory. N\u00e9 en 1975, le dessinateur Gilles Roussel, alias Boulet, met en ligne en 2004 le blog Bouletcorp,\u2026","rel":"","context":"Dans &quot;Agenda&quot;","img":{"alt_text":"","src":"https:\/\/i0.wp.com\/img.youtube.com\/vi\/\/0.jpg?resize=350%2C200","width":350,"height":200},"classes":[]}],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/histoirevisuelle.fr\/cv\/icones\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1914"}],"collection":[{"href":"http:\/\/histoirevisuelle.fr\/cv\/icones\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/histoirevisuelle.fr\/cv\/icones\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/histoirevisuelle.fr\/cv\/icones\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/histoirevisuelle.fr\/cv\/icones\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1914"}],"version-history":[{"count":0,"href":"http:\/\/histoirevisuelle.fr\/cv\/icones\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1914\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/histoirevisuelle.fr\/cv\/icones\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1914"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/histoirevisuelle.fr\/cv\/icones\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1914"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/histoirevisuelle.fr\/cv\/icones\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1914"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}