Quand un blogueur scientifique cesse-t-il d'être scientifique?

Par  - 24 February 2014 - 11 h 50 min [English]

Le débat est ancien. Un blogueur estampillé “chercheur” peut-il sortir des clous? Aborder des sujets d’actualité, parler politique, donner son avis sur la société? Sur ARHV, j’avais tenté de justifier l’intérêt de se servir de l’outil de publication ouvert qu’est le carnet de recherches pour expérimenter écarts, détours et excursus. Plus récemment, j’expliquais les bénéfices de l’altérité dans le contexte académique.

Une nouvelle occasion se présente de documenter ce débat. Dans un récent billet, l’économiste hétérodoxe Jacques Sapir, directeur d’études à l’EHESS, avait répondu vigoureusement à l’accusation burlesque, formulée par Pierre Moscovici sur une chaîne de télévision publique, selon laquelle le chercheur serait d’extrême-droite – ce qui faisait rire Marine Le Pen elle-même (on peut lire la juste mise au point de Natacha Polony à propos de ce dérapage qui ne grandit pas le ministre).

Trop vigoureusement? Ce fut l’avis du comité scientifique d’OpenEdition, éditeur du carnet RussEurope, qui demanda à l’auteur de modifier la rédaction de son billet, initialement intitulé “Saloperies”, corrigé ensuite pour un plus académique: «Ce que Sartre aurait appelé des “saloperies”…».

Je n’entrerai pas ici dans la discussion sur le style de la réplique de Sapir puisque, celle-ci ayant été modifiée par l’auteur, il n’est plus possible de comparer les deux versions (l’avis que j’ai pour ma part exprimé au sein du conseil scientifique d’Hypothèses, auquel je participe, est qu’on peut être d’accord sur le caractère excessif de certaines formulations sans pour autant admettre que cet aspect légitime une demande impérative de modification). Je retiens en revanche de ce débat l’argument du caractère “non scientifique” dudit billet, utilisé pour justifier l’intervention.

L’interaction de l’activité de recherche avec la vulgarisation ou les prises de positions publiques forment un cadre que la sociologie des sciences a largement contribué à faire évoluer. C’est une illusion de croire qu’un chercheur pourrait développer son expertise en dehors de la cité. Plus encore que les tribunes et autres interventions spécifiques dans des espaces réservés, la micro-publication manifeste l’interdépendance entre ce qui relève du périmètre académique et son environnement.

Mon expérience du blogging et les nombreux billets énervés qu’il m’est arrivé moi-même de commettre (et parfois de regretter) me placent sans hésitation du côté de Sapir. Voudrait-on limiter la production d’un carnet de recherches à des brouillons d’articles pour revue peer-reviewed? Peut-on sur un blog faire la part entre production légitime et production illégitime? Cette question m’est encore souvent posée par des collègues non pratiquants. Pour un blogueur régulier, elle devient vite absurde. Une hirondelle ne fait pas le printemps – un billet isolé n’a pas de sens en dehors de l’ensemble de la production d’un auteur, avec ses traits stylistiques, thématiques ou conversationnels. Comme on juge un livre non à travers un extrait ou un chapitre, mais au regard du projet global, c’est le blog dans son entier qui forme l’œuvre à considérer.

Un regard extérieur est venu récemment confirmer cette position. J’ai reçu par Twitter mention d’une citation d’un mien billet dans un article publié par une chercheuse spécialiste du féminisme dans une revue académique brésilienne 1) Forrest, Amy E. 2014. ‘Unruly Women in the Public Sphere: La Barbe on Le Petit Journal’, Sociologias Plurais, 2 (1): 151–171.. Dans une analyse culturaliste de la réception négative de l’intervention de deux militantes du mouvement La Barbe dans “Le Petit Journal” de Yann Barthès en décembre 2011, Amy Forrest mobilise à titre d’exceptions les réactions de deux universitaires, Jean-Noël Lafargue et moi-même 2) «Of all the critics, only Gunthert and Lafargue, both coming from the educational elite, suggest that the public’s reactions to this event need to be analysed in order to expose deep societal préjudices.», pour démontrer la généralité des effets de domination des conventions sociales.

Mon billet “Les mauvaises manières de La Barbe” n’était qu’une réaction rapide et superficielle, et non une analyse proprement dite du cas d’espèce, telle que la propose Amy Forrest. Pourtant, la mobilisation de ce témoignage par un article académique illustre que même dans ses réactions épidermiques, un chercheur transporte avec lui un habitus dont il ne peut se défaire, qui reste reconnaissable et représentatif de son groupe social. Un blogueur scientifique ne cesse pas d’être scientifique, même quand il s’aventure hors du périmètre académique. Il serait regrettable de brider l’exercice de la micro-publication pour des raisons non-scientifiques, alors même que celle-ci apporte des éléments si utiles à la compréhension de la place de la science dans la cité.

Notes   [ + ]

1. Forrest, Amy E. 2014. ‘Unruly Women in the Public Sphere: La Barbe on Le Petit Journal’, Sociologias Plurais, 2 (1): 151–171.
2. «Of all the critics, only Gunthert and Lafargue, both coming from the educational elite, suggest that the public’s reactions to this event need to be analysed in order to expose deep societal préjudices.»

10 Responses to “ Quand un blogueur scientifique cesse-t-il d'être scientifique? ”

  1. Ce que je trouve intéressant avec le blog, avec Twitter ou autre canaux de publication ou de conversation (jusqu’aux journées d’étude, après tout), c’est que le chercheur expose (notamment à lui-même) son “background”, sa culture, les probables biais de sa réflexion, ses points aveugles, les sources profondes qui aboutissent à son opinion. Cela ne va pas à l’encontre de l’impartialité scientifique, bien au contraire (une bonne mesure prend en compte ce qui la perturbe), ça atténue tout au plus l’imposture d’une pensée pure et parfaitement construite.
    En même temps, ça force à la prudence, car même si dans mon cas singulier il reste de la marge avant qu’on me juge sérieux, je remarque que je m’autorise moins à être péremptoire ou approximatif depuis que j’ai des lecteurs.

  2. Hi, who did the english version of the post? Thanks

  3. @Jean-No: Je suis bien d’accord que la pratique de la publication, micro ou pas, est une école de la prudence – mais il faut laisser chacun en faire son propre apprentissage…

    @Raphael: The English version is an automatic translation by Google. It only helps to get an idea of the content for a non-French reader…

  4. […] My academic journal article ‘Unruly Women in the Public Sphere: La Barbe on Le Petit Journal’ has been cited in a French-language blog […]

  5. Il y a beaucoup de réponses à la question posée, mais la première qui me vient à l’esprit est celle de la fréquence des billets: le blogging est de cette sorte d’activité régulière qui l’insère dans des routines de fonctionnement, routines qui ne sont pas scientifiques en soi (et dans nos disciplines, nous connaissons peu les routines de la paillasse).

    D’autre part, cela dépend aussi du périmètre que l’on accorde à l’activité dite scientifique. La question ne se poserait pas dans le cas d’un blog de sociologie du travail manuel (oui, c’est un peu capilotracté, comme exemple): la spécialisation du blog peut éviter tout “débordement” vers de la chronique mondaine.
    Dans le cas où celui-ci vise à traiter de culture visuelle, avec pour principe de n’exclure a priori aucune image, on va forcément rencontrer des images mondaines actuelles…

    Enfin, l’actualité est le troisième élément à prendre en compte pour comprendre qu’aun fond, même scientifique, un blog est avant tout un web log, un journal, un recueil et une fabrique de micro-événements. Or l’actualité a son diktat, qui est la fraicheur des news. Cela amène donc forcément à publier à un moment où à un autre “parce que ça fait longtemps qu’on ne l’a pas fait”, parce qu’un blog peu alimenté est aussi un blog peu fréquenté, parce qu’il y a injonction de fraicheur autant que de fréquence (cette dernière étant variable, mais faisant souvent l’objet d’une justification de la part du blogueur: “ça fait longtemps que je n’ai pas posté sur ce blog, et en voici les raisons”).
    Le meilleur moyen d’avoir toujours quelque chose à écrire est de lier sa publication à l’actualité, qui par définition se renouvelle sans cesse – reste que sciences et actualité ne font pas nécessairement bon ménage.

    Ensuite, tout est question de cohérence dans le contenu du blog et de ses différents billets. Mon observation de l’activité de publication en ligne me fait dire que les blogueurs utilisent plusieurs solutions :
    – la catégorie est la solution sémantique la plus évidente; il suffit sur son blog d’avoir une catégorie ouverte au débordement thématique, et de placer les humeurs et autres réactions intempestives dans cette catégorie préconçue (parallèlement, le fait qu’on puisse donner plusieurs catégories au même billet permet de jouer avec la consigne thématique qu’on s’est soi-même donné);
    – à excursus récurrent, il convient parfois de proposer un autre lieu; chez les blogueurs professionnels, il y a souvent plusieurs blogs avec des visées différentes, qui servent l’un à l’autre de vase communiquant (c’était le cas des listes de discussion spécialisées avant les blogs, et des groupes de discussion avant elles): les billets par trop débordants sont accueillis dans un autre cadre.

    Pour finir je pense que le lectorat est un bon test: si l’Atelier des icônes devenait plus un journal mondain qu’un carnet de recherches, son lectorat varierait en conséquence, et il faudrait alors se poser des questions – ou ne plus s’en poser.

  6. @Patrick Mpondo-Dicka: Merci pour ces observations. Le choix d’une identification thématique pour des billets “non-scientifiques” paraît être une solution simple et efficace. Je l’ai moi-même pratiquée, en poussant au bout cette logique et en isolant dans un bloc-notes autonome (http://culturevisuelle.org/totem/) les productions que je ne souhaitais pas afficher sur l’Atelier.

    Cependant, après 3 ans d’expérimentation, j’ai décidé d’y mettre fin, pour deux raisons. Premièrement, du point de vue du lecteur, moins attentif au contexte de publication qu’au statut de l’auteur, la convention de l’isolement ne marche pas. Pour une bonne partie de mon lectorat, le fait d’écrire sur l’un ou l’autre blog ne faisait aucune différence, et la convention n’avait finalement de valeur que pour moi. Par ailleurs, je me suis aperçu que je ne me rendais pas service en mettant à part les excursus et autres hors d’œuvres, d’une part parce qu’ils constituent souvent un matériau intéressant, d’autre part, et c’est le plus important, parce que le fait de limiter l’Atelier à des contenus “kasher” appauvrissait en fait l’expérience.

    L’activité de réflexion est pour moi un tout où s’enchevêtrent des niveaux d’incitation divers. La réunion et la confrontation de ces différents niveaux est productive de sens et de découvertes. Mon usage du carnet de recherches est littéralement celui d’un terrain d’expériences, et j’ai fini par comprendre qu’il n’y avait pas dans ma pratique de “hors d’œuvre”, mais simplement des symptômes que je sais pas forcément cataloguer correctement du premier coup, et dont le relevé inscrit une première trace. Je n’ai qu’un cerveau: il m’a finalement paru plus pertinent de n’avoir qu’un seul blog… 😉

  7. Je ne suis pas sûr que l’étiquette “scientifique” nous soit d’un grand secours dans ces questions de limites et de démarcation. Elle aurait même tendance à nous imposer une norme qui ne correspond guère à ce que nous faisons réellement en matière de recherche. Nous essayons de conduire un travail d’analyse le plus rigoureux possible, mais qui ne dispose pas des moyens ni des méthodes de vérification des sciences dites “exactes”. Nous construisons des interprétations, et c’est déjà pas mal.
    En revanche, le fait d’appartenir au monde universitaire nous donne un statut, à la fois culturel et social. Nous sommes, à tort ou à raison, assimilés à des êtres de savoir et d’autorité. Ce qui confère à nos “écarts” éventuels un caractère qui peut être assimilé par les “profanes” à un abus de pouvoir et par l’institution à un dévoiement de notre fonction. Quand cette revue brésilienne reprend l’un de tes billets d’humeur, elle cherche à faire profiter son propos de ton crédit intellectuel. Ce sont ces équilibrages entre connaissance des faits, rigueur du raisonnement, opinion personnelle et position institutionnelle qui sont les plus délicats à trouver. En même temps que les plus intéressants parce qu’ils nous interrogent en permanence sur ce que nous faisons et qui nous sommes.

  8. @André Gunthert

    Effectivement, la réflexion à ciel ouvert en quoi consiste le blog carnet de recherche passe par des chemins tortueux,et je comprends que leurs balisages soient parfois difficiles. Mais il peut aussi se faire a posteriori, car les lecteurs n’arrivent pas toujours sur un billet dans l’actualité de son écriture (je suppose qu’on pourra toujours tomber sur les billets de Totem dans trois ans?). À mon sens, dès lors que cette redocumentarisation est explicite, elle permet à tout lecteur potentiel de situer le billet dans le discours de son auteur, ce qui est au moins une base du repérage énonciatif.

    @Sylvain Maresca
    Je suis plus circonspect quant au rôle social attribué au chercheur, et plus encore de chercheur en sciences humaines, dont les avancées sont plus difficilement commensurables, hors du monde universtaire. D’ailleurs, la reprise du billet d’André est tout à fait interne au monde académique, et même si je ne doute pas que Culture Visuelle a une certaine renommée médiatique, elle reste tout de même très restreinte à un cercle à la marge du cercle universitaire; au mieux, on peut convoquer André comme expert pour une question donnée dans le champ journalistique (il me semble d’ailleurs l’avoir déjà vu).
    Dans de nombreux domaines, la parole d’expert du professionnel (il y a une thèse à faire sur ce terme et son emploi!) vaudra plus que celle du chercheur, dès lors qu’il y a concurrence d’autorité entre les deux, le mieux étant de pouvoir se prévaloir des deux casquettes (tel l’expert médical, chercheur et soignant). Quand on pense que Mark Zuckerberg propose une bourse aux étudiants pour qu’ils arrêtent leurs études et lancent une startup, je pense que le rôle attribué au chercheur reste très modeste…

  9. @Sylvain Maresca: Il ne s’agit pas ici de définir ce qu’est une activité scientifique du point de vue épistémologique, mais d’une discussion beaucoup plus pragmatique (et internaliste). L’observation qui a motivé mon billet est la justification d’une intervention éditoriale sur le texte d’un chercheur reconnu, par des acteurs eux aussi universitaires, appuyée sur le constat que ledit texte ne relevait pas du périmètre de sa spécialité. Il s’agit donc plutôt d’un débat sur les contextes de publication et plus précisément sur la perception de la micro-publication par ceux qui la promeuvent (car il me paraît clair qu’un tel débat n’aurait par exemple pas eu lieu dans le contexte d’une tribune pour un quotidien, espace identifié de l’intervention citoyenne).

    La mention de mon billet ou de celui de Jean-No par Amy Forrest ne relève nullement d’un effet d’autorité, dû à un quelconque crédit intellectuel. Ces textes sont mobilisés comme des exemples de raisonnement et permettent de montrer une différence d’approche caractéristique d’un groupe professionnel plus entraîné à critiquer ou à relativiser la convention sociale.

    @Patrick Mpondo-Dicka: Même en admettant qu’une meilleure signalisation ou une modification de l’énonciation permettent au lecteur de mieux percevoir une différence de contenu, cela n’enlève rien à ma deuxième objection, issue précisément du constat que le maintien de deux régimes distincts appauvrit la réflexion plutôt qu’elle ne l’enrichit. L’hybridation entre “science” et “actualité” (pour reprendre vos termes – j’opposerais pour ma part plutôt “monde interne” et “monde externe”) me paraît aujourd’hui le véritable atout de la micro-publication pour le chercheur lui-même.

  10. Avec l’extension du blogging académique, les rappels à l’ordre se multiplient: le blog de Pierre Dubois “Histoires d’universités” a été exclu de sa plate-forme EducPros, pour des motifs discutables. Les décisions des éditeurs, qui font l’économie de toute procédure contradictoire, ont des relents d’arbitraire. Il reste à inventer un droit des blogueurs qui leur restitue leurs libertés constitutionnelles.

    http://blogs.mediapart.fr/blog/pascal-maillard/020314/en-defense-de-la-liberte-des-blogueurs-une-action-de-soutien-pierre-dubois